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Podemos, ou la stratégie trop politique d’un parti en panne de fraîcheur

Pablo Iglesias, leader du parti Podemos et l’un des quatre candidats aux élections du 20 décembre, avant un discours à Malaga, dans le sud de l’Espagne, le 5 décembre 2015 | REUTERS/Jon Nazca

Pablo Iglesias, leader du parti Podemos et l’un des quatre candidats aux élections du 20 décembre, avant un discours à Malaga, dans le sud de l’Espagne, le 5 décembre 2015 | REUTERS/Jon Nazca

La stratégie hégémonique de Podemos semble avoir marqué le pas. Même si son score sera sans doute important, son discours a perdu en originalité et s’est coupé des mobilisations concrètes auxquelles il offrait un débouché.

À quelques jours des élections générales en Espagne, qui ont lieu le 20 décembre, les sondages témoignent d’une ascension de Podemos, qui apparaît comme un rattrapage après une spirale assez négative depuis plusieurs mois. Début novembre, une enquête du Centro de Investigaciones Sociologicas (CIS) avait même enregistré le point bas de ce reflux, en accordant seulement 10,8% au parti de Pablo Iglesias. Ce chiffre était certes proche des résultats réels obtenus par Podemos lors de sa percée aux européennes de 2014 et des scrutins régionaux et locaux tenus entre temps. Il était cependant loin (tout comme les derniers sondages) des pointes à 25% enregistrées en début d’année, et surtout en dessous des espérances formulées par Iglesias lui-même, qui prétendait un temps conquérir le pouvoir par ses propres forces.

Du point de vue du paysage politique espagnol, même les sondages les plus favorables aux partis établis seraient de toute façon suffisants à créer une situation inédite, éloignée du bipartisme imparfait qui caractérisait la jeune démocratie espagnole. Après l’irruption de Podemos, l’ascension du parti de Ciudadanos (son équivalent «oppositionnel» de centre-droit, originellement un parti catalan unioniste) remet en cause la domination du champ politique par le Parti socialiste ouvrier espagnol (Psoe) à gauche et le Parti populaire (PP) à droite. En 2011, ces deux formations s’étaient déjà contentées de rassembler un score cumulé de 73% des voix (le total le plus faible depuis 1993). Cette année, ils n’en obtiendraient au mieux qu’un peu plus de 50%, ce qui laisse la porte ouverte à des scénarios de coalition sans précédent.

Du point de vue de Podemos, son reflux dans les sondages à partir du printemps peut s’expliquer par différents facteurs. On peut bien sûr évoquer la campagne de décrédibilisation dont le parti fait l’objet de la part des acteurs dominants de la scène politique et médiatique espagnole. Celle-ci a pu s’appuyer sur l’effacement de la «fraîcheur» d’un mouvement dont la stratégie d’autonomie vis-à-vis de la gauche «classique» n’est pas évidente à concilier avec le désir d’écarter la droite des exécutifs. Par ailleurs, l’échec de Syriza a aussi rejailli sur les dirigeants de Podemos, qui ont soutenu Tsipras avec constance.

La concurrence de Ciudadanos et la négligence des «cercles»

Mais ces éléments ne pèseraient pas aussi lourd s’ils ne renvoyaient pas à des questions d’ordre stratégique voire philosophique, non encore résolues, alors même que Podemos présente cette singularité de mobiliser des références peu communes en pensée politique, et de faire preuve d’une réflexivité sans égale sur la scène politique espagnole voire européenne.

Si Ciudadanos attire aujourd’hui une fraction de l’électorat contre «la caste» (terme introduit par Podemos pour désigner la classe dirigeante d’Espagne), c’est aussi parce que le discours de Podemos a progressivement perdu son originalité, au point de pouvoir être recyclé à peu de frais. En refusant d’être identifié à la vieille gauche et en modérant son positionnement économique, Podemos a certes poursuivi une stratégie «majoritaire» mais au prix de l’édulcoration de sa differentia specifica. Si l’on était plus sévère, on pourrait même dire que la focalisation sur la corruption (un thème mobilisateur mais facilement appropriable par des forces sans «casseroles» connues) relevait de ce que Gramsci appelait le subversivisme, à savoir une rébellion primitive et apolitique contre l’ordre existant.

Le discours de Podemos a progressivement perdu son originalité, au point de pouvoir être recyclé à peu de frais

En même temps, la dimension plus radicale et subversive de message de Podemos nécessitait, pour contrer les disqualifications médiatiques de l’establishment, de s’appuyer sur la dynamique citoyenne des Indignés et des «marées». Celle-ci s’était partiellement propagée au sein des «cercles», qui font l’originalité de la base militante de Podemos. Or, par souci d’efficacité en vue des législatives à venir et par volonté de conserver la mainmise sur l’appareil partisan tout juste construit, Iglesias et ses amis ont bridé les possibilités d’intervention de ces cercles au fonctionnement plus «horizontal».

Comme le souligne l’historienne Jeanne Moisand sur le site La Vie des Idées, leur exercice interne du pouvoir a correspondu à une logique «plébiscitaire», en tension avec les exigences de participation et de délibération portées par les mobilisations citoyennes lancées en 2011. Ce sont d’ailleurs ces dernières qui ont été à l’origine des conquêtes municipales de Madrid et Barcelone. Or les listes à l’origine de ces victoires ont été soutenues mais pas dirigées par Podemos. Cela n’a pas empêché le parti de garder le contrôle de sa «marque» et de sa campagne pour les législatives de ce mois-ci, au point que certains se demandent si la gauche alternative n’a pas déjà manqué une occasion historique de rassemblement. Le parti a toutefois choisi la stratégie de l’élargissement dans certaines communautés autonomes, comme dans le «laboratoire» galicien.

Une stratégie discursive «hyper-politique», au risque du «hors-sol»

L’étau stratégique dans lequel sont pris les dirigeants de Podemos renvoie aux limites des pensées politiques sur lesquelles ils ont fondé leur action. Ernesto Laclau est ainsi une de leurs références centrales, dont ils ont tiré la leçon que, pour conquérir une hégémonie dans un tissu social conflictuel et hétérogène, il fallait user d’images et de concepts susceptibles de lier entres elles des revendications démocratiques a priori éparses.

La dénonciation de «la caste», le refus de l’étiquette de «gauche» et l’absence de position tranchée sur la monarchie ou l’unité de l’Espagne découlent de cette approche, qui consiste à créer une subjectivité populaire, large et potentiellement majoritaire, au sein d’une communauté politique donnée. Ce qui pose problème dans cette approche est la confiance excessive placée dans la performativité du discours (quand la parole fait advenir dans le réel ce qu’elle énonce).

En raison peut-être du tropisme disciplinaire des intellectuels à la tête de Podemos, il s’agit en effet d’une conception «hyper-politique» de la façon dont se construisent et se mobilisent des sujets sociaux. Dans un article académique récent, les sociologues Dani Flic et Uri Ram pointent l’incapacité de Laclau à identifier la source des demandes sociales déjà existantes qui seraient à relier discursivement. Son rejet de la vulgate marxiste lui ferait excessivement négliger les fondements concrets de ces revendications, et les rapports sociaux objectifs qui les produisent.

L’anti-essentialisme radical de Laclau peut alors conduire à une rhétorique quelque peu «hors sol», incapable d’expliciter quels rouages de l’ordre existant il faut démonter, et aveugle aux convergences d’intérêts plus ou moins faciles à établir entre différents groupes sociaux, selon le type et la quantité de ressources (en argent, pouvoir, savoir, reconnaissance…) dont ils sont privés.

Les limites du «style machiavélien»

D’autres références, plus surprenantes mais tout aussi difficiles à appliquer dans le réel, ont été utilisées par Iglesias. La série Game of Thrones l’a ainsi conduit à une critique de la vertu inutile de Ned Stark, décapité pour avoir fait preuve de candeur face à la rouerie de ses adversaires. Le dirigeant de Podemos lui préfère nettement la séduction charismatique et l’usage de la force assumés par Daenerys… «La force et la ruse», pourrait-on compléter en paraphrasant Machiavel (1469-1527), dont Iglesias rejoint la conviction que la politique doit être amorale, l’essentiel consistant à être le survivant final de la compétition pour le pouvoir.

Là encore, comme pour le «moment populiste» façon Laclau, le «style machiavélien» défendu par le leader de Podemos comporte ses limites et ses ambiguïtés. La pensée de Machiavel a certes contribué à diffuser une conception autonome de la politique, dégagée de sa tutelle théologique, autant qu’elle invite à un réalisme pouvant parfois faire défaut à des segments de la gauche rêvant de «changer le monde sans prendre le pouvoir», façon poétique d’habiller leur soumission aux détenteurs des moyens de coercition.

Le problème est que la fin ultime assignée au prince par Machiavel est la conservation du pouvoir. Or Podemos s’est justement bâti en extériorité à une classe politique fatiguée, à laquelle il reproche d’avoir trahi la double promesse d’égalité et de liberté, caractéristique de la modernité démocratique. Pour cela, la réappropriation populaire de la souveraineté constitue un élément essentiel de l’attractivité et de l’originalité du parti. À cet égard, le délaissement de la logique participative et délibérative des «cercles» pose une vraie question sur la façon dont Podemos pense le peuple en démocratie.

Les défis de «l’expérience démocratique»: Lefort ou Castoriadis?

En caricaturant, on pourrait opposer deux possibilités, investiguées dans un passionnant livre collectif sur les philosophes Claude Lefort et Cornelius Castoriadis. La première, en suivant Lefort réfléchissant lui-même à partir de Machiavel, consisterait à voir dans le peuple avant tout un pôle de «non-pouvoir». Au désir des grands de commander et d’opprimer, il lui opposerait le désir de ne pas l’être.

Pour qu’il y ait démocratie, il faut dépasser le simple désir d’être protégé contre l’oppression: il faut que naisse aussi le désir de se gouverner soi-même

Cornelius Castoriadis, cité dans l’ouvrage collectif Cornelius Castoriadis et Claude Lefort: l'expérience démocratique

Agissant comme puissance contestataire de ses propres représentants, le peuple se préserverait des excès de la loi autant qu’il garantirait sa légitimité, en rendant crédible sa remise en question permanente. La liberté et la stabilité ainsi atteintes seraient en revanche menacées si le peuple exerçait directement le pouvoir, puisqu’il deviendrait lui-même dominateur, tout en poursuivant le fantasme d’une unité parfaite de la communauté politique.

La seconde possibilité consisterait à rétorquer que le peuple ne peut jouer le rôle que lui assigne Lefort que s’il dispose des conditions matérielles et cognitives pour le faire. Cela n’est pas du tout évident s’il reste perpétuellement dans une position subalterne par rapport aux élites dirigeantes, fussent-elles contestée et renouvelées régulièrement. En suivant Castoriadis, on défendrait alors que, «pour qu’il y ait démocratie, il faut dépasser le simple désir d’être protégé contre l’oppression: il faut que naisse aussi le désir de se gouverner soi-même».

En somme, l’indépassable division gouvernants-gouvernés chez Lefort implique que la puissance du peuple soit doublement limitée: dans le temps, puisqu’elle ne doit être qu’«intermittente»; en étendue, puisqu’elle se cantonne à la remise en question de ce qui est institué. Chez Castoriadis, le peuple se fait lui-même instituant, en étant le protagoniste ordinaire des décisions qui l’affectent. Le fantasme de l’unité redouté par Lefort pourrait être écarté dans la mesure où l’organisation politique préserverait la contradiction des débats, les décisions à la majorité et la pluralité des lieux de décision.

L’ambiguïté de Podemos est là: tenir son originalité d’une prétention à la souveraineté populaire, qui rejoindrait plutôt une conception à la Castoriadis; alors que son évolution le rapproche de plus en plus d’une fonction «tribunicienne», proche d’une conception à la Lefort. Les dirigeants du parti veulent-ils simplement critiquer voire se substituer à «la caste» dont ils dénoncent les turpitudes, ou le «processus constituant» qu’ils promeuvent est-il destiné à engager le régime politique espagnol sur la voie d’une «démocratie radicale»?

Après tout, le concept de démocratie radicale fait partie de ceux que Laclau a développés dans son œuvre. Mais la «passion discursive» inspirée par cet auteur aux leaders de Podemos autant que l’opposition caricaturale entretenue par ces derniers entre efficacité électorale et pureté idéologique éloignent le parti de cet idéal. Renouer avec lui ne garantirait pas de meilleurs scores dans les sondages, mais permettrait de retrouver une cohérence doctrinale et stratégique qui s’est effilochée au fil des derniers mois.

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