La comédie romantique est-elle en train de faire sa révolution?

Amy Schumer et Bill Hader dans «Crazy Amy» © Universal

Amy Schumer et Bill Hader dans «Crazy Amy» © Universal

Après un trop plein de comédies romantiques répétitives et factices, le genre est entré dans une nouvelle ère. Mais l'innovation n'est pas là où elle le prétend.

Elle a fait de Julia Roberts, Hugh Grant, Sandra Bullock ou Meg Ryan des stars adulées dans le monde entier. Elle a rapporté des millions de dollars aux studios. Elle a squatté les sommets du box-office avec des films comme Pretty Woman, Nuits Blanches à Seattle, 4 Mariages et un enterrement, Jerry Maguire, Le Mariage de mon meilleur ami, Mary à tout prix ou Coup de foudre à Notting Hill. Elle a été capable de rivaliser avec des grosses machines aux budgets dix fois supérieurs.

Mais la comédie romantique ne serait plus, morte et enterrée au cimetière des genres cinématographiques désuets à côté du western, du péplum ou du burlesque. C’est ce qu’on a cru en lisant, ces derniers mois, ses dizaines de nécrologies parues dans la presse sous des titres comme «Qui a tué la comédie romantique?», «La comédie romantique est morte» ou «RIP comédies romantiques: pourquoi Harry ne rencontrera par Sally cette année»

La fin d’une histoire qui avait pourtant bien commencé.

C’était un 12 juillet. Le jour de la révolution. L’acte de naissance de la comédie romantique moderne.  Ce jour de 1989, Quand Harry rencontre Sally, écrit par Nora Ephron, sort dans les salles de cinéma américaines.

Depuis l’invention du genre et de ses codes dans les années 30-40 par des auteurs comme Frank Capra (New York Miami) ou Howard Hawks (L’impossible Monsieur Bébé, La Dame du Vendredi), le genre n’avait jamais beaucoup évolué. Du New York Miami de Capra en 1934 au On s’fait la valise, Docteur? de Peter Bogdanovich en 1972 en passant par le Confidences sur l’oreiller avec Doris Day en 1959 et même le A la poursuite du diamant vert de Robert Zemeckis en 1984, les évolutions ont été essentiellement esthétiques. Les codes, la structure, les personnages, la vision de l’amour, eux, sont restés plus ou moins les mêmes pendant 60 ans.

Nora Ephron, elle, a fait rentrer la comédie romantique dans l’ère du féminisme. Avec le scénario de Quand Harry rencontre Sally, elle a mis la femme sur un pied d’égalité avec l’homme. En les faisant parler (beaucoup parler) de politique, de religion et de sexe (surtout de sexe), des sujets alors inédits dans le genre, Nora Ephron a fait sortir ses personnages des stéréotypes masculins/féminins pour les faire entrer dans l’ère de l’égalité sociale et sexuelle.

Jusqu’à cet orgasme simulé au beau milieu d’un Deli.


Une scène toujours aussi drôle et pertinente 25 ans plus tard. Et ce n’est pas un hasard. Car ce mélange de dialogues décomplexés sur le sexe, c’est le coeur de la comédie romantique moderne, de l’oeuvre de Judd Apatow à celles des «Jennifer». Jusqu’à arriver, deux décennies plus tard, à une aberration aussi misogyne et vulgaire que L’Abominable Vérité avec Katherine Heigl, souvent accusé d’avoir été la romcom de trop, la romcom qui a fait déborder un verre déjà trop plein de succédanés se revendiquant (à tort) de l’héritage de Harry et Sally.


On a blâmé les adolescents et l’appétence maladive d’Hollywood à les séduire à tout prix. On a blâmé les hommes et la croyance persistante d’Hollywood à en faire les vrais décisionnaires pour choisir le film à voir. On a blâmé les stars et leur pouvoir déclinant dans une industrie qui se repose davantage sur ses effets spéciaux. On a blâmé la mondialisation de l’industrie hollywoodienne qui en a fini avec les juteux et très féminins marchés japonais, russes et européens pour privilégier désormais le marché chinois beaucoup plus masculin. On a blâmé, évidemment, les super-héros qui focalisent désormais l’ensemble des enjeux économiques d’un studio.

On a surtout blâmé une standardisation des modèles. Produits à un rythme industriel dans les années 90 et les années 2000, la liste des clichés qui sont associés à la comédie romantique est désormais bien connue de tous: le baiser sous la pluie, le grand geste romantique devant des inconnus, le héros qui se met à chanter/danser devant tout le monde, le héros bad boy (plus ou moins) repenti, l’héroïne maladroite, la course dans un aéroport (ou dans un embouteillage), les deux héros qui se détestent au départ avant de tomber amoureux à la fin, l’héroïne qui travaille dans les médias (ou la mode), les parents/meilleur(e)s ami(e)s exubérants, le «love montage» etc.

Surtout, le cliché de tous les clichés, le socle de la comédie romantique depuis son invention: le «meet cute». Dans The Holiday, le vieux scénariste incarné par Eli Wallach explique le concept à Kate Winslet:

«C’est la façon dont deux personnages se rencontrent dans un film. Disons qu’un homme et une femme ont tous les deux besoin de quelque chose dans lequel dormir et vont tous les deux dans le même rayon pyjama d’un grand magasin. L’homme dit au vendeur : ‘j’ai juste besoin du bas’. La femme dit: ‘j’ai juste besoin du haut’. Ils se regardent et c’est le meet cute.»

Vous avez vu cette scène un million de fois? C’est normal. Outre le fait qu’elle est empruntée à La Huitième Femme de Barbe Bleue, le classique de la comédie romantique signée Ernst Lubitsch en 1938 avec Gary Cooper et Claudette Colbert dans les rôles respectifs de «l’homme» et de «la femme», elle est présente sous une forme plus ou moins complexe dans tous les films du genre depuis 80 ans.

Plus personne ne tombe donc dans le panneau. Et c’est bien normal. Tous ces clichés romantiques ne sont plus matière qu’à parodie à l’image du film de David Wain They Came Together en 2014 avec Paul Rudd et Amy Poehler. But avoué: empiler les clichés pour mieux s’en moquer. Pour tous les amateurs du genre, le film reste un crève-coeur.

Résultat: Hitch, le dernier gros succès mondial du genre fête son dixième anniversaire cette année. Depuis, les succès «d’estime» comme Happiness Therapy ou La Proposition se comptent sur les doigts d’une main.

Bande-annonce de You're the worst

Sauf que… Le genre semble opérer une mutation. Une seconde révolution, semble-t-il. A la télé notamment. Il y a You’re The Worst, l’histoire de deux misanthropes qui font tout pour ne pas tomber amoureux malgré l’évidence. Il y a Catastrophe, l’histoire de deux inconnus à qui la vie n’arrête pas d’annoncer de mauvaises surprises. Au cinéma, il y a eu Obvious Child, «une comédie de l’avortement», Two Night Stand, un huit-clos post-coït, Jamais entre amis, une réinterprétation de Harry et Sally en mode accrocs au sexe.

L’idée de cette «nouvelle vague» de comédie romantique: renverser les clichés, les détourner. Et toutes ont trouvé un moyen infaillible pour y parvenir: faire du «meet-cute» ce qui, originellement, n’arrivait qu’aux trois-quarts du film.

Le sexe

Harry et Sally parlaient beaucoup de sexe. Ils ne le faisaient qu’après 1h15 de films. Dans You’re The Worst, c’est la première chose que vous voyez à l’écran. Le coup d’un soir est devenu la nouvelle rencontre dans un magasin de pyjama. La comédie romantique new look s’adapte aux moeurs, brise l’ultime barrière entre les sexes, celle de la sexualité, plaçant notamment le désir et le plaisir féminin au même niveau que ceux de l'homme.

Une étude britannique de 2014 menée auprès de 2000 femmes avait montré qu’une femme, avant de rencontrer «l’âme-soeur» devait embrasser environ 15 hommes, vivre 7 relations amoureuses plus ou moins sérieuses, endurer 4 dates catastrophiques, tenter 2 ou 3 rendez-vous en ligne, avoir 4 aventures d'une nuit, se faire poser un lapin au moins une fois, vivre 2 longues relations, avoir entre 7 et 10 partenaires sexuels, tomber amoureuse 2 fois, avoir le cœur brisé 2 fois et tromper et être trompée au moins une fois. Bref, en chier.

Bande-annonce de Crazy Amy

C’est le but avoué de cette nouvelle comédie romantique. Offrir une vision plus réaliste des relations amoureuses au 21e siècle, une vision qui ne serait plus stéréotypée, naïve et fleur bleue comme à la bonne vieille époque où Sandra Bullock tentait de trouver l’amour, une vision qui autoriserait l’amour-vache et le cynisme comme dans You’re The Worst et Catastrophe, une vision qui autoriserait de parler avortement avec humour comme dans Obvious Child et de montrer une héroïne qui ne s’excuse pas de son mode de vie hyper-sexué (et alcoolisé) comme dans Crazy Amy avec Amy Schumer.

«J’aimerais que ce love montage se termine en suicide collectif», dit la comédienne dans son film, rajoutant sur une image d’elle et son amoureux reprenant le plan iconique du film Manhattan, «et je pense que c’est là que Woody Allen a rencontré Soon-Yi» avant de tirer sur le bambou.

Car tous ses jeunes scénaristes, qui refusent de voir leurs héros (et double) jeunes trentenaires, marcher dans les pas de Hugh Grant et Meg Ryan, sont justement des enfants de cette comédie romantique qui a permis à Sandra Bullock de trouver l’amour grâce à son sens aigu de la maladresse et son absence totale d’à-propos. Ils ont découvert (et appris) l’amour avec cette romcom hollywoodienne. Forcément, arrivés à l’âge adulte, ils tombent de haut.

Un progressisme factice

Dans le Los Angeles Times, l’actrice et scénariste Mindy Kaling, créatrice de la série The Mindy Project, romcom méta par excellence, en parle:

«L’amour, comme il est montré dans les films, a eu un profond effet sur moi, sur ma vie et sur la façon dont je voulais vivre ma vie. J’avais des attentes irréalistes qui étaient nourries par les comédies romantiques. Ca m’a à la fois aidée et blessée. Ca m’a aidée car, en général, elles m’ont permis d’espérer, de croire que les choses allaient finalement s’améliorer pour moi. Mais personne ne ressemble à un personnage de Tom Hanks. Personne n’est Hugh Grant. Personne n’est Meg Ryan!»

C’est cette désillusion qui s’incarne dans ces nouvelles comédies romantiques. La rend-elle pour autant révolutionnaire? Pas sûr.

Dans le Los Angeles Times en 1998, Nora Ephron répondait déjà à la question de savoir s’il fallait désormais être allergique aux sentiments pour faire une comédie romantique.

«Il y a quelque chose que j’ai écrit dans Heartburn (le livre autobiographique retraçant son divorce avec le journaliste Carl Bernstein, NDLR) dont je ne me souviens plus exactement mais ça dit, en gros, que personne n’est plus romantique qu’un cynique, ou quelque chose comme ça. Je pense sincèrement que vous ne devenez pas cynique ou allergique aux sentiments sans un fond de romantisme

C’est tout le paradoxe de cette nouvelle comédie romantique. Elle voudrait faire croire qu’elle n’a rien à voir avec Meg Ryan, Tom Hanks, Julia Roberts, Sandra Bullock et Hugh Grant. Elle voudrait faire croire que l’amour au 21e siècle, sous prétexte que le sexe serait plus libre, plus alcoolisé, plus trash, plus cynique, n’a plus rien à voir avec l’amour au 20e siècle simple comme une balade dans Central Park en automne au son d’un vieux classique jazz. Elle voudrait faire croire que le romantisme est mort rattrapé par le réalisme d’une vie amoureuse complexe qui pourrait se résumer à des textos maladroits, des glissements à droite sur Tinder, des statuts Facebook «c’est compliqué» et des coups d’un soir dont on ne saurait pas trop comment se débarrasser.

Mais elle ne fait que semblant. Crazy Amy est, comme l’écrit la critique du Village Voice, «un film conventionnel déguisé en film progressiste». Jamais entre amis, lui, s’amuse même à reproduire la scène de l’orgasme simulé chez Kat’z Delicatessen avec, cette fois-ci, «le garçon qui apprend à la fille, à l’aide de ses doigts et d’une bouteille vide, à se faire jouir elle-même», comme le remarque Jacky Goldberg dans Les Inrocks.

Nora Ephron avait déjà fait rentrer la comédie romantique dans le féminisme. Un féminisme moins frontal et moins décomplexé mais fondamentalement pas très différent de celui d’Amy Schumer et consorts. Et il était déjà l’incarnation d’une désillusion, celle de la fin du romantisme des années 50-60, conservateur et patriarcal, celle de Meg Ryan dans Nuits Blanches à Seattle qui doit affronter le fait que sa vie ne ressemblera jamais vraiment au film de Leo McCarey, Elle et Lui qu’elle ne cesse de regarder.

Ce sont les deux décennies passées et l’exploitation quasi-industrielle du parti-pris initial de Nora Ephron qui ont pollué la comédie romantique moderne en asséchant sa créativité, en se contentant d’appliquer des formules toutes faites et surtout en privilégiant la «comédie» au «romantique».

La fiction meta

L’époque est au méta. C’est comme ça, désormais, qu’un genre usé peut renaître de ses cendres. Le slasher est passé par là au milieu des années 90 avec Scream. Le film de gangster aussi avec Reservoir Dogs et Pulp Fiction. Le teen movie comique y est passé au milieu des années 2000 avec Lolita Malgré Moi. La liste est longue. Au tour de la comédie romantique d'y chercher son salut.

Cette phase lui permettra-t-elle de retrouver sa vigueur et sa créativité d’antan? Bien sûr. Il lui suffit d’inventer des personnages vrais, des situations auxquelles chacun peut s’identifier sans risquer la brutale désillusion dix ans plus tard. Il lui suffit juste de retrouver son coeur. Il lui suffit de se rappeler qu’elle parle finalement de la chose la plus humaine possible. L’amour.

Lena Dunham l’a dit à NPR: «je pense que la comédie romantique, quand elle est bien faite, est mon genre préféré. C’est un genre qui est très humain.»

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