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SlipGate: quand les mèmes font rire tout le monde, sauf leurs héros

Deux exemples de mèmes réalisés à partir des photos de l'AFP. (Via @Tristan_Brtloot et @_ilves)

Deux exemples de mèmes réalisés à partir des photos de l'AFP. (Via @Tristan_Brtloot et @_ilves)

À l’instar du «monsieur en slip qui frappe avec sa pelle», devenir un mème peut parfois entraîner des conséquences désagréables pour les personnes concernées.

Difficile de passer à côté de ce regard menaçant. Et de cette pelle. Lundi 9 novembre, dans le village landais d’Audon, a lieu une altercation assez violente entre des militants écologistes et quelques habitants. Ce  jour-là, la Ligue française de protection des oiseaux (LPO), menée par son président Allain Bougrain-Dubourg, pénètre dans un champ de maïs pour protester contre «le braconnage des pinsons» et enlever plusieurs pièges destinés aux oiseaux.

Sur place, Gaizka Iroz, un photographe de l’AFP, prend plusieurs photos qui seront reprises dans toute la presse nationale. L’un des clichés en particulier va marquer les médias et les internautes.

On y voit donc un homme, vêtu d’un tee-shirt bleu et d’un slip, en train de brandir une pelle et de jeter un regard a priori assez menaçant vers le photographe. Un slip, une pelle, un homme âgé… l’incongruité de la scène a suffi à assurer sa viralité. Très vite, des détournements émergent sur Twitter et Facebook et un hashtag, #SlipGate, finit de faire oublier le contexte initial.

En quelques heures, ce Landais devient un mème (cette image virale diffusée, détournée et rediffusée à grande échelle) et ne répond plus qu’au nom de «l’homme en slip». Même quand son fils Eric prend la parole sur BFMTV, la rédaction va le décrire comme «le fils de l’homme en slip».

Tourné en ridicule, celui qui s’appelle en réalité Jean-Marc pourrait décider de porter plainte pour violation de domicile et atteinte au droit à l’image et à la vie privée. Une décision qui concerne évidemment les détournements qui ont été réalisés par la suite sur internet et relayés par les médias. Sur son blog hébergé par France TV Info, «Judge Marie» cite l’article 226-1 du code pénal, qui punit l’atteinte à la vie privée d’une personne sans son consentement. Etant donné que l’homme se trouvait dans son jardin et que l’on peut légitimement penser qu’il n’était pas d’accord pour qu’on le prenne en photo, «dans ces conditions, les prises de vues de "l’homme en slip" [...] ainsi que leur diffusion sont effectivement susceptibles de faire l’objet de poursuites pénales, écrit-elle, de même que leur utilisation par d’autres médias par le biais de l’infraction de recel». En revanche, comme le montre l’article L 122-5 du code de la propriété intellectuelle, «la parodie, le pastiche et la caricature, compte tenu des lois du genre», ne peuvent être interdits. À priori donc, transformer cet homme en mème n’est pas répréhensible.

D’autant plus que, si la justice devait poursuivre les auteurs de détournements, il faudrait engager des procédures contre des centaines d'internautes. Les mèmes sont devenus une partie intégrante d’internet, et quand une photo avec ce genre de potentiel est mise en ligne, il devient impossible de la supprimer. Le site Know Your Meme, qui recense chaque mème autour du monde, en compte déjà plus de 10.000, du Grumpy Cat au certificat de naissance du président des Etats-Unis.

Certaines personnes, anonymes jusque-là, ont très bien vécu leur soudaine popularité sur internet, s’amusant avec les internautes de leur propre image. On pense par exemple à la Overly Attached Girlfriend (la «copine un peu trop à fond»), qui a fait preuve d’autodérision et rejoué son propre personnage dans d’autres vidéos. Celle qui s’appelle en réalité Laina Morris a même décidé de devenir comédienne et, selon le site Business Insider, aurait déjà récolté plusieurs centaines de milliers de dollars de revenus grâce à sa célébrité virtuelle. Même la «Ermahgerd girl», cette adolescente rendue célèbre en 2012 par une photo peu flatteuse, n’a jamais mal vécu sa soudaine célébrité. Dans un long papier que lui consacre Vanity Fair, la jeune Maggie Goldenberger explique que ce passage de sa vie l’a plus amusée qu’autre chose, comme l’écrit la journaliste:

«Il semble clair qu’elle a toujours estimé qu’internet rigolait avec elle de ce personnage évidemment ridicule qu’elle jouait, pas contre elle.»

Des exemples de détournement de Overly Attached Girlfriend et Ermahgerd Girl. 

Mais comme chacun sait, internet peut être aussi méchant, à tel point qu’une viralité aussi soudaine qu’inattendue tourne très mal pour la personne qui en a été la victime. L’un des exemples les plus récents et les plus violents reste celui de la jeune Mariah Anderson, un bébé souffrant d’une maladie rare. Sa mère, qui avait posté des photos d’elle pour célébrer son second anniversaire, s’est vite aperçue que l’image de sa fille avait été récupérée et détournée par des gens qui l’ont trouvée «moche» et comparée à un «lutin». «Elle n’est pas un monstre, elle est réelle», avait-elle déclaré à l’époque, avant d’ajouter que «c’est un être humain, un enfant, un bébé».

En France, les mèmes sont beaucoup moins répandus qu’aux Etats-Unis et touchent avant tout la classe politique, Nicolas Sarkozy et François Hollande en tête. On peut ainsi citer les parodies réalisées à partir d'une photo de meeting de l'ex-président au Trocadéro, d'un costume kazakh porté par François Hollande ou d'un excès d'enthousiasme de Jean-Marie Le Pen lors du rassemblement frontiste du 1er mai dernier. On peut aussi mentionner la punchline de Nabilla, «Non mais allô quoi», extraite d'une émission de télé-réalité et rendue célèbre par le service vidéo du Figaro. La vedette en est néanmoins sortie gagnante puisque tout le monde connaît son nom et qu'elle a déposé l'expression à l'Institut national de la propriété intellectuelle.

Il arrive aussi que la viralité touche des inconnus qui n’avaient, à priori, rien demandé. L'exemple le plus similaire à celui du «monsieur en slip» concerne une simple phrase: «Snoop Dogg – Qu'est-ce qu'on attend?». Fin 2009, le rappeur Snoop Dogg est en France pour un concert à Paris. Une équipe du «Petit Journal» de Yann Barthès est présente sur place pour un micro-trottoir qui s'annonce assez calme. Et alors que l'un des fans profite de sa caméra pour faire des dédicaces, un jeune homme surgit et lance à la caméra: «Ce soir Snoop Dogg, Snoop Doggy Dogg. Alors, qu'est-ce qu'on attend?». Le problème ici est que les personnes interviewées, qui ne le connaissent pas, ne réagissent pas à son intervention. Pire, elles se montrent même extrêmement gênées, provoquant l'hilarité des téléspectateurs.


Très logiquement, des parodies ont vite émergé: le jeune homme a été submergé de messages et de moqueries sur son compte Facebook. Difficile de savoir ce qu'il est devenu depuis, mais on ne doute pas que les semaines qui ont suivi la vidéo du «Petit Journal» ont été difficiles pour lui. Depuis, la tempête s'est évidemment apaisée, mais les médias reprennent encore, de temps en temps, la petite phrase qui lui a valu tant de malheurs.

Ce schéma semble se reproduire aujourd'hui avec cet habitant d'Audon. Son fils a pris la parole dans les médias pour expliquer qu'il y a «un minimum de respect à avoir», avant d'ajouter:

«Voir à la télévision mon père en slip, caricaturé de la sorte, c'est très dur, pour lui comme pour nous». 

S'il est devenu malgré lui star du web, sa volonté de porter plainte ne changera sûrement pas grand chose (et risque même d'alimenter un effet Streisand): son image fait d'ores et déjà partie des immenses archives de la culture web. Il n'y a qu'une chose qu'il puisse faire désormais: attendre. Le fan de Snoop Dogg en sait quelque chose. 

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