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En 1980, vous auriez eu envie d'insulter les journalistes cinéma

Montage de l'image de Dark Vador dans «L'Empire contre-attaque» et de coupures presse de l'époque.

Montage de l'image de Dark Vador dans «L'Empire contre-attaque» et de coupures presse de l'époque.

«Dark Vador est plus maléfique que jamais et on apprend quelque chose de nouveau sur lui. Il affirme qu'il est le père de Luke Skywalker.»

1980, ou le printemps du cliffhanger aux Etats-Unis. En mars, toute l'Amérique se demande qui a bien pu tirer sur J.R. de Dallas. En mai, elle apprend, stupéfaite, que Dark Vador est le père de Luke Skywalker.

La plupart des spectateurs ont découvert cette information en regardant L'Empire contre-attaque en salle. Certains malchanceux se sont fait spoiler par des Homer Simpson; d'autres, par la presse de l'époque. Car se replonger, plus de trente ans après et à quelques semaines de la sortie du Réveil de la Force, dans les critiques des épisodes V et VI de la première trilogie, c'est se rendre compte qu'on parle d'un temps où la notion de spoiler était encore inconnue et où les critiques osaient des choses qui leur vaudraient aujourd'hui le goudron et les plumes virtuels.

Le 23 mai 1980, deux jours après la sortie du film, The Argus-Press, un quotidien du Michigan, prévient prudemment ses lecteurs: le nouveau film contient «un élément tout simplement électrisant juste avant la fin, qui va rendre l'attente du prochain épisode vraiment difficile».


Le critique du Lodi-News Sentinel, un journal californien, alerte également ses lecteurs, après avoir au passage défloré quasiment toute l'intrigue: «Il y a aussi une surprise qui devrait faire sursauter les fans sur leur siège et crier, mais on en a assez dit.»


Mais à ce petit jeu, personne ne battra Howard Pearson, le critique du Deseret News, un quotidien de l'Utah, qui lâchait carrément le morceau dès le 13 mai 1980:

«Dark Vador est plus maléfique que jamais et on apprend quelque chose de nouveau sur lui. Il affirme qu'il est le père de Luke Skywalker.»

Des dérapages de «petits» journaux locaux? Pas vraiment, à en croire ce qu'a pu écrire trois ans plus tard du Retour du Jedi la grande agence Associated Press, dont les dépêches sont reproduites dans des dizaines de journaux américains. Dès le 11 mai 1983, quinze jours avant la sortie en salles, elle lâche le morceau sur un scénario mieux gardé «que les dossiers personnels de la CIA» en révélant que Luke Skywalker est le frère de la princesse Leia:

«Luke apprend des nouvelles embarrassantes de la part de Yoda sur sa filiation ainsi que le fait que Leia est en fait sa sœur.»

Le 25 mai 1983, jour de sortie du film, elle récidive, dissipant définitivement l'ambiguïté du plot twist de l'épisode précédent –de nombreux spectateurs étaient persuadés que Vador mentait à Luke:

«Le film révèle que Luke Skywalker et la princesse Leia sont frère et sœur et dresse le portrait du méchant Dark Vador en père de Luke. Il se termine sur Vador montrant son côté lumineux en sauvant son fils de la mort des mains de l'Empereur, tandis que les gentils remportent ce conflit étalé sur une trilogie en détruisant l'Etoile de la mort, la station spatiale de l'Empire.»


On aimerait pouvoir dire que la presse française s'est mieux tenue à l'époque, mais ça n'est pas vraiment le cas. Voici ce qu'écrivait le Nouvel Observateur le 23 août 1980, semaine de la sortie française du film: «On ne sait ce qui est le plus grotesque de Leïa devenant femme, de Luke Skywalker retrouvant son père malgré lui ou des intermèdes qui se veulent comiques.»


Mais la palme, en la matière, est décrochée par Le Monde, qui écrivait, le même 23 août 1980:

«Lors de la vaste confrontation finale, Luke découvre le pot aux roses, mais vérifie en même temps le bien-fondé des avertissements de Yeda, son mentor Jedaï [sic]: Darth Vader, le chef noir, le super-traître, est aussi son père; il lui propose de partager avec lui l'empire du monde.»

Certains fans s'étaient néanmoins vus offrir la primeur du scénario bien avant: comme le rappelle l'ouvrage de Chris Taylor How Star Wars Conquered The Universe, dès 1977, David Prowse, l'acteur qui incarnait physiquement Dark Vador (à l'exception, majeure, de sa voix), avait affirmé lors d'une convention «Vador n'a pas tué le père de Luke, Vador EST le père de Luke», avant de récidiver l'année suivante en affirmant que parmi les «scénarios possibles» figurait celui de la relation père-fils –sans que l'on sache au juste ce que George Lucas lui avait réellement révélé. Comme l'explique Chris Taylor, en tout cas, en cette fin des années soixante-dix, «le mot "spoiler" n'était pas monnaie courante». Heureusement pour les critiques de l'époque.

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