D'où viennent les noms des opérations militaires?

Vue d'un hélicoptère américain en Afghanistan, REUTERS/Nikola Solic

Vue d'un hélicoptère américain en Afghanistan, REUTERS/Nikola Solic

Pourquoi l'opération française au Mali a été baptisée «Serval».

François Hollande a annoncé, vendredi 11 janvier 2013, que les forces armées françaises ont apporté «leur soutien aux unités maliennes» pour lutter contre des éléments terroristes. L’amiral Edouard Guillaud, chef d’état-major des armées, a déclaré que l’opération pour enrayer la progression des djihadistes venus du Nord a été baptisée «Serval», du nom d’un «petit félin du désert» qu'on trouve dans de nombreux pays d'Afrique. D'où viennent les noms plus ou moins imagés et plus ou moins «romantiques» des opérations militaires?

En France, le Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), qui dépend de l'Etat-major des armées, est en charge de décider des noms donnés aux opérations dans le cadre de leur planification et de leur conduite. Le premier critère dans le choix est la neutralité: le but est de ne véhiculer aucune symbolique significative, pour montrer qu'il s'agit bien d'une planification militaire réfléchie et non d'une guerre idéologique.

Le CPCO s'assure même que le nom donné n'a aucune connotation négative dans le pays ou la région concernée avant de l'adopter. La France choisit ainsi souvent un nom d'animal de la faune locale ou une localité géographique. La mission française en Afghanistan s'appelle par exemple Pamir, du nom d'une chaîne de hautes montagnes de la région; celle de longue durée au Tchad s'appelle Epervier; celle qui a eu lieu en 2011 en Libye avait pour nom Harmattan, celui d'un vent chaud d'Afrique de l'ouest.

Nommer une opération répond aussi avant tout à une logique administrative: cela facilite l'ouverture d'un théâtre militaire et constitue la première étape dans la planification d'une opération.

«Justice sans limites»

Mais toutes les opérations ne sont pas nommées de manière neutre. Avec le développement des médias de masse, le nom a pris une importance particulière: il peut à lui seul servir d'outil de communication, voire de propagande, une manière simple et efficace d'annoncer le but d'une guerre ou d'y attacher toutes sortes de symboles.

L'invasion américaine en Afghanistan est l'un des meilleurs exemples de l'importance du nom donné à une opération ou à une campagne. Deux semaines seulement après les attentats du 11 septembre 2001, Washington avait dû rebaptiser la campagne «Operation Enduring Freedom» («Liberté immuable»), car le nom initial, «Operation Infinite Justice» («Justice sans limites»), véhiculait trop clairement la notion de revanche aux yeux du monde musulman.

Ici, le nom se rapporte explicitement au but de la mission. Un journal iranien avait suggéré le nom «Impérialisme infini» aux Américains, un terme qui définissait mieux selon lui les buts de l'opération. En annonçant le nouveau nom, Donald Rumsfeld avait indiqué qu'il reflétait également le fait que les Etats-Unis devaient s'attendre à une longue et dure campagne contre le terrorisme (il ne croyait peut-être pas si bien dire).

Les noms des opérations américaines expriment tantôt donc l'idéologie («Opération Cause Juste» pour l'invasion du Panama), tantôt l'optimisme indéboulonnable d'Oncle Sam (le nom de code du coup d'Etat au Guatemala en 1954 était «Succès»), ou parfois des symboles animaliers plus obscurs qui font plutôt penser à des noms d'équipes de football américain (les opérations «Sea Tiger», «Dragon Fire», «Bear Claw» ou encore «Beaver Cage» ont été menées lors de la Guerre du Vietnam).

La France a rarement eu recours à ce type de noms patriotiques: l'opération avortée de libération d'Ingrid Betancourt en Colombie en 2003, qui avait commencé quelques jours avant la fête nationale, s'appelait ainsi «opération 14 juillet».

Des noms différents selon les coalitions

Les noms peuvent également refléter de manière plus allégorique, et parfois sinistre, l'opération à laquelle ils se réfèrent. Le bombardement stratégique de Hambourg par les forces américaines et britanniques pendant l'été 1943 avait pour but de détruire entièrement la ville: les Alliés le baptisèrent Opération Gomorrhe, du nom de la ville détruite dans la Bible par une «pluie de feu» venant de Dieu.

Un nom qui n'est pas sans rappeller celui de l'offensive israélienne dans la bande de Gaza en 2009, l'opération Plomb Durci. Les autorités israéliennes avaient choisi de faire référence à un poème traditionnel de la fête d'Hanoukka, la fête juive des Lumières. Le jour du début des frappes aériennes israéliennes était le sixième des huits jours de cette célébration.

La plus récente opération israélienne à Gaza, en novembre 2012, s'appelait elle «Colonne de nuages» en hébreu, en référence à un passage de l'Exode, mais Tsahal avait choisi de la baptiser «Pilier de défense» en anglais pour, expliquait la presse israélienne à l'époque, insister au niveau international sur l'aspect défensif de cette intervention.

Avec la multiplication des opérations impliquant plusieurs pays, la même campagne peut d'ailleurs prendre un nom différent chez chacun des alliées qui y participent. Pour des raisons pratiques, les déploiements des forces opérationnelles de l'Union européenne commencent tous par EUFOR suivi de la région géographique où ils ont lieu (EUFOR RD Congo, EUFOR Tchad...). Mais la participation française à ces opérations prend un nom propre: celle de la France à l'EUFOR RD Congo s'appelait l'opération Benga.

L'invasion de l'Irak de 2003 s'appelait elle «Operation Iraqi Freedom» (Libération de l'Irak) aux Etats-Unis et «Operation Telic» au Royaume-Uni. La première guerre du Golfe est plus connue sous le nom américain de «Desert Storm», mais l'opération britannique s'appelait «Granby», la française «Daguet» ou l'italienne «Tempesta nel Deserto», traduction littérale du titre original.

Grégoire Fleurot

Cet article constitue une version actualisée d'un premier article paru en février 2010, pour lequel nous remercions à l'époque de leur collaboration Christophe Prazuc, porte-parole de l'état-major des Armées, et David Betz, docteur en études militaires au King's College de Londres.