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Attentats du 13 novembre: le 11-Septembre français

Eric Leser, mis à jour le 14.11.2015 à 19 h 35

Employée à tort au moment des attentats de janvier, l'analogie est cette fois-ci valable: la France a été confrontée à des attaques dont le seul but était de tuer aveuglément le plus grand nombre de personnes.

La statue de la Liberté et les ruines du World Trade Center, le 12 septembre 2001. REUTERS/Ray Stubblebine

La statue de la Liberté et les ruines du World Trade Center, le 12 septembre 2001. REUTERS/Ray Stubblebine

Le vendredi 13 novembre 2015 rentrera dans l’histoire comme le jour où la France a été à son tour, comme les Etats-Unis en 2001, comme l’Espagne en 2004, comme le Royaume-Uni en 2005 et comme l’Inde en 2008, frappée par des attaques terroristes multiples et aveugles.

L'agglomération parisienne a vécu pendant trois heures, un vendredi soir, des scènes de guerre urbaine dont le seul et unique objet était de tuer le plus grand nombre de personnes. La terreur de masse. Elle avait fait 2.973 morts à New York et Washington, 191 morts à Madrid, 56 morts à Londres, 173 morts à Bombay. Elle a tué plus de 125 personnes à Paris et Saint-Denis.

Un mode opératoire inédit en France

Les djihadistes qui ont frappé au cœur de la capitale française et non loin du Stade de France le soir d’un match de football de gala contre l’Allemagne auquel assistait le président de la République l’ont fait avec un mode opératoire encore inédit sur le territoire de la métropole, même pendant la guerre d'Algérie. Il faut remonter à Oradour-sur-Glane, en juin 1944, pour assister sur notre territoire au massacre systématique de civils –à l'époque, par l'occupant nazi.

L’opération était coordonnée, organisée, préparée et menée par des kamikazes, trois, qui se sont fait exploser avec des bombes à Saint-Denis et des assassins méthodiques et entraînés, quatre peut-être cinq, qui ont tué à Paris de sang-froid et à l’arme automatique des dizaines de personnes sans défense qui avaient le seul tort de se trouver là, et se sont pour finir également fait sauter. L'un d'entre eux, un chauffeur, aurait peut-être réussi à s'échapper. En tout, huit attaques menées apparemment par trois équipes différentes.

La terreur à l’état pur, dont on a pu ressentir les effets jusque dans le ton de la voix et même les propos sur «la peur» du président de la République lors de sa première intervention télévisée depuis le ministère de l’Intérieur, dans la nuit de vendredi à samedi. Il ne s’agissait pas de la répétition de la scène devenue célèbre de George W. Bush dans une école primaire de Floride, tétanisé quand il apprend les attentats à New York le 11 septembre 2001, mais d’un président confronté soudain à la mort et au poids de l’histoire.

Une déclaration de guerre

Comme le 11 septembre 2001 à New York (pas à Washington), les terroristes ne visaient pas des objectifs militaires, des ennemis religieux désignés par une fatwa, à l’image de Charlie Hebdo, ou même des juifs devenus avec une banalité insupportable les cibles répétées du terrorisme islamiste et arabe depuis quarante ans. Il s’agissait de faire un carnage pour instaurer la crainte, pour montrer sa capacité à frapper fort, pour galvaniser son camp. L’objectif est bien politique: traumatiser les sociétés frappées et leurs dirigeants, affaiblir leur détermination et infléchir leur politique.

Autant la comparaison avec le 11 septembre 2001 n’avait pas de sens après les attentats de janvier contre Charlie Hebdo, Porte de Montrouge et l'Hyper Cacher, autant cette fois elle est incontestable. Il s’agit d’une déclaration de guerre à la France et à ses dirigeants. Le 11 septembre 2001, une organisation terroriste alors puissante et centralisée, al-Qaida, protégée, soutenue et abritée par un Etat, l’Afghanistan, avait été capable d’infiltrer dix-neuf de ses hommes sur le territoire américain, de leur faire détourner simultanément quatre avions de ligne bourrés de kérosène et de faire précipiter ses appareils sur les tours du World Trade Center à New York, sur le Pentagone à Washington DC et sans doute sur un autre objectif dans la capitale fédérale, si une révolte des passagers n’avait pas amené le dernier appareil détourné à s’écraser en Pennsylvanie.

Il s’agissait alors d’une déclaration de guerre à ce qui était considéré comme l’hyperpuissance afin de l’effrayer et de lui faire changer de politique au Moyen-Orient. Il s'agissait également de mobiliser et d'enthousiasmer les foules musulmanes.

Impuissance des services de renseignement

Une opération préparée avec minutie pendant des mois, qui avait nécessité une planification longue, des formations particulières pour les pilotes kamikazes et des financements importants. Voilà notamment pourquoi les services de renseignement et de sécurité américains avaient été totalement surpris et impuissants, incapables d’imaginer une telle attaque coordonnée, menée sur leur propre sol. Le traumatisme avait été d’autant plus grand pour la société américaine qu’elle se considérait, à tort, comme invulnérable, protégée par les océans d’attaques menées sur son sol par des ennemis extérieurs.

Les attaques du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis n’ont pas nécessité un tel niveau de préparation. Mais elles ont été coordonnées et organisées très vraisemblablement (cela a été confirmé samedi en milieu de journée) par une entité terroriste, Daech, qui mène une guerre en Syrie et en Irak, y occupe un territoire important et a prouvé sa capacité à frapper au Liban, en Turquie, en Egypte, en Tunisie, en Afrique subsaharienne et en France.

Daech n’est pas une bande de psychopathes à la dérive. C’est une entité qui a une stratégie, une tête pensante et qui applique à la lettre une idéologie religieuse radicale, celle du djihad (la guerre sainte) et de la version littérale la plus guerrière de l’Islam et du Coran. Daech, pour convaincre de la justesse de sa cause, pour attirer les recrues et les financements, pour survivre, doit frapper de façon spectaculaire ces ennemis désignés comme «les ennemis de Dieu».

Tout comme lors du 11 septembre, les services de renseignement et de sécurité français, qui ont manifesté depuis des semaines leur crainte, auront été impuissants à détecter et à prévenir des attaques d’une telle ampleur. Elles ont pourtant nécessité des moyens, certes sans commune mesure avec ceux du 11 septembre 2001, mais importants, une organisation, une coordination, des ordres, des équipements, des repérages et des exécutants entraînés et armés. Il a fallu une infrastructure logistique pour les armes, les explosifs, les munitions, le renseignement opérationnel, la planification. Et cette infrastructure est aujourd'hui la plus grande menace.

Une épreuve pour la société française

Il reste cependant une différence de taille entre le 11 septembre et le 13 novembre. Il est vraisemblable qu’il s’agisse en France, au moins pour partie, d’ennemis intérieurs. La comparaison semble alors plus pertinente avec les attaques menées le 7 juillet 2005 à Londres, même si les trois explosions simultanées, et une autre une heure plus tard, indiquaient une bien plus grande coordination et planification. Il y avait alors eu 56 morts et les auteurs des attentats suicides étaient quatre musulmans britanniques. Et leur objectif politique avait été atteint. Une partie de l’opinion publique anglaise avait alors fait porter la responsabilité des attentats à l’alignement de Tony Blair sur la politique américaine de George W. Bush, et notamment sa participation à l’invasion de l’Irak en 2003.

La cible des attaques du 13 novembre est clairement François Hollande et sa politique résolue contre la terreur islamiste en Irak, en Syrie, au Mali. La cible est aussi la société française, fragile, divisée, menacée de fractures communautaires. La volonté et la capacité des Français de toutes origines et de toutes croyances à résister aux tenants du choc des civilisations va être soumise maintenant à sa plus grande épreuve. C’est cela qui sera la mesure du traumatisme du 13 novembre.

Eric Leser
Eric Leser (67 articles)
Journaliste
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