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Pour lutter contre le dopage, il faut aussi combattre la pauvreté

Le siège de l'IAAF à Monaco I REUTERS/Eric Gaillard

Le siège de l'IAAF à Monaco I REUTERS/Eric Gaillard

Les dirigeants de la fédération internationale d’athlétisme sont accusés d'avoir couvert plusieurs affaires de dopage, visant des Russes et des Kenyans notamment. Une tricherie qu'il faudrait affronter avec des moyens dépassant de loin le simple cadre du sport.

Et voilà la fédération internationale d’athlétisme dans la tourmente. Les dirigeants de l'IAAF aurait dissimulé des affaires de dopages afin de protéger la réputation de leur sport. Des pays tels que la Russie ou le Kenya sont montrés du doigt, accusés d’être adeptes d’une généralisation et d’une démocratisation intensive du dopage.

Un engrenage mis au jour par la presse canadienne après un long travail d’enquête. Les pays occidentaux ont rapidement accusé les dirigeants de la fédération d’athlétisme et appelé à des changements. Quant aux Russes et aux Kenyans, personne n’a souhaité communiquer sur ce scandale. Il reste encore beaucoup de travail à faire avant de rendre le sport propre. N’existe-t-il pas pourtant des solutions?

L'échec de la théorie de l'agence

Économiquement, le dopage est considéré comme un échec de la théorie des jeux, où les désincitations monétaires et sociales sont insuffisantes pour faire renoncer au sportif un comportement déviant. Les économistes Américains Tobias J. Moskowitz et L. Jon Wertheim expliquent, dans leur livre Scorecasting, que le dopage résulte d’un calcul coût-avantage: quel est le coût de la triche et quel est l’avantage? Tant que l’avantage est supérieur au coût, l’agent économique rationnel sera toujours incité à se doper.

 

Ce dernier agit en fonction de ses coûts d’opportunités, le coût de renonciation au choix alternatif. Soit il ne se dope pas et il renonce ainsi au gain potentiel de victoire –gain social et gain économique–, soit il se dope et il renonce au gain potentiel de respectabilité –ne pas être un tricheur. Moskowitz et Wertheim vont analyser le cas du baseball américain pour illustrer leur thèse. À partir du rapport du sénateur George Mitchell, qui a mis à jour, entre 2005 et 2010, 279 cas de dopage dans ce sport, les économistes vont appliquer une analyse microéconométrique du comportement.

Les plus pauvres, plus incités

Ils constatent tout d’abord que, sur l’ensemble des joueurs de NBL, le championnat de baseball, 73,6% sont Américains alors que sur l’ensemble des joueurs accusés de dopage, les Américains ne sont que 40%. À l’inverse, l’ensemble des joueurs originaires des pays d’Amérique latine révèle une surreprésentation dans la catégorie dopage: les Dominicains représente 10% des joueurs de NBL mais 28% des dopés, les Vénézuéliens 6% des joueurs et 12% des dopés, etc.

Ils en tirent alors un graphique représentant, pays par pays, le rapport entre le pourcentage de cas de dopage et la proportion de la population en championnat. Si un pays dépasse la barre de 1, il présente une surreprésentation de tricherie. Et que constate-t-on? Les joueurs originaires de pays pauvres ont une plus forte tendance à présenter des comportements déviants. L’ensemble des pays d’Amérique Latine, au PIB/habitant deux fois plus faible que la plupart des pays du nord (États-Unis, Canada, Australie), admet une surreprésentation graphique.

Pour Moskowitz et Wertheim, la raison en est simple: les gains économiques liés au sport dépassent les risques de sanction en cas de triche. Ils citent l’exemple d’un joueur Portoricain, Welington Dotel, condamné deux fois pour dopage. 

Infrastructures et modèle social

Né dans une famille pauvre de San Juan, gagnant moins de 9.000 dollars par an, Dotel a rapidement été incité à user de produits améliorant ses performances après avoir signé un pré-contrat de 160.000 dollars avec les Mariners de Seattle. «Soit plus qu’il aurait pu gagner en toute une vie.»

Et malgré les sanctions, il a continué à tricher parce que «la possibilité de subvenir économiquement au besoin de sa famille était plus importante que la pression de ses pairs». Mais il n’y a pas uniquement une raison salariale. Moskowitz et Wertheim mettent en avant les capacités structurelles d’un pays, ses infrastructures éducatives et son modèle social. D’après eux, un joueur d’un pays pauvre a plus tendance à se doper car il n’a qu’une seule possibilité de grimper dans l’ascenseur sociale: le sport. Alors que pour un joueur d’un pays riche, «s’il échoue à devenir professionnel, il pourra toujours s’inscrire à la fac».

Aider au développement économique

Autrement dit, les agents originaires d’un pays pauvre sont limités en termes d’opportunité et ont plus de chance d’être amené à consommer des produits dopants. Il y une corrélation certaine entre niveau de vie et niveau de triche. Le graphique suivant présente le lien entre le PIB/habitant et les cas de dopage. Les pays du sud (Mexique, Cuba, Venezuela, Colombie et Porto-Rico) sont tous représentés en haut de la courbe, là où le rapport est le plus fort, et les pays du Nord (États-Unis, Canada, Australie et Japon) sont en bas.

Mais ils vont plus loin. Moskowitz et Wertheim ont analysé les 111 Américains condamnés pour tricherie et ont constaté que la très grosse majorité étaient originaires des États les plus pauvres du pays (90%). Lorsque le taux de chômage est élevé, la réussite aux examens scolaires faible et le salaire médian inférieur à la moyenne, il y a une très forte probabilité de trouver des sportifs déviants. Pour lutter contre le dopage, il faudrait donc augmenter et durcir les sanctions mais surtout soutenir et améliorer le développement économique et social des pays participants. Si le Kenya ou la Russie ont été accusés de généraliser le dopage, en athlétisme, c’est aussi parce qu’ils n’ont pas réussi à transformer les niveaux de vie de leurs habitants. C’est sur ce point que les choses doivent changer.

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