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Les prophètes étaient-ils des malades mentaux?

La Bible de Jefferson faisait l’impasse sur les miracles | JOPHIELsmiles via Flickr CC License by

La Bible de Jefferson faisait l’impasse sur les miracles | JOPHIELsmiles via Flickr CC License by

Peut-être Moïse était-il tout simplement défoncé.

Thomas Jefferson était un grand fan de Jésus. Pour l’auteur de la Déclaration d’indépendance américaine, le fils de Dieu était «le plus grand de tous les Réformateurs», un puits «d’éloquence et de belle imagination» et l’auteur «du système de la plus sublime moralité qui soit jamais tombé des lèvres d’un homme». Il écrivait souvent sur lui et essayait de garder ses enseignements présents à l’esprit.

Mais il y avait un hic: Jefferson ne croyait pas que Jésus était le fils de Dieu. D’ailleurs, il ne croyait pas aux miracles du tout. Alors deux ou trois soirs de suite en février 1804, après avoir parcouru les documents et la correspondance du jour, le président américain décompressa dans la Maison Blanche, sortit un rasoir et de la colle, et accomplit un geste tout droit sorti du pire cauchemar d’un député républicain: il découpa les passages du Nouveau Testament qu’il n’aimait pas et recolla ensemble les parties qui lui plaisaient.

Le Frankenlivre qui en résulta –aujourd’hui connu sous le nom de «Bible de Jefferson»«extrait ce qui est vraiment (l’œuvre de Jésus) des âneries dans lesquelles elle est enfouie», expliqua Jefferson quinze ans plus tard dans une lettre à son secrétaire, William Short. Les âneries en question incluaient le concept de Sainte Trinité (qu’il qualifiait de «pures balivernes»), d’immaculée conception (qui, prédisait-il, serait un jour «cataloguée aux côtés de la fable de la création de Minerve sortant de la tête de Jupiter») et à peu près tout ce qui comportait de près ou de loin un vague air de supercherie. «Si c’était nécessaire à l’exclusion de l’élément miraculeux, Jefferson coupait le texte à la moitié du paragraphe», écrit le biographe Peter S. Onuf dans Jeffersonian Legacies. Sa Bible à lui était dépourvue de prophéties, de résurrections ou de pains et de poissons multipliés à l’infini; c’était une Bible où les anges craignaient de s’aventurer. Et qui ne comptait que quarante-six pages.

Jefferson n’était pas le premier croyant rationnel que les miracles plongeaient dans la perplexité. Depuis que la loi des Écritures s’est heurtée à celles de la physique, théologiens, philosophes et scientifiques cherchent des moyens de concilier les deux. Or, ces dernières années, certains chercheurs sont allés un peu plus loin. Forts d’une technologie toujours plus pointue, de la volonté de s’aventurer dans des domaines incompatibles et, souvent, d’une grande conviction personnelle, ils ont entrepris d’expliquer scientifiquement ce qui est définitivement inexplicable.

Création relative du monde

Des chercheurs pensent que Moïse était peut-être défoncé après avoir absorbé une substance hallucinogène végétale commune

Dans la catégorie des miracles, le tout premier –la création du tout– est un sacré casse-tête. À en croire la Genèse, Dieu, occupé à tout mettre en place, s’est baladé au-dessus des eaux pendant à peine six jours. Pour les cosmologues, le chiffre se rapproche plutôt de 13,8 milliards d’années. Gerald Schroeder, spécialiste de la Bible et physicien nucléaire distingué, a consacré une bonne partie de sa carrière à convaincre les gens qu’en réalité, les deux sont vrais. Sa méthode? Il se demande ce que l’on entend par un «jour».

Si vous introduisez l’idée de relativité, explique Schroeder, il devient possible que «le temps soit différent (pour les humains) que de la perspective du Créateur». Pour être précis, il est environ un billion (1012) de fois plus lent pour nous, grâce à l’interprétation de ce que Schroeder appelle le «facteur d’élasticité» des équations d’Einstein. Faites le calcul, et vous trouverez que six de ces journées à 24 billions d’heures font un peu plus de 14 milliards d’années. Problème résolu. (Au cas où il serait nécessaire de le préciser, des experts de tous les domaines possibles et imaginables contestent cette interprétation, soulignant, entre autres, que la relativité pourrait théoriquement «faire apparaître un jour ordinaire sur la Terre comme ayant n’importe quelle durée».)

Vent fort sur le delta du Nil

Aventurez-vous un peu plus avant dans l’Ancien Testament et vous vous heurterez à un autre obstacle: Moïse qui divise la mer Rouge en deux, juste à temps pour faire traverser les Hébreux et échapper à l’envahissante armée de pharaon. Si cet événement titille l’imagination d’artistes depuis des siècles et celle des cinéastes depuis des décennies, cela ne fait que quelques années que les océanologues ont commencé à se pencher dessus à leur tour.

En 2010, Carl Drew, chercheur au National Center for Atmospheric Research, ou NCAR, a modélisé sur ordinateur la description de la séparation des eaux de la mer Rouge rapportée dans le Livre de l’Exode. Il a traduit le «fort vent d’orient» par un vent violent mais plausible de 101 km/heure, l’a appliqué à une reconstitution d’un endroit précis sur le delta du Nil et a conclu qu’en effet le phénomène aurait pu «fendre les eaux». «Le vent déplace l’eau d’une manière compatible avec les lois de la physique, crée un passage sûr bordé d’eau de chaque côté, puis brusquement permet à l’eau de retomber là où elle était au départ», explique Drew dans un communiqué de presse du NCAR. Cela aurait donné à Moïse et à ceux qui le suivaient environ quatre heures pour traverser. D’autres chercheurs ont proposé des scénarios alternatifs, comme des vents d’ouragan au-dessus de récifs à fleur d’eau, ou ont suggéré que le site de la traversée était en réalité un lac obstrué par des roseaux.

Il est possible que les personnes atteintes de symptômes psychotiques primaires et associés à des troubles de l’humeur aient eu une influence monumentale sur la formation de la civilisation occidentale

Psychologues auteurs de «The Role of Psychotic Disorders in Religious History Considered» besoin

Autre classique de Moïse, le buisson ardent a été soumis au même genre de traitement. Colin Humphries, spécialiste de la science des matériaux, pense qu’il s’agissait d’un buisson d’acacia placé sur une cheminée volcanique, tandis que deux chercheurs du secteur pétrolier parient sur un «nuage d’isoprène volatil» émis par une plante herbacée particulière. D’autres pensent que Moïse était peut-être défoncé après avoir absorbé une substance hallucinogène végétale commune.

Suicide par procuration de Jésus

En 2011, trois psychologues de la région de Boston ont décidé d’envisager les miracles sous un autre angle: peut-être étaient-ils réels, mais uniquement pour ceux qui les réalisaient. Leur article, «The Role of Psychotic Disorders in Religious History Considered» [Considération du rôle des troubles psychotiques dans l’histoire religieuse], se propose de diagnostiquer rétrospectivement un quatuor de célèbres faiseurs de miracles. À travers leur prisme, les ordres divins reçus par Abraham et Moïse auraient pu être des manifestations de schizophrénie paranoïaque, la crucifixion de Jésus un «suicide par procuration» et l’écharde dans la chair de saint Paul probablement de l’épilepsie.

«Ces découvertes étayent la possibilité que les personnes atteintes de symptômes psychotiques primaires et associés à des troubles de l’humeur aient eu une influence monumentale sur la formation de la civilisation occidentale», écrivent-ils, en précisant espérer que leur article «se traduira par une plus grande compassion et une meilleure compréhension de ceux qui vivent avec des maladies mentales».

Les scientifiques ne se sont pour l’instant pas encore prononcés sur la plupart des exploits du Nouveau Testament –aucun nutritionniste ne s’est attaqué aux pains et aux poissons, et seuls les vignerons transforment l’eau en vin. (Exception notable: le miracle de la marche sur l’eau, à en croire une équipe de scientifiques israéliens, aurait pu être accompli par la grâce de quelques pierres judicieusement disposées.) Mais cela pourrait changer au fil des progrès technologiques –imaginez ce que feraient les épidémiologistes s’ils perçaient le secret de la guérison divine. Si cette tendance se maintient, tout ce qui est passé par le fil du rasoir de Jefferson pourrait être réhabilité par celui d’Ockham.

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