Pourquoi la Thailande affiche un des taux de chômage les plus bas du monde

REUTERS/Jorge Silva

REUTERS/Jorge Silva

Le plein emploi dans un pays de plus de 67 millions d'habitants qui sort d'une crise économique, ça existe. Ou presque.

Principal espoir du retour (relatif) de la croissance en France: que le chômage baisse enfin. Et même si beaucoup attendent avec impatience «une inversion de la courbe du chômage», plus personne ne croît réellement à un retour du «plein emploi». Et d'ailleurs, c'est combien le plein emploi au juste? Même pendant les meilleures années des Trentes glorieuses, le taux n'est guère descendu en-dessous des 2%. Un chiffre qui ferait rêver aujourd'hui, mais qui n'est pas stricto sensu le plein emploi.

Pourtant, au moins en terme de statistiques, un pays réussit le tour de force de s'approcher d'un taux de chômage quasiment à 0%, avec une population assez voisine de la France: la Thaïlande affiche des taux de chômage oscillant ces dernières années entre 0,5% et 0,9% (0,8% en 2015, selon Les Echos). Soit la définition quasi parfaite du «plein emploi». Le royaume n'est pas le seul à accomplir de telles performances: le Cambodge (0,3% en 2013), la Biélorussie (0,5%) ou le Qatar (0,4%) font partie du club très fermé des pays dont le chômage est en-dessous des 1%. 

Mais outre que la structure économique et le marché du travail de la Biélorussie et du Qatar sont incomparables avec une économie ouverte, les populations cumulées de ces trois pays n'est que de 27 millions d'habitants. La Thailande, elle, en compte 67 millions et a traversé une crise économique grave en 1997 qui avait fait «monter» son chômage à  4,4% en 1998. Comment un pays qui n'a donc pas été épargné par les remous économiques, en plus de traverser actuellement une période de graves tensions politiques, peut-il réussir là où la France n'est jamais parvenue à redescendre sous les 8% en trente ans de politique de l’emploi?

Relâchement statistique

La principale réponse va décevoir ceux qui, en France ou dans tout autre pays touché par le chômage, voudraient chercher une hypothétique recette à un «miracle thailandais»: l'outil statistique national mesure le taux de chômage en usant de méthodes très favorables à un chiffre bas. Méthode largement alimentée par le soutien massif du gouvernement à l'agriculture.

Vous ne comptez pas dans les chiffres du chômage, à partir du moment où vous avez travaillé une partie de l'année, même si cette période est courte

Hélène Drouot

Pour maintenir une certaine cohésion entre la Thailande urbaine, développée et ouverte sur l'international, et le monde rural plus en retrait (d'autant que la crise actuelle est en partie une opposition élites de Bangkok vs. reste du pays), le gouvernement a mis en place un important système de soutien au secteur primaire. Une politique qui passe via un important mécanisme de subvention du riz. Conséquence, «dopée» artificiellement par cette manne, l'agriculture représente encore 12% du PIB thailandais, et est globalement peu productive. La Thailande s'est d'ailleurs fait coiffer au poteau en 2012 par l'Inde et le Viêtnam au titre de premier exportateur mondial de riz, une «distinction» qu'elle possédait depuis plus de trente ans. 

Mais si le système n'est pas très performant côté compétitivité, il a au moins le «mérite» de nécessiter beaucoup d'emplois peu qualifiés. Au risque toutefois d'empêcher une transition naturelle des ressources humaines vers des postes mieux qualifiés. «Ce système a maintenu artificiellement dans l'agriculture des salariés qui auraient pu aller ailleurs, dans des domaines plus productifs», confirme Hélène Drouot. Cette économiste spécialiste de l'Asie chez BNP Paribas explique au passage que la manière de compter les chômeurs en Thailande est pour le moins «relâchée»

«Dans le secteur agricole, les autorités thailandaises considèrent que vous avez un emploi, et donc que vous ne comptez pas dans les chiffres du chômage, à partir du moment où vous avez travaillé une partie de l'année, même si cette période est courte. Et, évidemment, non seulement le secteur primaire emploie beaucoup de personnes, mais il a recours à de nombreux saisonniers. Ces personnes ne travaillent que lors d'une brève période, mais pour les statistiques, elles sont considérées comme ayant un emploi à l'année.» 

Un peu comme si les 630.600 intérimaires de France, et tous les CDD se finissant dans une année, n'étaient pas considérés comme chômeur par l'Insee entre deux missions. Pratique!

L'emploi absent du débat politique

Il est donc difficile de mesurer le chômage réel en Thailande. Même s'il est probable qu'il n'atteigne pas des niveaux élevés (mais tout de même plus de 1% en «réel»...), l'économie locale peine malgré tout à se moderniser faisant peser l’inquitétude pour l’avenir, y compris sur le marché de l’emploi. Elle se fait même lentement mais sûrement rattrapper par ses voisins régionaux (et notamment le Viêtnam), alors qu'elle avait pris une avance considérable à l'époque où le pays était la tête de proue des «Tigres asiatiques». «Entre la crise de 1997 et l'année 2006, les autorités thailandaises ont considérablement corrigé les faiblesses structurelles de l'économie nationale. Mais depuis, le pays a tendance à vivre sur ses infrastructures, et évolue peu», explique Hélène Drouot.

Depuis, la Thaïlande s'enfonce dans les crises politiques successives. À tel point que les préoccupations économiques passent largement au second plan, notamment parmi la jeunesse. Pourtant, le pays a un besoin vital de se relancer et de mettre en place des politiques structurelles, notamment en termes d'éducation, où son niveau reste faible à l’échelle asiatique, pour faire monter en gamme son économie, face des pays d'Asie du Sud-est qui continuent à se développer rapidement. Mais les questions économiques restent le parent pauvre du débat politicien, et la junte militaire a décidé de reprendre en main le secteur économique en appliquant un contrôle ferme laissant peu de place à une modernisation audacieuse. Elle a d'ailleurs annoncé lors de sa prise de pouvoir la mise en place d'un plan de relance de 364 milliards de bahts (8,9 milliards d'euros) qui donne encore la priorité à l'agriculture et au soutien aux producteurs. Le taux de chômage en-dessous de 1% a donc encore de beaux jours devant lui… pour de mauvaises raisons.


Partager cet article