Partager cet article

La générosité communicative d’André Glucksmann

André Glucksmann | PROHeinrich-Böll-Stiftung via Flickr CC License by

André Glucksmann | PROHeinrich-Böll-Stiftung via Flickr CC License by

Sur la Tchétchénie et les droits humains, le philosophe André Glucksmann, qui est mort ce 10 novembre, était un increvable.

C’était en 2005. Je sortais de deux années de philosophie à l’université, où André Glucksmann n’était pas franchement une référence. Ni pour mes professeurs, ni pour mes camarades, qui ne tenaient pas en estime ces «nouveaux philosophes», plus adaptés pensaient-ils aux télévisions qu’à la silencieuse activité que creuse la pensée dans l’histoire.

C’était en 2005, il y a dix ans déjà, je venais d’entrer en sciences politiques à Lille, j’avais décidé d’un peu moins lire et d’un peu plus agir, et nous avions créé avec une camarade une antenne d’Amnesty international au sein de l’IEP. Je lisais les rapports d’Amnesty et, dans ces récits terribles, il y en avait un qui ressortait particulièrement, qui criait l’injustice: la Tchétchénie, ses disparitions forcées et ses 200.000 morts, dans une sorte d’indifférence absolue. Mais il y en avait un qui n’était pas indifférent du tout, et qui allait bientôt devenir notre meilleur allié: André Glucksmann.

Courage et ténacité

On peut peut-être lui reprocher beaucoup de choses sur le plan des idées mais, sur les droits humains, c’était un increvable. Pendant des années, il n’a cessé de chercher à réveiller les autorités sur ce qui se passait là-bas, au sud-ouest de la Russie, où l’on tuait et enlevait en toute impunité. Des articles sur le sujet, il en a écrit des centaines... que dis-je? des milliers. André Glucksmann était sincèrement et profondément touché par le sort des êtres humains frappés par l’arbitraire. Que ces êtres humains soient noirs, blancs, catholiques, musulmans, proches ou loin de nous. Il ne faisait pas de tri. Son seul critère était la marque de l’injustice.

Que les êtres humains soient noirs, blancs, catholiques, musulmans, proches ou loin de nous, Glucksmann ne faisait pas de tri: son seul critère était la marque de l’injustice

C’était en 2005, quelque semaines après le tsunami dévastateur, qui avait fait près de 200.000 morts et avait eu tant d’écho. À petit feu, le régime de Poutine avait tué autant de personnes, mais personne peu ou prou ne s’en souciait, sauf lui. Il est venu à l’IEP, l’amphithéâtre était plein, ses mots ont raisonné, le verbe claquait fort et haut dans la salle habituellement si bavarde. Tout le monde écoutait, il s’exprimait si bien, car il était animé d’une telle passion. À l’époque, sortant de quatre années d’études très classiques, je n’avais pas beaucoup de références contemporaines et je me souviens, sous le coup de l’émotion, d’avoir pensé très fort à la figure d’un Victor Hugo. Une voix qui coûte que coûte combat l’injustice, qui met sa plume au service des autres, sans relâche, avec un courage et une ténacité qui étonne.

Une «vibration» dans la voix

Ce matin, à l’antenne de France Inter, l’ancien ministre Jack Lang confiait qu’il avait admiré André Glucksmann pour le combat qu’il avait mené contre les massacres en Tchétchénie et qu’il avait dans sa voix, «plus forte que celle de beaucoup d’autres», «une sorte de vibration». C’était exactement ça. Sa voix prenait quiconque l’entendait dans un discours, il y avait une générosité communicative et une sorte de force qui donnait envie d’agir.

Son discours avait tellement remué les étudiants qu’à la fin certains sont spontanément venus nous voir, pour nous demander que faire, comment prêter main forte, comment agir plus concrètement. Il y avait là une occasion à saisir. Lui, «Fanfan» sa femme –comme elle signait dans ses mails–et Raphaël, son fils, mais aussi plein d’anonymes autour d’eux, nous ont alors aidés à monter une antenne de l’association Études sans frontières, qui accueille des étudiants de pays en guerre. Grâce aux contacts d’André Glucksmann, à son soutien financier, à ses conseils, à ses encouragements chaleureux, qui nous ont permis de ne pas nous décourager face aux nombreux obstacles, nous avons pu faire venir deux étudiants de Tchétchénie, qui n’avaient plus, pour au moins un an, à traverser un champs de bombes pour se rendre en classe.

«Souvent je devais laisser ma chambre»

C’est une toute petite action mais, quand vous savez que c’est une action parmi des centaines d’actions que le philosophe soutenait au même moment, cela vous permet de mesurer l’impact très concret qu’il a pu avoir sur la société. «Il vivait dans un monde d'idées et de combats. Quand j’étais petit, il y avait à la maison des réfugiés des dictatures fascistes d'Amérique latine, et des dictatures soviétiques, communistes de l’Europe de l’Est. Des Afghans, des Algériens.... Souvent je devais laisser ma chambre. C’était le monde qui débarquait à la maison et qui parlait de liberté, de droits de l’homme. Une France qui était belle, dans sa vocation de terre d'accueil», a aussi dit son fils ce matin sur France Inter. 

C’est ainsi qu’on s’imaginait André Glucksmann, mettant tout son être, sa pensée, ses moyens, jusqu’à son appartement et sa famille, au service de ceux qui en ont besoin. Aujourd’hui, en Tchétchénie, des hommes et des femmes pleurent l’un des rares intellectuels en France qui les ait jamais réellement et complètement défendus.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte