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Les Berlinois faisaient déjà du Airbnb à la fin du XIXe siècle (mais c'était beaucoup moins drôle)

La cour du 97, Dresdener Straße, Luisenstadt, à Berlin, vers 1880 | photographie de Friedrich Albert Schwartz tirée de l’ouvrage de Janos Frecot & Helmut Geisert «Berlin in frühen Photographien 1857–1913» via Prussian Heritage Foundation/Wikimedia Commons (domaine public)

La cour du 97, Dresdener Straße, Luisenstadt, à Berlin, vers 1880 | photographie de Friedrich Albert Schwartz tirée de l’ouvrage de Janos Frecot & Helmut Geisert «Berlin in frühen Photographien 1857–1913» via Prussian Heritage Foundation/Wikimedia Commons (domaine public)

La pratique de la sous-location était généralisée dans la capitale prussienne de la fin du XIXe siècle.

Au fur et à mesure que les loyers augmentent, les Berlinois sont de plus en plus nombreux à louer leur appartement ou leur lit pour quelques nuits aux touristes de passage afin d’rrondir leurs fins de mois. D’après des recherches menées au printemps 2015 par le quotidien berlinois Der Tagesspiegel, le nombre de Berlinois qui louent leur appartement via la plateforme de location Airbnb a augmenté de 15% par rapport à 2014: plus de 5.000 d’entre eux proposent leur logement à la location sur le site américain.

Mais ce système n’a rien de nouveau en soi. À la fin du XIXe siècle, il était courant que les Berlinois les plus pauvres louent leur lit à la journée, comme le relate la série diffusée en novembre par la chaîne de télévision franco-allemande Arte et toujours disponible sur son site Arte+7 sur l’histoire des deux capitales rivales que furent autrefois Paris et Berlin, intitulée Paris-Berlin, destins croisés.

Les conditions de vie au cœur de Berlin étaient alors des plus misérables et, compte tenu de la surpopulation, les loyers étaient très élevés, comme l’explique le professeur d’architecture Florian Hertweck sur Arte:

«C’était des appartements avec une seule pièce dans lesquels toutes les fonctions de la maison se confondaient, c’est-à-dire que cette pièce était à la fois un salon, une cuisine, une salle de bain et une chambre. S’il restait une petite superficie dans un appartement, s’il restait deux mètres carrés par exemple, on pouvait louer ces deux mètres carrés pour la nuit.»

«Casernes locatives»

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la capitale prussienne a connu une industrialisation spectaculaire, qui s’est accompagnée d’un exode rural massif. Des centaines de milliers de travailleurs pauvres à la recherche d’un emploi dans une des nombreuses manufactures ouvertes à Berlin ont afflué dans la ville. Entre 1840 et 1870, Berlin a ainsi vu sa population grimper de 330.000 à 800.000 habitants.

Pour offrir un toit à ces nouveaux habitants, un nouveau tracé a été conçu par l’architecte James Hobrecht en 1862. Fortement inspiré par le Paris d’Haussmann avec ses grandes percées, le «Hobrecht Plan» quadrille la ville de grandes avenues entre lesquelles sont bâtis à toute vitesse des réseaux d’immeubles reliés entre eux par des cours intérieures: les fameuses «Mietskasernen», les «casernes locatives», inspirées des logements occupés autrefois par les militaires et leurs familles.

Si ces immeubles anciens avec leurs hauts plafonds et leurs parquets font désormais partie des logements les plus prisés aujourd’hui à Berlin, ce n’était pas le cas à l’époque, explique la série diffusée sur Arte:

«À l’intérieur des îlots, des cours minuscules séparent de grands immeubles. Les Mietskasernen sont immédiatement associées aux pires maux de la ville du XIXe siècle: insalubrité, insécurité, et puis cette terrible inégalité entre les locataires. Plus on progresse à l’intérieur de l’îlot, en passant d’une cour à l’autre, plus les conditions sociales des habitants se détériorent.»

Le journaliste spécialisé dans l’architecture Claus Käpplinger précise:

«Dans le bâtiment sur rue, des bourgeois, avec des appartements assez grands, des appartements familiaux. Dans les première et deuxième cour, le petit bourgeois et, s’il y avait une troisième cour, l’ouvrier.»

Sous-location

À la fin du XIXe siècle, Berlin devient alors la ville la plus dense au monde. Les appartements d’une pièce étaient occupés en moyenne par sept personnes. La pratique de la sous-location s’est donc généralisée chez les ouvriers, explique l’historien Bernd Stöver, professeur à l’université de Potsdam, au sud de Berlin:

«Ceci venait du fait que, parce que les loyers étaient chers, on acceptait des sous-locataires dans les appartements. Des gens qui dormaient la journée dans le lit que le locataire avait libéré alors que lui-même était parti au travail. La conséquence, et c’était quelque chose qui préoccupait les églises et les organismes de santé, c’est qu’une zone moralement grise est née lorsque l’épouse du locataire et ses enfants ont dû rester à la maison en la présence du sous-locataire qui habitait et dormait dans le même appartement.»

Mais les Berlinois n’étaient pas les seuls à louer leur lit. On trouve également mention de cette pratique dans Germinal, le roman d’Émile Zola qui dépeint les conditions de vie effroyables des mineurs du Nord de la France au XIXe siècle. À son arrivée aux mines de Montsou, le personnage principal du roman, Étienne Lantier, est lui-même logé dans un des trois lits où dorment six des enfants Maheu, la famille de mineurs qui occupe un logement miteux dans le coron des Deux-Cent-Quarante.

Les Berlinois continueront à vivre des des conditions misérables durant des décennies. Comme nous le rapportions en 2014 à l’occasion de la parution du livre de photographies Armutszeugnisse (littéralement, «témoignages de pauvreté»), la destruction de plus de 50.000 logements insalubres a été ordonnée dans les années 1960 pour tenter de supprimer ces poches de pauvreté au cœur de la ville:

«Les logements étaient vétustes, mal isolés, avec du chauffage au charbon, sans douche ni eau chaude, les toilettes situées entre les étages, partagées par les différents locataires. Ajoutez à cela que, par souci de rentabilité, la plupart des cours situées derrière les immeubles dont la façade donnait sur la rue avaient été bâties. Un grand nombre de familles s’entassaient donc sur de petites surfaces peu éclairées et peu aérées.»

Quelques photographies tirées du livre sont toujours visibles sur le site de l’hebdomadaire Die Zeit.

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