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Comment convaincre les parents des bienfaits de la mixité sociale?

REUTERS/Charles Platiau

REUTERS/Charles Platiau

Un dispositif expérimental destiné à renforcer la mixité sociale à l’école vient d'être annoncé par le ministère de l’Éducation nationale. Et il oublie le fond du dossier.

En France, l’école, très inégalitaire, voit le niveau des élèves les plus faibles régresser (comme le montre la comparaison des enquêtes Pisa entre 2003 et 2012). C’est une école dans laquelle ces élèves faibles appartiennent massivement aux catégories populaires. Une école dans laquelle la ségrégation scolaire se renforce. Ceci expliquant cela.

Dans les grandes lignes donc, l’absence de mixité sociale plombe l’école. Vous le savez, je le sais. Mais malgré des déclarations ministérielles de bon aloi, et sans cesse répétées (Luc Chatel, Vincent Peillon, Benoît Hamon…), peu d’actions ministérielles sont venues démontrer que la question de la mixité avait une réelle importance pour redresser l’état de l’école.

Comme le soulignait la  présidente du Conseil national de l’évaluation des politiques scolaires (Cnesco), Nathalie Mons, lors d’une conférence de consensus organisée sur la question en juin dernier:

«En quarante ans, la France n’a pas voulu, n’a pas accepté, n’a pas décidé de développer un appareil statistique national capable de renseigner les citoyens sur l’ampleur du séparatisme social qui marque notre système scolaire.»

Difficile de combattre une situation dont on parle sans en parler. Le Cnesco avait donc demandé à des chercheurs de travailler sur la question:

«De façon générale, les élèves issus de milieux très aisés, souvent bons élèves, sont quasiment absents d’un nombre non négligeable d’établissements. Ainsi, 10% des élèves de 3ème ont moins de 5% d’élèves de catégories sociales très favorisées (CSP) dans leur niveau d’enseignement. Ils côtoient également seulement moins de 6% d’élèves qui se situent dans les 25% meilleurs au Brevet en 3ème. À l’autre bout de l’échelle sociale, l’entre-soi apparaît aussi de mise dans les milieux très aisés: 5% des élèves de 3ème sont dans des établissements qui accueillent au moins 60% de CSP très favorisées et 43% d’élèves parmi les 25% meilleurs élèves au Brevet.»

Les statistiques publiées par le ministère de l’Éducation nationale sont aujourd’hui à peu près similaires et soulignent aussi que «les 7.075 collèges de France présentent une très forte hétérogénéité en termes de composition sociale». Comme le rappelait le Cnesco, «la ségrégation varie d’un département à l’autre et [elle] peut aussi opérer à l’intérieur d’un même établissement à travers des dispositifs d’option ou des classes de niveau».  

Promouvoir le «vivre-ensemble»

Voilà le constat à partir duquel Najat Vallaud-Belkacem et son équipe ont travaillé pour élaborer un dispositif expérimental destiné à «renforcer la mixité sociale dans les collèges», rendu public lundi 9 novembre. 

Et ce constat, pour une fois, est clairement dressé par le ministère: la mixité sociale effraie les familles. Cette manière de dire –enfin– les choses frappe presque plus que les mesures prises: la carte scolaire n’est pas un outil efficace pour combattre le manque de mixité, et la contrainte ne fonctionne pas. 

Un des conseillers de la ministre, Olivier Noblecourt, va jusqu’à souligner que les méthodes jusqu’ici employées pour maintenir de la mixité dans les collèges –options sélectives dans certains établissements comme les classes bilangues ou les classe de niveau– renforçaient plutôt l’idée que le séparatisme scolaire était une solution pour «protéger» les bons élèves des mauvais.

Il s’agit donc désormais de convaincre l’ensemble des citoyens que la mixité a un intérêt pour tous. Y compris pour les bons élèves et y compris pour les bourgeois

Il s’agit donc désormais de convaincre l’ensemble des citoyens que la mixité a un intérêt pour tous. Comprenez: y compris pour les bons élèves et y compris pour les bourgeois. Mais comment les convaincre de cela?

On saisit bien que la mixité scolaire est favorable aux élèves faibles, qui ne gagnent rien à rester entre eux dans des classes poubelles. Ce qui est d’ailleurs confirmé par les études disponibles sur les résultats scolaires. Du côté des premiers de la classe, aucune étude scientifique, et c’est la directrice des services statistiques de l’Éducation nationale, Catherine Moisan, qui le dit, ne montre que la mixité est source de progrès. Qu’y gagnent-ils, alors, les bons élèves? Leur participation au vivre-ensemble, selon le ministère... 

C’est d’ailleurs bien l’enjeu, au niveau national. Comme l’écrit Najat Vallaud-Belkacem, il s’agit de considérer la mixité comme «une nécessité, au fondement du sentiment d’appartenance à un projet collectif».

La ministre explique qu’il s’agit d’apprendre au futur citoyen à se confronter à l’altérité, ce qui lui fournira «des atouts pour la vie professionnelle future». Cela donne aussi des compétences psychosociales et développe les capacités d’adaptation...

Il va y avoir du travail pour convaincre: actuellement, si quelques parents et associations prônent déjà la mixité sociale, ce qui semble donner des atouts dans la vie professionnelle c’est plutôt de savoir se distinguer à la manière des élites, et d’avoir un pédigree scolaire impeccable. (Ce qui confine d’ailleurs parfois au ridicule, comme le montre cet ahurissant article sur la très chic et ségréguée école du XVIe arrondissement.)

Expérimenter 

Quelle méthode adopter pour promouvoir la mixité? Celle de l’expérimentation, accompagnée et évaluée par un comité scientifique qui compte de grands noms de la sociologie scolaire... Dix-sept territoires dans dix-sept départements différents vont donc se lancer dans ce que le ministère appelle «une démarche pragmatique». Des territoires qui permettent de travailler sur la mixité de manière variée et pour lesquels les évolutions seront étudiées par des scientifiques.

On ne peut s’empêcher de relever que, sur les dix-huit pages assez aérées du dossier de presse du ministère, seules deux servent à expliquer ce qui va être fait. La raison? La démarche de promotion de la mixité sera instituée à l’échelon local:

  • Au niveau local, il va s’agir d’associer les familles à la réflexion sur la carte scolaire et les critères d’affectation des élèves. Fédérations de parents mais aussi collège par collège, ceux qui voudront venir en discuter dans les établissements;
  • Concernant la carte scolaire, les académies vont créer des «secteurs multi-collèges». Les familles devront classer leur demande par ordre de préférence ensuite chaque territoire décidera comment il gère ses règle d’affectation (sauf pour la question du handicap): nombre d’élèves boursiers, scolarisation d’une fratrie au sein d’établissement, scolarisation avec des amis (car, ainsi que la ministre l’a souligné par deux fois, c’est effectivement un élément qui améliore la réussite);
  • Ce sont les départements qui vont établir leur politique de mixité sociale, avec les parents et les établissements concernés: carte scolaire «mouchetée», c’est-à-dire découpée finement dans le territoire, carte établie en fonction de l’offre de transport. Les établissements vont aussi jouer un rôle important en terme d’offre éducative;
  • L’enseignement privé sera associé localement, les instances nationales ont exprimé leur volontarisme.

Au-delà de la mixité

Tout ceci est fort louable. Mais si je me félicite que le ministère reconnaisse enfin le refus de la mixité, il manque tout de même un élément primordial: le projet d’enseignement. Que la classe soit mixte, très bien. Mais comment enseigne-t-on dans une classe à niveaux et milieux multiples? 

En tant que parent, on a envie de s’assurer que les enseignants sont en mesure de mener la progression des apprentissages de tous au sein de classes hétérogènes. C’est le grand point aveugle sur lequel prospère la méfiance scolaire: quelle est l’efficacité pédagogique des professeurs et des établissements pour gérer la mixité sociale et scolaire? Apprend-on suffisamment à gérer l’hétérogénéité en Espé (écoles supérieures du professorat et de l’éducation)? À travailler sur plusieurs niveaux à la fois?

Les statistiques concernant la réussite scolaire montrent que celle-ci est corrélée au milieu social et à la profession des parents (oui, les enfants d’enseignants réussissent statistiquement bien à l’école) et, adossée à cette réalité, s’est peu à peu construite l’idée que la réussite est l’œuvre d’une coéducation qui ne dit pas son nom dans laquelle les familles assurent une partie du travail scolaire ou le délèguent quand elles le peuvent: la France est le premier consommateur de cours particuliers payants au sein de l’Europe

L’école française fait globalement réussir les enfants de ceux qui les feraient réussir de toute façon. Il faut améliorer son efficacité pédagogique propre. Les enseignants doivent être en mesure (taille des classes, climat scolaire, formation, méthodes d’apprentissage) de faire monter le niveau de tous élèves. Quelle que soit la mixité des classes.

Quand la ministre a expliqué lundi 9 novembre que la mixité sociale est un vrai sujet politique, elle s’adressait à nous, citoyens. Mais nous pouvons répondre à la ministre qu’il s’agit aussi d’une vraie question pédagogique. Et que trouver des solutions pédagogiques qui permettent à davantage d’élèves de réussir est aussi une question fondamentalement politique et démocratique.

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