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Comment André Glucksmann a fait avancer le débat intellectuel français

En étant l'un des premiers et fervents défenseurs de «L'Archipel du Goulag», d'Alexandre Soljenitsyne, Glucksmann a aidé à faire évoluer la gauche des années 70 et à lui ouvrir les yeux sur le communisme soviétique.

Le philosophe André Glucksmann est mort, lundi 9 novembre, à l'âge de 78 ans, a annoncé son fils Raphaël Glucksmann sur Facebook. Sa carrière, marquée par une vingtaine d'essais, avait évolué du maoïsme à l'atlantisme en passant par le mouvement des «nouveaux philosophes» à la fin des années soixante-dix et la spectaculaire réconciliation Sartre-Aron en 1979 autour de la question des boat people vietnamiens.

Dans ce cheminement intellectuel, une étape importante avait été la publication française, fin 1973, de L'Archipel du goulag, la gigantesque fresque concentrationnaire d'Alexandre Soljenitsyne. Elle avait bouleversé Glucksmann, qui l'avait soutenue bien avant d'autres, et lui avait valu une de ses premières apparitions médiatiques sur le plateau de «Ouvrez les guillemets» de Bernard Pivot, pour venir en débattre. Il avait alors interpellé l'ancien correspondant de L'Humanité à Moscou Francis Cohen sur les silences du journal face aux crimes du stalinisme:

«Vous avez essayé, vous qui êtes un correspondant, d'aller en Union soviétique et de fouiller dans les archives? [...] Vous avez renseigné les lecteurs français sur ce qui se passait en Union soviétique? Les camps de concentration, vous avez un seul de vos articles qui en parle?»

Il est alors présenté par Bernard Pivot comme un «jeune écrivain» qui «ne récuse pas l'étiquette de gauchiste». Ce jour-là, écrivent, dans leur ouvrage Génération, les journalistes Hervé Hamon et Patrick Rotman, «Glucksmann explose. Assis près de Jean Daniel, il est vêtu, comme à l'accoutumée, d'un pull-over et d'un jean, chaussé de tennis; il brise la raideur de l'échange, insulte ses vis-à-vis, gueule sa colère et son dégoût». «Glucksmann [...] ne se contrôle plus. Il fait d'ailleurs profession de ne pas se contrôler. [...] Il passe son temps à ramener en arrière la mèche qui recouvre chaque fois l'intensité oblique et romantique de ses yeux verts», a écrit de son côté Jean Daniel.

Hervé Hamon et Patrick Rotman font de la lecture du monumental ouvrage de Soljenitsyne un tournant dans la vie de Glucksmann:

«Sans attendre la sortie officielle, André Glucksmann prend, par extraits, connaissance de l'ouvrage. [...] Il SAVAIT tout cela, Glucksmann. Il savait les passagers clandestins de la Kolyma, l'imbécillité terrifiante des arrestations-surprises. [...] L'Archipel du goulag est inquiétant parce qu'il pose aux rescapés du gauchisme une multitude d'interrogations terribles et urgentes. N'y-a-t-il pas de l'URSS en nous? N'y-a-t-il pas un comité central qui fonctionne dans nos têtes?»

«En France, on en est encore à éplucher le marxisme pour trouver l'erreur, la virgule de travers chez Marx, Engels, Lénine ou Staline, qui expliquerait la catastrophe soviétique, écrit alors Glucksmann. Ce réconfort, l'erreur théorique dont il suffit de purger la doctrine pour repartir comme en 14, Soljenitsyne nous le refuse.»

L'ouvrage, à l'époque, joua un rôle essentiel dans le basculement de la génération de Mai-68 vers d'autres combats ou idéologies. «André Glucksmann illustre la prise en charge par les jeunes intellectuels non conformistes occidentaux de Soljenitsyne et de toute la résistance du Goulag», écrit Le Monde en 1975, un an après la parution de l'ouvrage de Soljenitsyne, alors que Glucksmann publie La Cuisinière et le mangeur d'hommes, un livre qui, selon la critique publiée alors par le chercheur Pascal Perrineau «dérange les conformismes de toute nature» et «invite à repenser les liens qui unissent le marxisme, l'Etat et les camps de concentration». Un livre sous-titré Essai sur l'Etat, le marxisme, les camps de concentration.

Dans sa critique, Le Monde écrit: «Il a fallu Soljenitsyne, son génie de visionnaire, sa capacité de jeter sous les pas des promeneurs de nos places publiques les restes mutilés de ce qui fut l'espoir du monde, pour qu'apparaisse sur le terrain de 68 cette fêlure, cette faille qui s'élargira peut-être.»

Dans celle publiée par le Nouvel Observateur en juin 1975, Bernard Henri-Lévy écrivait de son côté:

«Et à quoi sert, dans tout cela, le livre de Glucksmann? Par un détour inattendu, à donner le mot de la fin et à boucler la boucle: en montrant que, faute d'ouvrir la voie, Soljenitsyne la clôt et que c'est lui qui, aujourd'hui, ponctue le trajet des enfants de Mai; conscience et vérité de dix années d'histoire de France.»

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