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Une harpe, une kora, un violoncelle: le groupe pop (presque) parfait

Joanna Newsom et sa harpe | LaVladina via Flickr CC License by CC

Joanna Newsom et sa harpe | LaVladina via Flickr CC License by CC

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en trois minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Joanna Newsom, Thee Stranded Horse, des livres, des concerts et du jazz contestataire avant-gardiste à la française.

1.Le buzzLa harpe de Joanna Newsom et autres petits trésors

L’autre jour, un ami m’a dit qu’il préparait un blind-test dans un bar parisien avec le thème «l’accordéon dans la pop». J’admets que la capitale gargouille d’érudits capables de reconnaître tous les groupes du label Drag City après deux secondes d’intro ou de citer toutes les faces B de Pavement. Mais quand même… L’accordéon! Il y aura, je devine, la fin d'«Isobel» (Björk), des titres des Garçons Bouchers joués par François Hadji-Lazaro, un vieux Brel, peut-être une blague sur Yvette Horner. Mais chercher à diffuser par dizaines des morceaux où l’accordéon est roi dans un contexte de pop, même un soir houblonné, cela reste une sorte d’expérience ultime pour ultra-geeks. Elle frise la provocation.

J’ai réalisé cette semaine que j’avais tort de me méfier. Si nous sommes nombeux à défendre la pop pour un tas de bonnes raisons, c’est entre autres parce que ce genre musical est un musée du son, un carrefour de timbres qui se renouvellera sans cesse, probablement le plus grand de tous. Tous les instruments sont chez eux. La pop, petite soeur du rock, versant cool de la variété, c’est bien sûr une batterie, une basse, une guitare, un clavier parfois (souvent...). C’est aussi, c’est depuis toujours, un laboratoire à ciel ouvert où n’importe quel bout de quincaillerie, où chaque pièce de lutherie à l’ancienne, où chaque instrument possède la même capacité à créer l’enchantement.

L’actualité en apporte une fertile démonstration. Joanna Newsom vient de faire paraître son quatrième album, Divers. Il a été porté à maturation pendant cinq ans. Relevé par des les arrangements de Ryan Francesconi et Nico Muhly, il a été travaillé sans pression des labels. C'est une somme étincelante une nouvelle fois construite autour de la harpe de Joanna Newsom. La harpe est l’instrument de formation de la Californienne. Sa guitare à elle. En commençant à jouer, elle s'est mise à chanter. Elle ne savait pas ce qu'elle faisait jusqu'à ce que Bonnie Prince Billy, héros du lo-fi amércain, la propulse dans le circuit underground en 2004. Voilà comment on devient une des artistes pop les plus importantes de son temps.

Il faudrait faire un blind-test autour de la harpe. Il y aurait du Goldfrapp, du Deborah Henson-Conant, du Serafina Steer, du Björk, les Beatles, les Polyphonic Spree.


Pour continuer à lire cette chronique, vous ne devez pas craindre ce type de name dropping. Le sujet l'induit. Le name dropping est la méthode scientifique capable de démontrer la richesse des musiques de l’époque. Prenez la kora. C’est une sorte de harpe-luth africaine très présente au Sénégal, au Mali ou en Guinée. Elle constitue une offrande faite aux guitaristes qui se battent avec leur main gauche et adorent piquer ou caresser les cordes avec la droite pour délivrer du folk ouvragé. C’est l’instrument auquel s’est converti le Français Yann Tambour. Électronicien de haut vol avec son groupe Encre dans les années 2000, il s’est reconverti en artiste folk pur et parfait après sa rencontre avec l’instrument. Son prochain album, Luxe, à paraître en janvier 2016, continue à écrire l’histoire lancée par Thee Stranded Horse (2005), Churning strides (2007) et Humbling Tides (2011). Avoir pu l’écouter avec deux mois d’avance et un privilège qui se renouvelle tous les jours. Nous en reparlerons probablement ici.

 


Dans Luxe, il y a encore des cordes frottées. Thee Stranded Horse s'est appuyé, sur son précédent disque, sur le violon de Carlo Palonne ou le violoncelle de Joseph Roumier. Le violoncelle, c'est aussi l’instrument de Gaspar Claus. Ce Français est à l’origine d’un des projets discographiques les plus fous de l’année. Claus est un musiciens très recherché. Jim O’Rourke, Sufjan Stevens, Serge Teyssot-Gay, Bryce Dessner, Barbara Carlotti ou Peter Von Poehl figurent parmi ses partenaires. 

En 2012, Claus, sans rien demander, avait le bénéfice d'une salle de concert réservée juste pour lui, un soir, quelque part à Brooklyn. Les propriétaires du Littlefield avait une foi totale dans ce que Claus pourrait proposer. Le musicien a refusé la facilité consistant à jouer seul. À la place, il a proposé à onze proches –parmi lesquels Sufjan Stevens, Bryce Dessner de The National, Rémi Alexandre de Syd Matters ou son père Pedro Soler– de le rejoindre avec leur instrument et un plan à développer. Être prêt à partager avec les autres un morceau inédit en gestation était la seule consigne. Au programme: nuit blanche, travail commun, improvisations, concert unique. Ce One Night Stand («coup d’un soir») va devenir un disque, plus de trois ans plus tard, grâce à une campagne de crowdfunding menée à terme.

Il faudrait faire un blind-test avec du violoncelle. Il y aurait du Nirvana, du Ben Folds, du PJ Harvey, du Smashing Pumpkins, du Radiohead, et bien sûr d’autres spécialistes comme Vincent Segal.

Le violon, lui aussi, va revenir avec Louise Attaque. Mais une chronique sur les instrumentustes déviants de la pop ne peut pas se passer du garçon qui est allé le plus loin sur cet instrument dans cet univers pop: l’Américain Andrew Bird. Le musicien-chanteur-auteur-compositeur explore depuis plus de quinze ans le potentiel rock de l’instrument qui symbolise l’orchestre à cordes. Très expérimentale en 2015 (voir le projet Echolocations: Canyon), elle était à son apogée il y a une petite dizaine d’année, quand Bird utilisait à outrance les pédales et les effets créés pour la guitare afin de devenir, seul, éventuellement avec un batteur, un orchestre de poche.


Dans la famille des instruments classiques digérés par la pop, je demande la trompette, brillamment utilisée par Love (dans les année 1960), Robert Wyatt (1970), les Pale Fountains (1980) ou Belle and Sebastian (1990), et instrument de prédilection de Beirut, le groupe formé par Zach Condon avec force sonorités balkaniques. No, no, no, son dernier travail en date, n’a pas laissé une empreinte inoubliable sur la rentrée. Mais il faudra quand même faire des blind-tests sur la trompette. Un seul ne suffira pas.

Nous aurions pu parler de la flûte traversière de Peter Gabriel et des Moody Blues, de la viole de gambe de Colleen, du sitar de George Harrison, de l’incroyable groupe Powerdove qui, dans le sillage de Thomas Bonvarlet, ne joue quasiment qu’avec des instruments auto-inventés. La place nous manque. Car cette faculté naturelle à digérer, accueillir et sublimer des instruments de tous horizons ne constitue pas un effet de mode, encore moins une posture pour faire classe. Dans le coffret Paramount Records qui peut être considéré comme le document le plus précieux sur la naissance de la pop moderne, banjo, mandoline, hautbois rivalisaient avec les premières guitares. Sous le voile des 78 tours remastériés avec les moyens du bord, un accordéon semble parfois décelable. La période concernée va de 1917 à 1932.

2.Le coup de pouceLa collection de livres Discogonie

On ne sait plus faire d’album. C’est l’époque qui veut ça. Du moins, c’est ce qu’on défend, ici, à «Dans ton casque» (notamment dans cet article). Avant, on savait. C'était un art magistral; l'unité de base de ce qui constitue une ouevre dans la musique moderne. L'album reste le format-clef pour appréhender l’histoire et l’évolution des musiques populaires. Il a, à peu près, tout façonné des années 1960 jusqu’au début de ce siècle: des démarches artistiques, des carrières, des rencontres musiciens-producteurs, les perceptions du public, des business models.

«Cette forme album issue du format 33 tours à deux faces, nous avons décidé de la prendre très au sérieux.» L’homme qui parle est éditeur. Hugues Massello a lancé en 2014 une série de livres au format de poche mais au graphisme minimaliste et soigné, Discogonie. Il dirige cette collection. Le principe est clair: un album, un livre, autant de pages qu’il y a de minutes à écouter et une analyse du disque chanson par chanson. Pornography (The Cure), Harvest (Neil Young), OK Computer (Radiohead) ont été les premiers à être distribués, uniquement via le circuit indépendant. Rock Botton (Robert Wyatt), Loveless (My Bloody Valentine) sont les prochains sur la liste. «Depuis la fin des années soixante, il me paraît évident que les groupes ont cherché de manière consciente comment organiser cette durée et faire résonner ces deux faces d'une même planète, poursuit Hugues Massello. Retrouver les indices de cette attention à la cohérence d'ensemble suppose d'analyser en détail les thèmes, les enchaînements, la mise en son.» L'expérience se poursuit sur les réseaux avec un blog.

Cette approche «concrète» et «formelle» forme le «solfège de la musique non écrite» sur lequel chaque ouvrage de la série a vocation à se pencher. Cette exigence débouche sur un niveau de précision technique rarement atteint dans des écrits rock –l’assemblage des douze pédales d’effet de Jonny Greenwood est reproduit par l’auteur Michel Deville. La posture de l’auteur-musicologue est ici celle du biologiste moléculaire, penché sur son microscope pour arriver à faire résonner l’infiniment grand et l’infiniment petit. Hugues Massello: «D'un côté, vous avez la presse spécialisée, qui doit faire court et donner envie ou pas d’écouter. De l’autre, des livres qui traitent en profondeur les biographies, les mouvements, les récits et témoignages. Quand il est question de forme musicale, il n'y a pas d'approche systématique par album.»

Le périmètre de la collection se limite aujourd’hui à un certain rock underground, mais elle est ouverte sur le principe aux disques plus grand public ou à des genres cousins comme le jazz, la techno ou le hip-hop. Discogonie entreprend quelque chose qui ressemble aux 33 1/3 des éditions Continum (États-Unis) ou des «Vinyle Frontier» des éditions Unanimous (Grande-Bretagne), jamais traduites en français. Hugues Massello ouvre une école française sur ce sujet. Il dit vouloir aller jusqu’à 99 volumes. Les tirages des deux premiers numéros (600 pièces) seront bientôt épuisés. C'est bon signe.

3.Un vinyleMobilisation générale

Ici, on aime la réédition de la musique francophone de qualité. Le double 33 tours Mobilisation générale, paru chez Born Bad Records, se situe sur dans la lignée des formidables volumes Wizzz qui nous avait mobilisé ce printemps. Mobilisaion Générale propose quatre faces de «Protest and Spirit Jazz from France 1970-1976». L’anglicisme n’est pas seulement un clin d'œil insistant aux marchés UK et US du XXIe siècle, toujours friands de French Inspiration. Il souligne aussi que des musiciens d’avant-garde américains se frottaient volontiers aux musiciens radicaux français des années Pompidou-Giscard pour faire sonner un jazz contestataire et spirituel. 

The Art Ensemble of Chicago y figure pour son association avec le poète d’origine togolaise Alfred Panou. Le Full Moon Ensemble arrive en renfort de musiciens de jazz bien de chez nous. L’influence de John Coltrane et Pharaon Sanders est partout. Aussi jazz que pop, éloigné cependant de tous les repères de la vériété bleu-blanc-rouge, Mobilisation générale propose un voyage dans le temps vertigineux. Les thèmes antimilitaristes, anti-guerre froide, très ancrés dans une époque désuète, y côtoient des morceaux sur la solitude des athées, un son qui ressemble aux prémices de ce qui deviendra le slam. Y figure aussi une chanson culte, brillante et terriblement désabusée sur le mal-logement, très proche elle aussi de notre époque. C’est normal, de Brigitte Fontaine, et son campagnon Areski, vaut à lui seul l’acquisition de ce double 33 tours.

4.Un lienPitchfork: le replay

Si vous avez raté tout ou partie du Pitchfork festival à la Villette, tout n’est pas perdu. À condition d’avoir une grosse dizaine d’heures devant vous. La Blogotheque, France Televisions et Télénantes étaient mobilisées le week-end dernier pour une coproduction qui débouche aujourd’hui sur une petite caverne d’Ali-Baba: seize concerts reproduits en intégralité, avec une qualité de son qui rend plutôt justice à l’intensité des show d'origine. Vu que le père Noël n’existe pas, il manque le concert du rare Thom Yorke en solo ou le set aux 12 vitamines de Four Tet. Mais nos conseils d’amis vous orienteront vers Unknown mortal Orchestra, le soul rock impeccable de Curtis Harding et le set de Father John Misty. Le beau gosse de la pop indé a réalisé un set si habité qu’il s’est jeté dans la foule dès le quatrième morceau. Notre appareil photo était le mieux placé. Allez c’est cadeau.

5.Un empruntJoanna Newsom et sa harpe

«Je ne pense avoir eu à lutter pour concilier pop et musique classique. Pendant des années, je ne comprenais que ce j’étais en train de faire état en réalité très différent de ce que je m’imaginais faire. À 13 ou 14 ans, la chose que je voulais le plus au monde était de devenir compositrice. Jouer et écrire de la musique me prenait tout mon temps. Posez la question à tous les gens qui me connaissaient à cette époque, quand il venaient à la maison, ils me trouvaient dans le salon familial en train de jouer de la harpe et de griffonner des partitions. Chaque minute y était consacré. c’était le seul but de ma vie, mon obsession. Je n’avais pas idée qu’on pouvait aller à l’école, apprendre la composition et devenir compositeur.»

Entretien à Pitchfork, 20 novembre 2006

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