Science & santé

Alcoolisme et hédonisme: Michel Onfray ou le cauchemar de l’addictologue

William Lowenstein, mis à jour le 11.11.2015 à 15 h 01

Retour en forme de cauchemar sur les propos récents de l'essayiste affirmant que «tant que la France restera un pays judéo-chrétien, le vin sera libre».

REUTERS/Régis Duvignau.

REUTERS/Régis Duvignau.

J’ai fait un rêve. Un cauchemar, plutôt. La veille, lors d’une soirée arrosée, j’avais découvert dans La Revue du vin de France les propos d’un philosophe hédoniste sur les liens entre la liberté du vin et les judéo-chrétiens, affirmant en vrac que «l'alcoolisme est rarement le fait que ceux qui boivent bon, mais toujours de ceux qui boivent beaucoup» ou que «tant que la France restera un pays judéo-chrétien, le vin sera libre».

Et puis, cauchemar, voici Michel Onfray déguisé en Nadine Morano, qui donne une conférence à l’Université. Je suis coincé au milieu de 50.000 étudiants de race blanche, mais au nez rouge. Tous ont à la main un petit livre bizarre, bleu-blanc-rouge, de la forme d’une bouteille. Ils le brandissent à chaque fin de phrase du conférencier-conférencière et chantent en chœur «Vins de France… vins du pays de mon enfance…». L’orateur (trice) fait, avec grande sobriété, l’éloge de la pensée française sur le bon vin, rempart contre la mort intellectuelle et l’islamisme radical. Derrière lui, impatient, le Pape François attend pour prononcer sa conférence «L’Atarax® doit-il être à la droite de Dieu?».

Un étudiant se lève à côté de moi pour poser une question: «Ne pensez-vous pas que la convivialité puisse être meurtrière? Que l’ivresse –même avec du bon vin– est une joyeuse farce tant qu’elle ne tourne pas au drame? Que l’alcool tue beaucoup plus que le terrorisme?» Il est aussitôt décapité par des parachutistes vêtus de l’uniforme couleurs vert de vigne et bouillie bordelaise de la culture française.

Un autre étudiant intervient à son tour: «Plus un pays est développé, plus la consommation d’alcool y est forte et régulière. Cocorico! La France est championne du monde de la production de vin avec 46 millions d’hectolitres en 2014 et le monde musulman, contrairement à ce qui est officiellement pensé, se défend en matière de boisson avec une consommation de 24,8 litres par an pour les Iraniens, 33 litres dans les Emirats Arabes Unis, soit trois fois plus que la consommation d’alcool pur en France. Pensez-vous vraiment que nous soyons moins développés?» Décapité.

Malgré le sang, un troisième étudiant: «La terre ne saurait mentir, dites-vous? L’image des racines est belle mais comment garder notre terre si elle nous tue? L’alcool entraîne 50.000 morts prématurées par an et cause 120 milliards d’euros de coûts sociaux directs et indirects. La terre est-elle aussi piégeuse que le bon sens commun?» Même fin.

L’addictologue n’est pas un ayatollah sanitaire, au mieux un réducteur
de dommages

En dépit des trois décapitations, un étudiant se lève: «Vous pensez vraiment que le "bon" (vin) évite le "trop"? Les usagers d’héroïne, de cocaïne ou de cannabis tiennent le même discours sur l’illusion de la qualité protectrice de leur produit –comme si la pureté les protégeait des méfaits de l’abus ou de la dépendance, illusion… La pureté est un concept biochimique et non pas humain…»

Pourquoi des gens aussi intelligents disent des bêtises aussi grandes?

Puis, pendant que Nadine Onfray vante avec talent le bar du commerce français, tous mes voisins disparaissent les uns après les autres. J’ai à peine le temps de reconnaître celles et ceux de l’actualité récente: la jeune maman morte à Orthez lors de son accouchement, anesthésiée par un médecin en état d’ébriété; l’adolescent noyé dans la Garonne après une fête estudiantine; les quatre jeune bretons entassé dans un Berlingo à Rohan (Morbihan); le rugbyman parisien qui s’était jeté du quatrième étage; le pompier en mission, saoulé de bon vin, qui avait tué sa collègue de 19 ans lors de l’accident du camion d’urgence; l’actrice Marie Trintignant, morte sous les coups (comme une femme française tous les trois jours) de son amoureux amateur de grands alcools. Tous disparaissent les uns après les autres tandis que continue la litanie oratoire.

Je me retrouve seul dans cet amphithéâtre d’Halloween. Avec un hurlement dans la tête: «Pourquoi des gens aussi intelligents disent des bêtises aussi grandes sur l’alcool?» Mais je garde le silence, j’ai bien trop peur d’être décapité. Plus courageux, j’aurais dit que ce n’est pas la substance qu’il faut changer mais les comportements, le mésusage; qu’il nous faut apprendre à nous protéger des événements indésirables que sont les conséquences des abus et des dépendances; apprendre aussi à garder les «événements désirables» des substances psychoactives (ceux qui modifient notre humeur, notre relation aux autres, notre pensée, notre sommeil, notre appétit, notre sexualité)… mais sans perte de contrôle, sans nous détruire, nous et nos proches.

Je voulais dire encore qu’un addictologue n’éradique rien, qu’il diminue les risques. L’addictologue n’est pas un ayatollah sanitaire, au mieux un réducteur de dommages; il n’est pas en opposition de phase avec les «amateurs éclairés».

«Tu ne penses pas, Michel, que tu t’étales un peu trop?»

Un résistant patenté à la toxicomanie des idées reçues n’aurait jamais pu écrire de telles sottises au sujet des addictions

Mais voilà que l’amphi se remplit à nouveau. Des dizaines de milliers de buralistes entrent en chantant la Marseillaise. Je sors et croise René Girard mourant. L’anthropologue français de Stanford, inébranlable prédicateur chrétien, me soutient que le désir est une maladie, que le cycle de la fureur et de la violence reposait sur un mimétisme humain forcément conflictuel. Et que pour résoudre les conflits et ressouder les communautés, la tentative humaine ne repose que sur la désignation de boucs émissaires qu’il faut décapiter pour apaiser les foules grondantes. Je l’entends me rappeler les lynchages historiques, le viol de Lucrèce, l’affaire Dreyfus, les procès de Moscou. Je le vois porter la théorie mimétique, une vérité que personne ne voulait voir et qui pourtant crevait les yeux.

C’est alors que je me réveille. C’était une prémonition: René Girard est bien mort. «Tu ne penses pas, René, que tu t’étales un peu trop?», lui demandaient avec affection ses collègues américains quand il voulait avoir réponse à tout, tout expliquer depuis les sacrifices aztèques jusqu’aux attentats islamistes. Pourrais-je un jour demander, avec le même respect: «Tu ne penses pas, Michel, que tu t’étales un peu trop?» Un homme admirable, résistant patenté à la toxicomanie des idées reçues, n’aurait jamais pu écrire de telles sottises au sujet des addictions, des assuétudes, des usages, des abus et des dépendances. Ressaisis-toi Michel, reprends ta copie. Nous serons nombreux à t’en dire merci.

William Lowenstein
William Lowenstein (6 articles)
Médecin, spécialiste des addictions et président de SOS Addictions
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte