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La corruption est le second front d’Ukraine

Arseni Iatseniouk, Premier ministre ukrainien, lors de la conférence de presse de fin d’année, à Kiev, en Ukraine, le 29 décembre 2015 | REUTERS/Valentyn Ogirenko

Arseni Iatseniouk, Premier ministre ukrainien, lors de la conférence de presse de fin d’année, à Kiev, en Ukraine, le 29 décembre 2015 | REUTERS/Valentyn Ogirenko

La Russie n’est pas l’unique menace en Ukraine. Kiev doit aussi se battre contre la corruption.

Kiev (Ukraine)

En 2014, l’unique sujet de conversation dans la capitale ukrainienne, c’était la guerre. La Russie voulait-elle s’emparer de la moitié du pays, ou juste d’une partie? Y allait-il avoir une invasion à grande échelle et, si oui, quand allait-elle commencer?

Aujourd’hui, Kiev ne donne pas du tout l’impression d’être une ville en guerre. Des élections locales se préparaient lors de mon passage mi-octobre, et la ville entière était couverte d’affiches. Des politiciens proposant toutes les opinions possibles et imaginables souriaient avec bienveillance du haut des panneaux d’affichage, des kiosques et des arrêts d’autobus. Dans tout le pays, plus de 200.000 candidats issus de 132 partis s’étaient inscrits pour décrocher des sièges dans 10.700 conseils locaux.

Si le gros des élections s’est bien passé, tout le pays n’a pas pu voter: les «séparatistes» soutenus par les Russes occupent encore une partie de l’est de l’Ukraine. Les promesses faites par la Russie lors de l’accord de Minsk n’ont pas été tenues: la Russie n’a pas totalement retiré ses soldats et ses armes d’Ukraine et la frontière n’est toujours pas sécurisée. Quoi qu’il en soit, les Russes se sont détournés de l’Ukraine –temporairement en tout cas– pour se concentrer sur la Syrie, et les combats ont donc cessé. Le gouvernement ukrainien devrait mettre à profit ce répit pour livrer sa seconde guerre: celle contre la corruption généralisée.

En réalité, ces deux batailles sont les mêmes. Cela fait belle lurette que la Russie manipule la politique ukrainienne, à la fois de façon subtile et ouvertement, en achetant les politiciens, en corrompant les contrats gaziers et en pervertissant les transactions commerciales. En 2006, dans un splendide salon tout en dorures, le président ukrainien Viktor Iouchtchenko m’a expliqué que la Révolution orange –la première tentative de l’Ukraine de se débarrasser de ses dirigeants véreux– était en train d’échouer à cause de la pression russe, et que ce n’était pas de sa faute.

Réformes

En octobre, dans un salon aux ors plus modestes, j’ai entendu une histoire bien différente de la bouche du Premier ministre ukrainien, Arseni Iatseniouk. Iatseniouk fait de la politique depuis longtemps –ce qui n’est pas forcément une référence dans l’Ukraine d’aujourd’hui– mais il peut se targuer de réelles réussites au cours de l’année passée. Son gouvernement a héroïquement commencé à éliminer les intermédiaires dans le marché faussé du gaz ukrainien et ainsi économisé des milliards de dollars: «Plus de dessous de table, juste des achats directs de gaz.» En vertu d’une loi de lustration, Iatseniouk a également commencé à renvoyer des salariés du publics corrompus et placé plus de 700 hauts fonctionnaires sur une liste spéciale qui leur interdit de reprendre des postes au sein du service public. Le gouvernement de Iatseniouk entend supprimer de nombreuses sources de corruption grâce à la déréglementation –«Nous avons dépouillé les ministères, les agences et le gouvernement central de certains de leurs pouvoirs, éliminé les autorisations, les certificats.»– et à l’informatisation des services gouvernementaux: «Les machines n’acceptent pas de pots de vin.»

L’État ukrainien est tellement véreux que les lois ne sont de toute façon pas appliquées

Tout cela est bel est bon mais aucune des personnes que j’ai rencontrées n’estime ces mesures suffisantes. «Ces choses sont marginales, m’a confié un autre fonctionnaire. La plupart des gens ont l’impression qu’il ne se passe rien du tout.» En tout cas, il n’y a pas d’administration alternative pour remplacer l’actuelle, dont les racines sont ancrées dans les pratiques d’autrefois. Pire encore, l’État ukrainien est tellement véreux que les lois ne sont de toute façon pas appliquées. Comme le souligne Iatseniouk lui-même, l’Ukraine vient juste de commencer à réformer son système judiciaire et à recruter des procureurs indépendants. Il envisage de renvoyer la totalité des 9.000 juges ukrainiens, affirme-t-il, et de ne réengager que ceux qui sont blancs comme neige –ce qu’il n’a pas encore fait, pour l’instant. Un ministre arrêté a été relâché au bout de quarante-huit heures. Malgré la loi de lustration, quelques fonctionnaires «limogés» ont réapparu dans de nouvelles fonctions.

Lenteur

Le combat contre la corruption nécessite aussi des changements culturels, voire d’ordre moral, ce qui ne peut venir que d’en haut. Le maire de Lviv, en Ukraine occidentale, a créé un mouvement politique qui connaît un beau succès autour de l’idée que la guerre contre la corruption débute aux échelons les plus bas du gouvernement local. Mais, ailleurs dans le pays, les élections locales ont été entachées par des électeurs qui ont vendu leur voix –signe indéniable que le cynisme aussi commence tout en bas de l’échelle. Iatseniouk concède qu’il a fait peu de progrès dans la lutte contre «la petite corruption, dans les hôpitaux, les collèges, dans les universités» et, bien sûr, c’est le genre de corruption qui touche le plus de monde. Des salaires de fonctionnaires plus élevés aideraient à résoudre le problème mais, pour cela, il faut une croissance économique. Et tant que les investisseurs de tout poil resteront à l’écart d’une Ukraine corrompue, l’économie ne décollera pas.

Iatseniouk est un interlocuteur convaincant: le lendemain de notre entretien il s’est rendu à Berlin, où la chancelière Angela Merkel a félicité son gouvernement de se conformer «rigoureusement à la voie de la réforme». Politiquement, son œuvre lui a coûté le prix fort. Son parti est si bas dans les sondages qu’il n’a pas réussi à recruter le moindre candidat pour les élections locales.

Il attribue ce phénomène à l’augmentation des factures de gaz domestiques, une des inévitables conséquences de la réforme du marché de l’énergie. Mais, pour le reste du pays, la faute en revient à la lenteur des réformes, ce qui n’a rien d’étonnant: les enjeux pourraient difficilement être plus élevés. Bientôt, les luttes reprendront, le climat politique dégénèrera encore, la patience des donateurs étrangers s’épuisera. Et si la guerre contre la corruption est perdue, alors celle pour la souveraineté de l’Ukraine le sera aussi.

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