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Marion Maréchal-Le Pen, com' travaillée et idées décomplexées

Marion Maréchal-Le Pen à l'Assemblée nationale, le 15 septembre 2015. REUTERS/Philippe Wojazer.

Marion Maréchal-Le Pen à l'Assemblée nationale, le 15 septembre 2015. REUTERS/Philippe Wojazer.

Connue du grand public pour ses interventions musclées à l'Assemblée nationale, la députée du Vaucluse se lâche encore plus lorsqu'elle revient sur ses terres d'élection, pour séduire un électorat très marqué à droite.

«On appartient à une génération qui est une génération décomplexée. Qui n'a pas envie de s'excuser, qui a envie d'être fière, qui a envie d'aller de l'avant...» Vendredi 6 novembre, en campagne pour les régionales à Antibes, Marion Maréchal-Le Pen présente sa liste dans les Alpes-Maritimes. Et donne le ton. Immigration, islam radical... Et c'est tout, ou presque. Ce jour-là, elle s'adresse directement à la «majorité silencieuse», celle de son département à la fois rural et urbain, où les classes moyennes déclassées ont trouvé refuge en périphérie. Un département où l'on affiche une fierté identitaire mais aussi dans lequel le chômage bat des records, parfois dans l'indifférence générale, dans l'esprit de certains habitants qui se sentent abandonnés par les pouvoirs publics. Un département, enfin, où l'immigration et les débats autour du voile cristallisent toutes les tensions. Pour remporter les régionales et asseoir sa base, Marion Maréchal-Le Pen ne fait donc pas dans le détail. Elle tranche.

«Marion, c'est la génération Y», assure Arnaud Stephan, présenté parfois comme son «directeur de communication», et qualifié par certains de «gourou» de la députée du Vaucluse. «Alors, je suis un gourou cool», ajoute-t-il, en plaisantant. On dit de lui, parmi ses adversaires à l'intérieur du Front national, qu'il «pousse Marion à la fight». Et qu'il veut qu'elle soit plus directe, qu'elle parle avec moins de mots. «Elle est née avec les écrans, dans ce monde de la représentation, du loft et du règne du "moi" permanent. On est toujours entourés de caméras aujourd'hui... Or, Marion reproche beaucoup aux gens, et en particulier aux politiques, de ne rien dire, de trop zapper. À l'inverse, elle a une volonté de dire des choses fortes», justifie-t-il.

Ainsi en novembre 2014, dans Vaucluse Avenir, son journal de bord de députée, Marion Maréchal-Le Pen écrit un édito au cordeau dans lequel elle dénonce les «déclinologues de salon et autres Cassandre du Café de Flore», qui prêchent la «sainte parole sur tous les médias en méprisant le peuple». C'est elle qui a pris la plume, ce jour là, et continue dans la même veine: «Ils pataugent dans l'hypocrisie et la malhonnêteté intellectuelle. [...] Ils conspuent la France éternelle, accrochée à son identité et ses traditions. Ils ne sont pas élus, et pourtant ils gouvernent.» Sans craindre la caricature, elle jette pêle-mêle par-dessus bord «journalistes militants, éditorialistes partisans, économistes suffisants, philosophes autodéclarés», qualifié de «héraults de la caste bien pensante, celle qui gangrène le débat public».

«Quand on est en campagne, on est plus intense»

On pourrait croire que les mots sont durs mais en réalité ils sont soigneusement choisis. À rebours de ces «déclinologues», Marion Maréchal-Le Pen appelle au sursaut, dans ce journal de bord. Elle veut voir des raisons d'espérer. Veut croire que cette «France éternelle» a encore des atouts. Plus surprenant, elle ajoute ensuite:

«Malgré la morosité ambiante, l'actualité nous donne quelques raisons de nous réjouir et d'espérer. Le formidable succès du Suicide français d'Eric Zemmour venge l'affront de la rentrée littéraire souillée par le torchon de Valérie Trierweiler. […] En vérité, il ne s'agit pas d'un suicide, mais bien d'un assassinat. Depuis quarante ans, ils n'ont de cesse, alliant le cynisme à la forfaiture, de détruire tous les piliers de la France: Nation, État, famille, instruction, assimilation, croissance, services publics... À dénigrer l'histoire, ces modernistes tyranniques en oublient que la France est éternelle et qu'elle en a vu d'autres au fil de son passé glorieux et tumultueux. »

Faut-il y voir une façon plus «cash» de parler? «Il n'y a pas de différence entre sa façon de parler au niveau national et au niveau local», jure Arnaud Stéphan, qui poursuit: «Il n'y a pas de stratégie sémantique particulière. Marion utilise toujours le même fond lexical. Après, oui, quand on est en campagne, on est plus intense. Et dans un journal de députée, c'est adressé aux militants, donc on se lâche plus facilement.»

L'édito a pourtant été écrit en novembre 2014, en dehors de toutes élections, même si les politiques sont désormais en campagne permanente. Il s'adressait aussi aux «prescripteurs», journalistes, éditorialistes, qui relaient la parole de la députée. Façonnent son image public. Et participent à sa notoriété. «Au dernier débat avec Christian Estrosi et Christophe Castaner, ils ont tellement menti que Marion était choquée, glisse tout de même Arnaud Stephan. Donc elle s'est fâchée, elle est devenue agressive.»

Depuis son arrivée sur les bancs de l'Assemblée nationale en 2012, Marion Maréchal-Le Pen, qui soigne et maîtrise parfaitement sa communication, a défini une stratégie avec ses équipes: «On ne fait surtout pas de la “saturation”, ce que j'appelle la stratégie “Sarko”. En campagne, oui, mais le reste du temps, il vaut mieux faire des émissions qui marquent. Sinon, vous faites partie du mainstream.» Il est loin le temps où elle fondait en larmes devant les caméras, stressée, pendant les élections régionales de 2010 en Île-de-France... Elle a travaillé. Elle s'est construit un personnage, une carapace, une armure. Elle s'est entraînée, aussi. La députée de Vaucluse répond directement sur Twitter, lit les commentaires sur Facebook, adapte son discours en fonction. Comme une jeune femme de son temps, qui aura 26 ans en décembre. Mais si les méthodes sont modernes, le fond du discours, lui, est souvent violent.

«Favela» et grand remplacement

À quoi renvoie la «France éternelle» qu'elle évoque dans son édito? En 2001, le journaliste Guy Konopnicki dénonçait ainsi le mirage de cette expression dans un livre chez Grasset: «L'éternité du sol de France n'existe que par l'imaginaire», écrivait-il. Mot-valise et boussole pour Français en quête d'identité perdue, cette notion n'a, en réalité, que peu de significations autres que symbolique. «Il y a cinquante ans, l’Histoire de France était une certitude, avec un début et une fin, pilotée par les rois», dit Joël Cornette, professeur à l’Université de Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis , dans L'Obs. «Maintenant, c’est une histoire pleine de doutes, une histoire en question. Les archives, ce n’est pas la vérité. L’éclairage idéologique a changé, change encore. La notion de France a changé. Le contenu du mot “identité” a changé. La prédestination de la France a disparu. La France éternelle, dont on cherchait les racines chez nos ancêtres-les-Gaulois, n’est qu’un souvenir.»

Autre exemple: sur son site de campagne, Marion Maréchal-Le Pen cite le brillant écrivain Georges Bernanos, engagé aux côtés des républicains pendant la Guerre d'Espagne, louant son courage et l'espérance qu'il suscite: «Ce courage, nous l’avons et vous l’avez. Pour notre région et pour la France, lance-t-elle. Car nous savons qu’il n’y a pas de fatalité à la gabegie, au copinage et à l’inefficacité. Il n’y a pas non plus de fatalité à voir notre région devenir la favela de la Méditerranée, ni à être la terre de transit d’immigrés dont plusieurs millions attendent aux portes de l’Europe.» Dans son esprit, ce langage colle à l'identité du sud dans lequel elle s'est implanté: «Face à tous les projets de domination, face à toutes les occupations, la Provence, le comté de Nice, les Alpes ont toujours été des terres d’identité et de résistance. Soyons fidèles à l’âme fière et insoumise des hommes et femmes de ces territoires!»

Libérale et conservatrice pour les uns, pure femme d'extrême-droite et espoir des identitaires qui ne croient pas à la ligne de Marine Le Pen pour les autres, Marion Maréchal-Le Pen assume une ligne de droite finalement... «décomplexée». Dans son journal de bord, elle glisse ainsi une allusion au «grand remplacement», la théorie fumeuse de Renaud Camus qui résume bien la situation : «Nous ne sommes pas craintifs ou inconscients, nous savons que la mondialisation n'est pas une option. Pour autant, nous ne voulons pas être remplacés, nous ne désirons pas perdre notre identité, nous ne souhaitons pas voir sacrifier notre patrimoine, nos coutumes, notre mode de vie.» Tant pis si les mots débordent des cases, tant pis si la réalité est moins tranchée que ses discours, tant pis si ses communiqués au vitriol sont bourrés d'expressions valises. Ce qui compte, chez elle, c'est la saveur qui en ressort: quelque chose de dur, de concret, de signifiant. Quelque chose qui sorte du lot, quelque chose de carré aisément compréhensible par tous...

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