Sports

L'apéro-pétanque, nouvelle discipline au moins aussi exigeante que le biathlon

Temps de lecture : 6 min

Apparu aux abords du Bassin de la Villette à Paris et mêlant consommation forcenée d’alcool et parties de boules approximatives, l’apéro-pétanque signe la naissance d’une nouvelle discipline combinée.

Apéro-pétanque, bientôt aux JO | Eelke via Flickr CC License by
Apéro-pétanque, bientôt aux JO | Eelke via Flickr CC License by

Il est des hasards géographiques qui permettent d’assister fortuitement à l’histoire en train de se faire. Habitant non loin du Bassin de la Villette à Paris, une sorte de piscine géante voulue par Napoléon III au fond de laquelle reposent quelques Vélib’ vaseux, j’ai pu constater au fil du temps qu’un nouveau type d’activité se développait sur ses berges, au point qu’il ne paraît pas abusif de voir là l’émergence d’un véritable phénomène social.

De quoi s’agit-il? Eh bien, c’est très simple. Dès qu’un rayon de soleil est annoncé par les prévisionnistes de Météo France, des jeunes gens en marinière rayée ou en T-shirt informe se pressent aux alentour du point d’eau comme des gnous, les deux bras lestés d’un étrange attirail: d’un côté des boules de pétanque Obut (ou autre, la marque importe peu), de l’autre un énorme pack de Leffe (ou autre, pourvu que cela permettre de se retourner la tête sans être obligé de contracter un crédit à la consommation). Une boîte de Pringles collée sous l’aisselle complète, à l’occasion, cette panoplie de trentenaire urbain bien dans sa ville et bien dans ses Stan Smith.

Un bonheur simple

Cet étrange rituel a lieu en général le week-end, mais peut également s’observer en semaine, après les heures de bureau. Dans la petite parcelle de terre sèche qu’ils ont momentanément réussi à annexer au mutualisme impersonnel de la ville, ces sportifs d’un nouveau genre sont comme en un théâtre à ciel ouvert où ils vont pouvoir rejouer, aux yeux de tous, la partition de l’hédonisme compétitif. Les joueurs sautent ostensiblement de joie lorsqu’ils ont réussi à marquer un point, s’embrassent avec force effusion, comme s'ils participaient à un remake francilien des Petits Mouchoirs. À grand renfort d’éclats de rire et de commentaires vaguement titis s’exprime un bonheur simple et performatif qui s’étonne lui même de pouvoir encore exister.

À un esprit exagérément paranoïaque, ces gens pourraient faire penser à des figurants payés par Anne Hidalgo pour faire croire aux touristes étrangers que le Paris authentique existe encore. Les cars de japonais partis, tout le monde remballerait alors ses boules en papier mâché et troquerait sa marinière contre une chemise Celio couleur funérarium pour aller retirer son cachet au guichet mobile mis en place par la mairie. Mais non, désolé, non ne sommes pas là au cœur d’un de ces simulacres théorisés par Jean Baudrillard. Les boules sont bien des boules et ce joli monde les expédie studieusement en direction du cochonnet, avec des fortunes diverses. Une mélange d’adresse et de hasard lié à la configuration incertaine du terrain finit par produire une sorte de parabole sur la vie, nous enseignant que le volontarisme et la tension en direction du but à atteindre peuvent bien souvent être contrariés par un simple caillou (ou pire, le bouchon d’une canette tombé par terre).

Une double exigence

Pendant qu’ils jouent, nos boulistes se livrent également à une intense activité éthylique. Les parties s’enchaînent et les bouteilles se vident à un rythme effréné alors que, aux abords du bassin, le jour a entrepris de décliner. Vous allez peut-être me dire: ben quoi, tu nous ponds un article pour nous expliquer que de aspirants bobos jouent à la pétanque en vidant des bières après le boulot?! Merci, t’as rien de mieux à faire pour justifier ta carte de presse? Et c’est là que je me permettrais de vous rétorquer que vous êtes dans l’erreur et que vous n’avez sans doute pas bien saisi la portée réelle de ce qui se joue-là. Pour la première fois dans l’histoire de France, des gens s’alcoolisent et jouent à la pétanque avec un égal entrain pour l’une ou l’autre activité, sans avoir à choisir: voilà la nouveauté!

L’émergence de cette pratique est un signe que la théorie du genre est passée par là et que l’on n’a plus à se déclarer arbitrairement comme bouliste ou alcoolique

Bien sûr, nous ne sommes pas naïf au point d’imaginer que les boulistes n’étaient jusqu’alors que de sympathiques suceurs de glaçons. Dans le Sud, la consommation de petit jaune a bien souvent rythmé les discussions enflammées, sur la place de Lices ou ailleurs, pour savoir qui avait pris le point. Mais c’est bien la première fois que l’on voit émerger une pratique dont l’une des deux composantes ne serait pas que le parent pauvre de l’autre. On ne doit donc pas envisager ce nouveau sport exigeant comme un simple apéro qui serait assorti d’une distraction sportive contingente, ni comme une partie de pétanque que l’on aurait agrémentée d’une consommation d’alcool massive, mais comme une authentique discipline combinée: l’apéro-pétanque.

Métaphysiquement en phase avec l'époque

L’émergence de cette pratique est un signe que la théorie du genre est passée par là et que l’on n’a plus à se déclarer arbitrairement comme bouliste ou alcoolique, mais que l’on peut passer enfin avec fluidité de l’un à l’autre. Ce n’est pas un hasard si les jeunes générations la pratiquent avec un sens aigu de la mixité, éclipsant de fait la vieille pétanque et ses relents machistes. On pourrait également dénier à l’apéro-pétanque sa qualité de discipline combinée, mais ce serait ignorer la subtilité symbiotique qui en constitue le moteur. À l’instar du biathlon, où les longs parcours en ski de fond coupent le souffle et rendent par là même le maniement de la carabine plus aléatoire, le fait de s’enfiler des quantités astronomique d’alcool influe directement sur l’exercice balistique afférent.

Un bon apéro-pétanqueur (également dénommé éthylo-bouliste) devra donc maîtriser son système sensori-moteur, système qu’il aura lui même contribué à dérégler par l’absorption de boisson généralement houblonnée. Si l’on voulait tenter un parallèle, on pourrait dire que cette activité fait penser à l’action paradoxale d’un sauteur à ski qui aurait lui-même disposé une bûche au bout du tremplin. Au fond, la dynamique profonde de l’apéro-pétanque reposerait sur l’exploration et la mise en œuvre de ses conditions d’impossibilité. Peut-on y voir une allégorie de la société occidentale qui semble organiser de façon si méthodique sa propre inhospitalité? Je n’en sais rien. Mais si cette hypothèse est la bonne, cela voudrait dire que l’apéro-pétanque est l’activité qui est la plus métaphysiquement en phase avec son époque, en cela qu’elle métaphorise mieux que nulle autre l’ivresse propre à notre volonté de maîtrise, ainsi que son caractère perpétuellement contrarié.

La fin de l'insouciance

Et, dans ce contexte, il faut bien l’avouer, arrive un moment où la féérie bascule dans son exact opposé. Quand ce ne sont pas des boules de plusieurs kilos qui sifflent à côté de votre crâne, catapultées par un type dont le taux d'alcoolémie avoisine les 3 grammes, ce sont des pièces de bois qui voltigent dans les airs au petit bonheur la chance, car un groupe de poivrots installé juste à côté de votre parcelle s’essaye au Molky. Quelques poissons du Bassin de la Villette ont bien dû croire qu’une encre de péniche venait de leur tomber sur la tête, lorsqu’il ne s’agissait finalement que d’un tir mal ajusté, les trajectoires se faisant de plus en plus aléatoires avec l’avancée horaire.

Se ballader dans le coin à la nuit tombé, c’est un peu comme traverser un champ de bataille durant la guerre de Sécession en sifflotant du Yves Montand

Se ballader dans le coin à la nuit tombé, c’est un peu comme traverser un champ de bataille durant la guerre de Sécession en sifflotant du Yves Montand entre les dents pour tenter de se rassurer («Bal, petit bal…»). Le danger n’épuisant pas l’entrain, ici, malgré les projectiles qui fusent, on tente effectivement de se rejouer au forceps la belle partition de 1936, celle d'une France insouciante découvrant les congés payés et les activités de loisirs. Et, en même temps, on picole comme des sous-mariniers russes pour tenter d'oublier que tout cela n'est pas vrai.

En plus de l’insouciance, ce qui semble ici avoir disparu concommitament à l’émergence de l’apéro-pétanque, c'est la mono-activité. Le bouliste puriste ou l'acoolo' obsessionnel qui vidaient ses doses tranquillement sur son banc sont les victimes colatérales du slashing ambiant, cette manie qui vous oblige à cumuler les actrivités jusque dans le divertissement le plus apparemment improductif. Mais ne jugeons pas trop vite l’apéro-pétanque et ses adeptes. Avec le vivier de champions dont nous disposons, il pourrait bien constituer une de nos principales chances de médailles lors de prochains Jeux olympiques où seraient également homologués d’autres sports naissants: le Chess Boxing et l’Ultimate Tazer Ball.

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