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Dopage et corruption: réformer l’athlétisme s’annonce sportif

Mariya Savinova après avoir remporté la finale du 800 mètres femmes aux Jeux olympiques de Londres, le 11 août 2012 | REUTERS/Lucy Nicholson

Mariya Savinova après avoir remporté la finale du 800 mètres femmes aux Jeux olympiques de Londres, le 11 août 2012 | REUTERS/Lucy Nicholson

Faut-il croire que toutes les fédérations ou instances internationales argentées ayant trait au sport sont désormais pourries jusqu’à l’os?

Alors que le cadavre de la Fifa n’en finit plus de se décomposer sous nos yeux, l’IAAF, la Fédération internationale d’athlétisme, la plus puissante du mouvement olympique, se retrouve à son tour dans le coma et aux urgences, touchée par la gangrène d’un scandale de corruption et de dopage de grande échelle qu’un rapport publié, lundi 9 novembre, par l’Agence mondiale antidopage (AMA) étaye avec effroi en stigmatisant la Russie jusqu’à ses autorités gouvernementales. Si les faits reprochés à Lamine Diack, président de l’IAAF de 1999 à 2015, et à son entourage sont confirmés plus tard par la procédure judiciaire en cours, qui les accuse d’avoir fermé les yeux sur ces pratiques délictueuses en s’enrichissant au passage, ils marqueront une nouvelle étape vers une forme de décadence liée à la tricherie et à l’argent avec le sentiment, plus que jamais, d’un point de non-retour, d’où il faudra pourtant bien essayer de trouver une sortie de secours.

Mais la question est: comment? Et, hélas, à qui le tour, est-il presque déjà temps de se demander. Car faut-il croire que toutes les fédérations ou instances internationales argentées ayant trait au sport sont désormais pourries jusqu’à l’os? Et à quoi ont donc servi les heures sombres du passé pour qu’une fois encore le sport se retrouve ainsi exposé de la pire des manières? À vrai dire, il y a de quoi désespérer…

Opacité

Voilà dix-sept ans, le Comité international olympique (CIO), l’instance suprême du sport, s’était retrouvé plongé au cœur d’une affaire de pots-de-vin liée à l’attribution des Jeux olympiques d’hiver de Salt Lake City. Survenue lors du long règne de Juan Antonio Samaranch, Catalan puissant et controversé, la crise avait obligé le mouvement olympique à changer et à se réformer mais, en 2015, ses mœurs demeurent étranges car l’institution n’a pas véritablement modifié son mode de fonctionnement relativement opaque avec, dans ses rangs, des personnages toujours contestés ou contestables qui continuent, en plus, d’y faire la pluie et le beau temps.

Pas toujours facile de comprendre les us et coutumes du CIO, à l’image du récent congrès annuel, à Washington, de l’Association des comités nationaux olympiques (Acno), qui a vu le Koweït être exclu temporairement du CIO pour «interférences gouvernementales». Problème: le CIO n’étant toujours pas à une contradiction près, l’Acano, qui regroupe quelque 200 pays, est dirigée par un… Koweïti, le très puissant cheikh Ahmad al-Fahad al-Sabah. Faiseur de roi à la Fifa (il soutient Michel Platini dans le processus électoral actuellement en cours) et au CIO (il a été l’un des grands alliés de Thomas Bach sur le chemin de son élection à la tête du mouvement olympique), il semble incapable de donner de bons conseils à son comité olympique national et traîne surtout derrière lui une réputation pas toujours reluisante, puisqu’il s’est retrouvé impliqué dans un scandale touchant un match de handball acheté pour permettre à l’équipe du Koweït d’être présente aux Jeux olympiques de Pékin et qu’il a été estampillé comme «corrompu» par les autorités américaines selon des documents de Wikileaks. Son élection à la tête de l’Acno a été également entachée de graves accusations par son prédécesseur mexicain. Mais ainsi va la toujours drôle de vie au CIO, où le cheikh est donc un personnage incontournable, notamment pour toute ville candidate à l’organisation des Jeux olympiques, comme il l’est à la Fifa, où il était un proche de Sepp Blatter.

Il n’est plus question de mesures cosmétiques, mais bien d’opération à cœur ouvert. L’athlétisme russe ne devrait pas échapper à un bannissement des épreuves de l’IAAF

Ce n’est d’ailleurs pas neutre: l’opposition de la totalité des fédérations liées à la Fifa face à l’idée de reconstruire une nouvelle fédération internationale de football depuis une page complètement blanche prouve qu’il sera très difficile de la réformer radicalement. Les hommes en place n’ont aucun intérêt à voir tournebouler le système quitte à ce qu’ils soient emportés dans un vent de réformes trop violent. Mais, après tout, l’Organisation des Nations unies n’est pas seulement peuplée de grands démocrates ou de personnages vertueux…

Sanctions

Dans le chaos actuel créé par la Fifa et l’IAAF et qui fait suite aussi aux tribulations de l’Union cycliste internationale (UCI) dans l’affaire Lance Armstrong, le pessimisme est de rigueur. Le récent rapport publié par l’organisation Play The Game, dont Slate s’est récemment fait l’écho au sujet de la gouvernance actuelle des fédérations internationales, est notamment très alarmant. Et voir le Français Didier Gailhaguet partir ces jours-ci à l’assaut de la présidence internationale de patinage (ISU), dont l’élection aura lieu en 2016, ne peut manquer de faire sourire (jaune) alors qu’il s’est retrouvé impliqué lors du scandale (un autre) qui avait secoué les Jeux de Salt Lake City en 2002 -il avait été suspendu trois ans par… l’ISU. Impossible visiblement de javelliser les écuries d’Augias par le biais de sanctions suffisamment lourdes pour éliminer les gens ayant été tentés par la corruption ou par des formes de corruption (ou interdire à vie ceux ayant eu recours au dopage et que l’on revoit surgir comme des fantômes dans les compétitions comme si de rien n’était).

«Le risque existe à tous les niveaux, du plus bas au plus haut, a constaté, dans une interview à l’AFP, Sylvia Schenck, responsable du dossier sport à Transparency International, une ONG spécialisée dans la lutte anti-corruption et basée en Allemagne. Plus il y a d’argent, de puissance, plus le risque de corruption est grand. Même avec les nouvelles générations, le risque existe toujours. C’est pourquoi il faut travailler sur les structures, les règles et la culture de l’organisation sportive.»

La limitation des mandats à la présidence des fédérations est un premier levier d’action contre la corruption (après seize ans de présidence de l’Italien Francesco Ricci-Bitti à la présidence de la Fédération internationale de tennis, celle-ci a décidé, par exemple, de ne plus autoriser plus de deux mandats de quatre ans), mais cette mesure n’est pas suffisante. À l’IAAF, Sebastian Coe, son nouveau président élu cet été, qui avait désigné Lamine Diack comme «[s]on père spirituel», va devoir trancher dans le vif pour restaurer un semblant de crédibilité pour l’athlétisme en commençant d’abord par écarter tous les doutes liés à ses relations précédentes avec Diack, dont il a été le vice-président pendant huit ans (pour son plus grand malheur, Michel Platini est aussi contraint de solder son passé avec Sepp Blatter). Il n’est plus question de mesures cosmétiques, mais bien d’opération à cœur ouvert. L’athlétisme russe ne devrait pas échapper à un bannissement des épreuves de l’IAAF. Et, s’il est courageux, le CIO devra prendre le relais en frappant encore plus fort.

Pour ce qui touche le nerf de la guerre, l’argent, la révolution est plus facile à décréter qu’à faire dans un univers sportif cloisonné et souvent clanique. Peut-on imaginer, par exemple, la création d’une institution qui «contrôlerait» toutes les finances des fédérations ou instances internationales sur le modèle de la très secrète Banque des règlements internationaux (BRI)? La BRI qui, depuis Bâle, en Suisse, a un pouvoir de surveillance des banques centrales à travers la planète, sachant que son rôle s’est d’ailleurs accentué ces dernières années dans le sillage de la crise monétaire, financière puis économique de 2008. À l’évidence, il y a une nécessité à tout mettre sur la table et en commun pour mettre chacun sur un pied d’égalité et sous le regard de scrutateurs scrupuleux et incorruptibles. Mais c’est un vœu probablement pieux même si Christine Lagarde, plaisantons un peu en ces temps bien sombres, serait parfaite à la tête d’une telle institution en raison de son grand passé de nageuse synchronisée

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