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Entre kalachnikovs et exploits, le quotidien des équipes de football des pays en guerre

Un supporter de l'équipe d'Irak, le 12 janvier 2015, lors d'un match contre la Jordanie à Brisbane en Australie. Crédit photo: REUTERS/Edgar Su

Un supporter de l'équipe d'Irak, le 12 janvier 2015, lors d'un match contre la Jordanie à Brisbane en Australie. Crédit photo: REUTERS/Edgar Su

Comment fonctionne une équipe nationale dans un Etat ravagé par un conflit? Réponse à l'heure où la Syrie et la Libye jouent parmi d'autres leur qualification pour le Mondial 2018.

La liste des pays membres de la Fifa est une leçon de géopolitique à elle seule. L’organisation, qui administre tous les quatre ans la grande-messe planétaire qu’est la Coupe du monde de football, compte en son sein 207 sélections nationales, plus que le nombre de pays reconnus par l’ONU, qui sont officiellement au nombre de 197 (mais seulement 193 pays membres). L’article 10.1 du règlement de la Fifa sur les conditions d’affiliation indique que:

«Peut devenir membre de la FIFA toute association responsable de l’organisation et du contrôle du football et de toutes ses variantes dans son pays.»

Dans un étrange paradoxe, des «pays» qui n’existent pas encore tout à fait, comme d'autres ravagés par la guerre et qui n’existent plus vraiment, ont leur carton d’invitation pour les compétitions organisées par la Fifa. Aucun Etat ne gouverne plus véritablement la Syrie après quatre ans de guerre civile, mais la sélection de Damas est toujours en course pour la qualification pour la Coupe du monde 2018. Elle s'apprête d'ailleurs à jouer contre Singapour le 17 novembre dans l'optique de la compétition international, à l'instar de la Libye et de la Palestine. Mais la Fifa impose tout de même une règle en ne reconnaissant «qu’une seule association par pays»: cela signifie qu’en Syrie, le régime de Bachar Assad peut disposer d’une équipe, mais pas les rebelles de l’armée syrienne libre.

Une situation qui n’est pas unique. On pourrait citer l’Irak, la Somalie ou le Soudan du Sud, qui après avoir gagné son indépendance en 2011 à l’issue d’une longue guerre contre le Soudan, a sombré dans le chaos suite à la reprise des combats en 2013. Pourtant, la sélection du plus jeune Etat du monde a grimpé de 48 places au classement Fifa cette année. Dans des pays où les obus sont plus nombreux que les ballons, le quotidien des joueurs ressemble pourtant plus à un chemin de croix qu'à la vie dorée d’un footballeur de haut niveau.

1.Choisir la révolution ou le régime

Comme un peuple, un vestiaire explose lorsque éclate la guerre civile. Déchirée depuis des mois entre différentes factions (forces gouvernementales, rebelles de l’Armée libre, al-Nosra, Etat islamique, Hezbollah, combattants kurdes), la Syrie n’a plus de pays que le nom. Mais il y a toujours une sélection nationale syrienne, qui représente le régime de Bachar el-Assad. De fait, de nombreux joueurs qui soutiennent les rebelles ont tourné le dos au maillot national.

«Dans cette nation usée par la guerre, le football est loin d’être une forte unificatrice et serait plutôt un outil de propagande utilisé par les différents bélligérants. Le régime a été accusé d’emprisonner et de torturer quiconque est en désaccord avec lui et les footballeurs ne font pas exception», écrit The National, un journal anglophone des Emirats arabes unis.

L’Armée syrienne libre a créé une équipe de football pour représenter ses combattants. Mais celle-ci n’a pas la bénédiction de Fifa et se contente donc de disputer des matchs amicaux «symboliques», et s’entraîne au Liban.

«Le conflit [...] a divisé les joueurs, les instances dirigeantes et les entraîneurs, qui peuvent être classés en trois camps: pro-Assad, pro-démocratie et neutres», souligne le Guardian. Des joueurs comme l’international Musab Balhous ont choisi de rejoindre la révolution, quand d’autres ont préféré fuir le pays. Firas al-Khatib, qui était vu comme l’un des tous meilleurs footballeurs produits par la Syrie, a refusé de représenter l’équipe nationale et s’est exilé pour jouer avec le club chinois du Shanghai Shensua.

«Il y a des joueurs qui ont refusé de représenter l’équipe nationale pour le moment parce qu'ils appartiennent à un camp ou l’autre. Mais je suis en désaccord avec cette position. Nous représentons le drapeau et notre allégeance au pays. Nous jouons pour mettre un sourire sur les lèvres de tous les supporters syriens», a confié au Guardian Tareq Hindawi, le capitaine de l’équipe syrienne des moins de 20 ans.

Le football libyen a lui aussi connu de profondes divisions lors de la révolution de 2011. Après un match de qualification pour l’édition 2012 de la Coupe d’Afrique des nations face aux Comores, Tariq al-Taib, considéré comme le meilleur joueur libyen à l’époque, avait été écarté de l’effectif pour avoir fait part de son soutien aux partisans de Kadhafi et traité les rebelles de «chiens» et de «rats». À l’inverse, Walid al-Kahatroushi, un milieu de terrain, et deux autres de ses coéquipiers rejoignirent les forces rebelles pour combattre Kadhafi en 2011. Une décision difficile à prendre dans un pays où Saadi, l’un des fils du «Guide», a longtemps contrôlé la Fédération de football. Joueur médiocre, il s’était pourtant désigné lui-même comme le capitaine de l’équipe nationale et dirigeait par la terreur, rapportait le New York Times en 2011.

2.Délocalisation forcée

Disputer un match à domicile peut s’avérer être un casse-tête dans un pays en guerre. Il est difficile d’assurer une sécurité minimale autour d’un stade et les équipes nationales sont souvent obligées de délocaliser leurs matchs dans un pays voisin. Certaines enceintes sont aussi tout simplement impraticables car transformées en base militaire ou en prison de fortune. Ces délocalisations pénalisent autant les joueurs, privés de supporters, que le public, qui n’a pas même le luxe d’oublier, ne serait-ce que pendant 90 minutes, les tourments de la guerre.

C’est ce qui se passe en Syrie où, depuis le début du conflit, l’équipe nationale joue la majorité de ses rencontres à Oman. Al Husein Abdul Razak, le capitaine de l’équipe, regrettait, dans des propos rapportés par le Guardian, cette situation après un match: 

«Bien sûr, c’est une grosse déception. Quand vous faites du sport, tout ce que vous voulez, c’est jouer pour votre pays, dans votre pays, avec vos propres supporters.»

Même chose en Libye. Après avoir tenté de revenir jouer à Tripoli en 2011, l’équipe nationale est retournée disputer ses matchs en Tunisie, au Stade olympique de Radès, ou en Égypte, au Petro Sport Stadium du Caire, à cause de la reprise de la guerre civile en 2014. Ce vendredi 13 novembre, elle disputera un match de qualification pour la Coupe du Monde 2018 face au Rwanda au stade Taïeb-Mehiri de Sfax, en Tunisie.

Le quotidien des «petites» nations du football mondial est souvent du bricolage. Avec la guerre, encore un peu plus. Pour préparer au mieux un match éliminatoire crucial face au Niger en vue de la Coupe du monde 2018, la Somalie, dont une partie du territoire est toujours aux mains des Shebab, a dû déplacer son camp d’entraînement en Ethiopie voisine, où les Ocean Stars «recevaient» le Niger, car «personne ne veut venir jouer en Somalie», explique l’entraîneur-adjoint de l’équipe nationale, James Magala, sur le site de la mission de l’ONU dans le pays. Le président de la Fédération somalienne, Abdiqani Said Arab, espère lui améliorer le niveau de l’équipe nationale en attirant dans ses rangs des talents de la vaste diaspora somalienne.

Ces désagréments, qui paraissent futiles dans des zones de guerre, peuvent pourtant avoir de réels impacts symboliques. Le conflit israélo-palestinien est un bon exemple. Les deux pays, qui ont été contraints pendant plusieurs années de jouer leurs matches sur terrain neutre à cause des risques d’attentats, sont désormais autorisés à accueillir des rencontres internationales. La Palestine, homologuée par la FIFA en 1998, a tout de même dû attendre dix ans avant de jouer pour la première fois, un match devant ses supporters à Al-Ram, dans la banlieue de Jérusalem: c’était le 26 octobre 2008 lors d’une rencontre face à la Jordanie qui s’est soldée par un match nul 1-1. Depuis que leur sélection peut jouer à domicile, les Palestiniens ont gagné plus de quarante places au classement FIFA. 

3.En quête d'exploits

Peu d’équipes de pays en guerre réussissent à percer au plus haut niveau. La Syrie, l’Irak, la Libye, le Soudan du Sud et la Somalie étaient respectivement classées 132e, 87e, 113e, 134e et 203e nations mondiales sur les 207 pays homologués par la FIFA au 5 novembre 2015.

On peut toutefois relativiser ces mauvais chiffres par d’étonnantes performances réalisées ces dernières années. Le Sud-Soudan, petit nouveau du football mondial, a donc gagné 48 places au classement FIFA entre janvier et novembre 2015, soit la deuxième meilleure progression derrière le Libéria. La Libye a atteint son meilleur classement en 2012, avec une 54e place, malgré le chaos post-Kadhafi, et a remporté le championnat d’Afrique des nations en 2014 –une compétition de seconde zone à ne pas confondre avec la Coupe d’Afrique des nations.

La Syrie a aussi mis un peu de baume au coeur de ses fans en remportant pour la première fois la Coupe d’Asie occidentale en 2012. Mais la plus belle des performances est celle réussie par l’Irak en 2007. Deux ans après la chute de Saddam Hussein, les «Lions de Mésopotamie», le surnom de la sélection, soulevaient pour la première fois de leur histoire le trophée de la Coupe d’Asie de football, plus prestigieux tournoi du continent, en battant l’Arabie Saoudite en finale (1-0). Un exploit qui avait fait la une de la presse internationale à l’époque.

Mais même dans ces moments de joies, la guerre n’est jamais loin. Des attentats perpétrés sur le sol irakien après la victoire en demi-finale contre la Corée du Sud firent 50 morts parmi des supporters. Le capitaine de l’équipe  Younis Mahmoud s’inquiétait à l'époque, dans des propos rapportés par Reuters, des conditions dans lesquels les célébrations pourraient avoir lieu : «Notre objectif était de gagner la Coupe et nous l’avons rempli, mais maintenant, nos esprits sont fixés sur où et comment nous pouvons célébrer dans ces circonstances difficiles.» Huit ans plus tard, en janvier 2015, un Irak en pleine guerre contre l’Etat islamique se hissait en demi-finale de la compétition.

Les joueurs issus de pays en guerre jouent rarement au plus haut niveau. Ils évoluent le plus souvent dans leur pays d’origine. Parmi les internationaux récemment appelés dans l’équipe du Soudan du Sud, la quasi-totalité des joueurs évoluent au pays ou dans des clubs du Soudan voisin, et seuls trois d’entre eux se sont envolés sous d’autres cieux, dans des ligues inférieures du championnat australien et dans un club de cinquième division allemande.

Les Libyens, Syriens et Irakiens tapent eux aussi la balle dans des clubs locaux, même s'ils sont quelques uns à s'être imposés dans des petits championnats européens ou au Qatar et en Arabie Saoudite. Djamal Mahamat Bindi, joueur libyen de 30 ans, est un des rares à goûter aux joies d’un club professionnel réputé: il est attaquant au Sporting Braga, qui joue cette année la Ligue Europa dans le groupe de l’Olympique de Marseille. Le parcours d’Ali Adnan est également assez singulier pour être souligné: celui qui est est le premier joueur irakien à évoluer en Série A italienne, après avoir signé à l’Udinese l’été dernier, et est surnommé le «Gareth Bale asiatique», s’est fait remarquer en ayant brièvement pris les armes en 2014 pour aller combattre Daech.

Un destin autrement plus glorieux que celui de Saadi Kadhafi, qui avait rejoint le club de Pérouse, en Série A, en 2003. Les fans italiens l'avaient élu comme la pire recrue du championnat. Le président du club de Pérouse avait déclaré par la suite avoir été sollicité par Silvio Berlusconi pour le recruter dans le but d'améliorer les rapports économiques entre la Libye et l'Italie. Saadi Kadhafi n'avait joué que quelques minutes sur l'ensemble de la saison.

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