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Le spectre de nouveaux attentats kamikazes plane sur le Liban

Des habitants et des soldats libanais autour de la zone où deux kamikazes se sont fait exploser le 12 novembre 2015 dans une banlieue sud de Beyrouth | REUTERS/Khalil Hassan

Des habitants et des soldats libanais autour de la zone où deux kamikazes se sont fait exploser le 12 novembre 2015 dans une banlieue sud de Beyrouth | REUTERS/Khalil Hassan

L’un des fiefs du Hezbollah a été secoué le 12 novembre par l’attentat le plus meurtrier de l’histoire du parti chiite. Bilan: au moins 43 morts et 239 blessés.

Après plus d’un an et demi d’accalmie relative, qualifiée de miraculeuse par certains dans un contexte régional explosif, le Liban a renoué jeudi 12 novembre avec l’ère des attentats et de l’insécurité.

Une double explosion a secoué en fin d’après-midi à Bourj al Barajné, dans la banlieue sud de Beyrouth, un fief du Hezbollah, lorsque deux kamikazes ont fait détonner leurs ceintures dans une des rues les plus densément peuplées du quartier, à proximité d’un centre commercial et à l’heure de la prière du coucher (Salat al-maghreb). Un troisième kamikaze qui n’a pu se faire exploser a été retrouvé mort, selon des sources sécuritaires. L’opération, revendiquée par l’État islamique, a fait 43 morts et près de 240 blessés, tous des civils, selon un bilan non définitif.

Il s’agit de l’attentat le plus sanglant visant un bastion du parti chiite depuis le double attentat à Tripoli, ville majoritairement sunnite, il y a deux ans, qui avait fait 45 morts et des centaines de blessés.

La banlieue sud de Beyrouth, longtemps considérée comme une zone impénétrable –un seul assassinat a eu lieu en 1992, perpétré par Israël, à l’aide d’un avion– a été touchée en plein cœur par une série d’attentats depuis le début du conflit syrien. Neuf attaques ont été perpétrées dans cette zone ainsi que d’autres bastions du parti chiite entre juillet 2013 et février 2014. Toutes ont été revendiquées par des groupes islamistes qui combattent en Syrie, dont le Front al-Nosra et l’EI.

L’attentat le plus meurtrier depuis 1990

Le premier incident à visée politique, dont les civils ont servi de chaire à canon, durant la période post-guerre au pays du Cèdre remonte à 1994, lorsqu’une bombe placée à l’intérieur d’une église (Saydet al-Najat) avait fait au moins dix morts. Onze ans plus tard, l’assassinat du Premier ministre sunnite, Rafic Hariri, en plein centre de Beyrouth, avait provoqué, en parallèle, la mort d’une vingtaine de personnes présentes sur place au moment de l’attentant. Il a été suivi d’une quinzaine d’explosions à la voiture piégée visant des personnalités politiques opposées au régime syrien, sans épargner des civils, dans des quartiers à majorité sunnite ou chrétienne. Jusque-là, le Hezbollah, soupçonné puis accusé par le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) d’avoir participé à l’assassinat de Hariri, était totalement à l’abri de ces secousses sécuritaires.

Des barrages fouillant au peigne fin les voitures et les passagers ont été érigés aux entrées de la banlieue sud afin d’éviter toute infiltration suspecte. Une initiative qui a visiblement réussi son pari jusqu’à l’attentat du 12 novembre

La deuxième série a émergé en 2013 dans le sillage du conflit syrien. L’implication du Hezbollah auprès des troupes de Bachar el-Assad, dans l’objectif de «repousser les takfiristes [mécréants, en allusion aux sunnites extrémistes, NDLR] loin des frontières du pays», selon le discours officiel du parti, s’est traduite par une recrudescence des incidents sécuritaires dans le pays. Les cibles géographiques et les outils ont toutefois évolué: il s’agit désormais de quartiers ou de villes majoritairement chiites et d’opérations kamikazes.

Pour conjurer cette nouvelle vague, des mesures sécuritaires draconiennes ont été conjointement mises en place début 2014 par le Hezbollah et l’armée libanaise. Des barrages fouillant au peigne fin les voitures et les passagers ont ainsi été érigés aux multiples entrées de la banlieue sud afin d’éviter toute infiltration suspecte.

Une initiative qui a visiblement réussi son pari jusqu’à l’attentat du 12 novembre. Désormais, certains craignent qu’une troisième série d’opérations kamikaze n’émerge au cours des prochaines semaines, en raison de cette nouvelle infiltration réussie du «cordon» sécuritaire du Hezbollah, mais aussi du rétrécissement du champ de manœuvre des groupes islamistes sur l’échiquier syrien. Ces derniers, traqués par les avions russes, au rythme d’une cinquantaine de raids par jour, seraient tentés de transposer, au moins en partie, leur terrain de combat au Liban.

L’intervention russe, un catalyseur?

L’attentat du 12 novembre ne peut être, en effet, dissocié des dernières évolutions en Syrie, marquées notamment par l’intervention militaire russe dans les combats auprès des forces loyalistes à partir de fin septembre. Cette intervention musclée a freiné, voire inversé, dans certains cas, la tendance sur le terrain, jusque-là au profit de l’EI et d’autres mouvances islamistes –dont Jaysh el-Fateh–, qui avaient raflé en quelques mois une série de victoires militaires à Idleb, Jisr el-Choughour et Palmyre.

Cette avancée notoire avait d’ailleurs contraint le Hezbollah de conclure un accord de cessez-le-feu dans la localité de Zabdani, proche du Liban, où les combats faisaient rage entre la formation chiite et les islamistes.

Par ailleurs, l’opération du 12 novembre s’inscrit dans le cadre d’une tension croissante entre sunnites et chiites à l’échelle régionale, marquée, entre autres, par des attentats à connotation confessionnelle dans divers pays de la région.

Le 24 septembre dernier, un double attentat perpétré contre une mosquée chiite à Sanaa, au Yémen, a fait au moins vingt-cinq morts, trois semaines après qu’un autre incident similaire eut fait au moins vingt-huit morts, également dans la capitale yéménite.

Ailleurs dans la région, l’Irak est toujours le théâtre d’un chassé croisé d’attentats entre sunnites et chiites. Celui-ci a émergé après l’invasion américaine du pays en 2003, et fait jusque-là plusieurs milliers de morts.

Un pays au bord de l’effondrement

Quoi qu’il en soit, ce regain d’insécurité au Liban risque de fragiliser davantage un pays déjà brinquebalant. Toujours sans chef d’État depuis mai 2014 –la vacance présidentielle la plus longue de son histoire–, le pays croule sous le poids de deux millions de réfugiés –sur une population de 4 millions–, d’une dette de 70 milliards de dollars, soit plus de 160% du PIB, et est noyé depuis juillet dernier dans d’immenses rivières d’ordures, en raison d’une crise inédite de gestion des déchets.

Le pays est en outre privé de vie parlementaire tandis que l’activité du gouvernement est ponctuée de phases de suspension en raison des divisions internes.

Enfin, preuve d’une difficulté croissante à gérer les affaires publiques et signe avant-coureur d’un possible effondrement de l’État, les salaires des militaires ont été versés en octobre avec deux semaines de retard, pour la première fois depuis la fin de la guerre civile.

Face à cette situation de déliquescence, un dialogue national a été amorcé en septembre, dans le sillage du mouvement civil de protestation, mais n’a produit jusque-là que de maigres résultats.

Le 12 novembre, une réunion parlementaire exceptionnelle –l’Assemblée nationale ne peut être convoquée, selon la Constitution, que pour élire un chef d’État, en cas de vacance– a ainsi été organisée pour la première fois depuis un an pour voter une série de lois urgentes. Assez ironiquement, celle-ci s’est clôturée une heure avant l’attentat de Bourj al-Barajné.

Une première version de cet article parlait de l’attentat du 12 novembre 2015 comme «de l’attentat le plus sanglant visant un bastion du parti chiite depuis sa création en 1982, et le plus meurtrier au Liban depuis la fin de la guerre civile» pensant que le double attentat de Tripoli de 2013 avait fait quarante-deux morts. Or il en a fait quarante-cinq.

 

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