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Aux États-Unis, les équipes de foot sont l'arme fatale contre le racisme

Des joueurs de l'équipe de football de l'université du Missouri, à Columbia le 24 septembre 2011 | REUTERS/Mike Stone

Des joueurs de l'équipe de football de l'université du Missouri, à Columbia le 24 septembre 2011 | REUTERS/Mike Stone

L'équipe de football de l'université du Missouri a fait démissionner le président en deux jours. Pendant des mois, il n'avait pas réagi aux incidents racistes sur le campus.

Pour comprendre l'importance d'un match de football universitaire aux États-Unis, il faut se lever un samedi matin, remonter ses stores et voir la ville entière aux couleurs de l'équipe locale, assise derrière des voitures en train de manger avant la rencontre. Des heures avant la rencontre. C'est ce à quoi j'ai assisté, étonnée, en 2008, alors que j'étudiais à l'université de Columbia dans le Missouri. «Mizzou» pour les locaux.

«Mizzou» est regardée par tous les États-Unis ces jours-ci, quelques mois après les révoltes de Ferguson (qui se trouve aussi dans le Missouri), car les étudiants noirs ont fait pression sur le directeur de l'université pour l'inciter à quitter ses fonctions. 

Il n'avait pas réagi face à de nombreuses dérives racistes sur le campus (un homme qui crie «nègre», des étudiants noirs insultés et harcelés après une répétition pour la parade annuelle, une croix gammée peinte avec des excréments dans un dortoir).

Les étudiants sportifs et les autres

Les étudiants qui ne font pas de football avaient déjà tout tenté pour l'inciter à prendre des mesures et demandé à ce qu'il démissionne le 21 octobre dernier: l'un d'eux a entamé une grève de la faim, d'autres ont arrêté d'acheter des fournitures scolaires, les premières manifestations avaient eu lieu en septembre.

Les membres de l'équipe de football américain ont dû passer à l'action.

Le samedi 7 novembre, une trentaine des joueurs des Tigers ont déclaré qu'ils feraient grève jusqu'à ce que le président Tim Wolfe démissionne. Un communiqué est publié via Twitter:

«Nous ne participerons plus à aucune activité liée au football jusqu'à ce que le président Tim Wolfe démissionne ou soit démis de ses fonctions pour négligence vis-à-vis de ce qu'ont vécu des étudiants.»

Tim Wolfe a démissionné le lundi 9 au matin.

S'il y a bien une chose dont les blancs ont peur, c'est d'avoir à gagner des matchs sans vous

The Daily Show

Après cette démission, pendant le très respecté et très regardé «Daily Show», le présentateur conclut, s'adressant plus particulièrement aux Afro-américains: 

«Si vous voulez changer quelque chose aux États-Unis, vous n'avez pas besoin d'organiser une marche ou une manifestation, vous menacez seulement d'enlever les noirs des équipes de sport. Parce que, s'il y a bien une chose dont les blancs ont peur, c'est d'avoir à gagner des matchs sans vous.»


Pourquoi a-t-il fallu que l'équipe intervienne? Parce qu'ils ont un moyen de pression que les autres étudiants n'ont pas: le manque à gagner si un match n'a pas lieu est très important pour l'école, explique la journaliste de Slate.com Jessica Huseman:

«Dans des universités comme Mizzou, où le football joue un rôle énorme dans la vie du campus et contribue énormément à remplir les coffres de la fac, il y a une différence d'importance entre les étudiants sportifs et ceux qui paient leurs frais de scolarité. L'action des joueurs de football noirs –qui ont affirmé qu'ils ne joueraient pas jusqu'à la démission de Wolfe– est louable. Mais elle n'aurait pas dû être nécessaire.»

Des millions de dollars en jeu

«Les contrats pour les matchs universitaires décisifs s'élèvent à des milliards, les salaires de certains coachs à des millions... Tout cela n'arrive pas sans que des jeunes gens entrent sur le terrain pour jouer»souligne The Nation. Et un contrat entre l'université du Missouri et une autre université prévoit une amende de un million de dollars si une rencontre est annulée, sans compter les pertes liées aux droits de diffusion du match à la télévision et aux éventuels sponsors, note encore le Washington Post.

«Ce n'est que le début», lance le journaliste Jamelle Bouie. Cette décision donnera des idées à d'autres équipes

Le 11 novembre, deux jours après la démission de Tim Wolfe, l'équipe de football a bien confirmé qu'elle jouerait le match prévu ce samedi 14 face à la Brigham Young University (Utah).

Les joueurs des Tigers ont-ils ainsi trouvé comment faire reculer le racisme? «Ce n'est que le début», lance Jamelle Bouie, journaliste de Slate.com qui a couvert les révoltes à Ferguson (dont certains joueurs de «Mizzou» sont originaires). Cela ne fait aucun doute selon lui, cette décision donnera des idées à d'autres équipes. 

 

Il y avait eu des précédents, rappelle le site Vocativ: des étudiants noirs ont déjà fait passer des messages pendant les matchs. En 1969, quatorze joueurs de l'équipe de football de l'université du Wyoming voulaient porter des brassards pour protester contre l'exclusion des prêtres afro-américains de l'église mormonne. Ils ont été exclus et l'université a fait une désastreuse saison l'année suivante. Mais l'église mormonne n'avait admis les prêtres noirs que dix ans après. 

La démission de Tim Wolfe a pris deux jours. Il y a beaucoup d'argent en jeu aujourd'hui.

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