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Emmanuel Macron, le YouTuber de la politique française

Photomontage réalisé à partir de photos de Philippe Wojazer, Charles Platiau et Gonzalo Fuentes (REUTERS).

Photomontage réalisé à partir de photos de Philippe Wojazer, Charles Platiau et Gonzalo Fuentes (REUTERS).

Les vidéastes et le ministre font face à la même situation, au croisement entre succès populaire, secteur en crise, critiques institutionnelles et peur du renouvellement générationnel.

Ces derniers jours, impossible d'échapper à Emmanuel Macron. En vingt-quatre heures environ, Le Monde, Marianne et Le Parisien Magazine ont tous fait leur une sur le ministre de l'Economie, «jeune» et évidemment «ambitieux», «libéral» et «visionnaire» au point de déclencher des «fantasmes», voire une véritable «Macron mania»Un emballement qui souligne un paradoxe, celui d'un ministre plébiscité dans les sondages mais qui divise la classe politique.

En voyant la une du Parisien Magazine montrant Emmanuel Macron la tête auréolée de logos de start-up comme Deezer ou Le Bon Coin, on a pas pu s'empêcher de penser à une autre actualité numérique française: le premier salon hexagonal consacré aux YouTubers, ces vidéastes devenus stars du net grâce à leurs vidéos publiées sur la plate-forme de Google. Là encore, la foule, essentiellement jeune, était au rendez-vous, mais les YouTubers souffrent d’un certain rejet de la part des «vieux» médias qu’ils tentent de révolutionner. La comparaison peut paraître incongrue au premier abord, mais elle en dit plus qu’on ne le croit sur le renouvellement des générations et le traitement médiatique des «nouvelles idoles».

La jeunesse et le numérique suscitent la méfiance

Commençons par le plus facile: la jeunesse. Les YouTubers ont, en général, entre 14 et 30 ans. À titre d’exemple, Un Panda moqueur, qui compte 800.000 abonnés, n’a que 15 ans. Emmanuel Macron est évidemment un peu plus âgé. Mais à 37 ans, il fait partie des figures politiques les plus jeunes à bénéficier d’une telle exposition –c'est à peu près l'âge auquel Laurent Fabius, la référence en la matière, est devenu Premier ministre en 1984. Lorsqu’il est entré au gouvernement l’année dernière, il était le ministre de l'Economie le plus jeune depuis Valéry Giscard d'Estaing. Cette jeunesse commune (même si Macron est qualifié de «jeune rassurant pour les vieux») a le mérite d’attirer tous les regards des médias, parfois en peine pour renouveler leur offre éditoriale.

La seconde ressemblance évidente touche au numérique. Classer les gens selon leur âge étant à la mode, on peut dire que les jeunes vidéastes appartiennent à la catégorie des «digital natives», ceux nés dans un environnement déjà numérique. Rappelons-le, YouTube a été créé en 2006, lorsqu’une grande partie d’entre eux entamait leur adolescence. Contrairement à leurs aînés, ils ont donc un rapport très familier à internet et aux réseaux sociaux. De son côté,  Emmanuel Macron manifeste ces derniers temps un appétit croissant pour ce domaine, avec une perspective très libérale. Avec la loi Macron II, qui sera présentée début 2016, le ministre veut, entre autres, encourager l’émergence de start-up et pousser les acteurs économiques à «tout faire pour s’engager pleinement dans la transformation numérique».

Dans l'interview accordée au Parisien Magazine, il estime que «le numérique est une chance pour tous». Une affirmation que les vidéastes du web ont compris depuis bien longtemps.

Un monde en pleine transformation

Les YouTubers et Emmanuel Macron bousculent deux mondes que l’on considère être en crise (la télévision et la classe politique française) et auxquels ils n’étaient pas forcément destinés, ni même formés pour. Les vidéastes, qui arrivent souvent sur YouTube sans plan de carrière défini, ont pris le pas sur la télévision en attirant une audience jeune qui a délaissé l’écran du salon depuis longtemps: en 2013, Le Monde notait déjà que les jeunes passaient plus de temps sur internet que devant la télévision. Et quand la télévision essaye d’adopter ce phénomène, par exemple quand Canal+ rachète le Studio Bagel, elle n'arrive pas à en reproduire le succès.

On ressent le même renversement avec Emmanuel Macron. Lui qui était banquier chez Rothschild, lui qui n’est même pas élu, débarque dans un vieux monde désavoué par les électeurs pour chambouler l’échiquier politique. Ses prises de positions iconoclastes et toujours médiatisées (par exemple sur le «libéralisme, [...] valeur de gauche») brouillent les frontières politiques.

Retour de bâton

Un positionnement qui lui vaut de nombreuses critiques au sein de la gauche «traditionnelle». Gérard Filoche, une des figures de l'aile gauche du PS, a récemment annoncé l'ouverture d'un site intitulé macron-demission.fr. En septembre dernier, Martine Aubry déclarait lors d’une conférence de presse: «Macron? Comment vous dire… Ras-le-bol. Voilà. Ras-le-bol».

De la même façon, les «vieux» médias ont parfois accueilli avec suspicion le succès des YouTubers. Exemple récent, la visite de Natoo dans l’émission de Laurent Ruquier «On n’est pas couché», où elle a été très vite prise à partie par Léa Salamé («Vous n'allez pas faire des blagues sur YouTube à 50 ans?») ou Laurent Ruquier («C'est pas parce que 10 millions de gens ont regardé les vidéos qu'ils ont tous aimé»). Un peu comme un adversaire d'Emmanuel Macron pourrait estimer que sa bonne cote de popularité dans les sondages ne vaut rien tant qu'il n'a pas subi le feu du suffrage universel –comme le faisait récemment remarquer son supérieur hiérarchique Manuel Valls.

Reste à savoir si le ministre, après son idylle actuelle avec les médias et les Français, souffrira lui aussi bientôt d’un retour de bâton médiatique, comme cela a été le cas ces derniers jours pour le «business trouble» des YouTubers. «À lire la presse ces derniers temps, écrivait David Carzon dans Libération, [ils] sont passés du stade de curiosité sympathique à celui de concurrent coupable d’être le ver dans le fruit». La phrase pourrait très vite trouver à s'appliquer, y compris chez ses «amis», à Emmanuel Macron, surtout si celui-ci, comme le suggère Le Monde, décide un jour d'afficher des ambitions élyséennes.

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