Monde

Dadis, premier cyber dictateur africain

Pierre Malet, mis à jour le 30.09.2009 à 11 h 39

Le dictateur guinéen mène un show permanent; ses colères sont connues sur youtube

Lorsque Moussa Dadis Camara a pris le pouvoir à la veille du 24 décembre 2008, l'Afrique a voulu croire au père Noël. Dadis Camara, le capitaine au béret rouge, allait sauver la Guinée. Il était jeune, 44 ans, il venait de «nulle part». Il ne faisait pas partie des hiérarques de l'ancien régime, la «kleptocratie» exsangue de Lansana Conté (décédé en décembre 2008). Depuis des années le président Conté ne sortait presque plus de chez lui. Grabataire, il gérait son pays de très loin. Laissant la corruption gangrener la Guinée. Les mines étaient pillées. Des trafiquants de drogue latino-américains avaient transformé Conakry en une de leurs places fortes sur le continent.

Un dictateur comme les autres

Comme tant d'autres apprentis dictateurs avant lui Dadis Camara s'est attiré la sympathie avec de belles paroles. Il promettait de lutter contre la corruption, de mettre les trafiquants de drogue en prison. Et surtout de se retirer du pouvoir très rapidement, juste après avoir organisé des élections qui devaient se tenir avant la fin de l'année. Evidemment, il n'en est plus question. Et évidemment, il sera, lui-même candidat parce que... Dieu et le peuple guinéen le lui demandent. Afin de justifier son volte-face, Dadis Camara mutliplie les déclarations fracassantes. Il prétend que les narcotrafiquants veulent le renverser. A cette fin, ils auraient massé des troupes au...Sénégal. D'autant plus étonnant que le président de ce pays, Abdoulaye Wade, fait justement partie de ses rares soutiens. Dadis Camara ne recule devant aucune démagogie. Son régime incite les Guinéens à se faire justice eux-mêmes: à lyncher les voleurs afin de faire baisser la criminalité. Ces pratiques de lynchage existent en Afrique. Mais d'ordinaire, les gouvernements les combattent au nom du respect des Droits de l'homme, plutôt que de les encourager.

La junte a décidé le 2 septembre d'interdire tout débat politique télévisé ou radiophonique en direct, rapporte l'AFP. Etonnant pour un régime qui prétend préparer la venue prochaine de la démocratie. Les Guinéens sont extrêmement las de leurs dirigeants. Il est vrai que depuis l'indépendance acquise en 1958, ils n'ont guère eu de chance en la matière. Le «père de l'indépendance», Ahmed Sékou Touré, a fait torturer des centaines de milliers d'opposants ou de Guinéens considérés comme tels. Lansana Conté, son successeur, lui aussi militaire, n'avait rien d'un démocrate. En 2007, une manifestation de l'opposition a été réprimée avec férocité. Des hommes, des femmes et des enfants se sont fait tirer comme des lapins par les forces de l'ordre. Les organisateurs de la répression n'étaient autres que les militaires qui constituent aujourd'hui la garde rapprochée de Dadis Camara.

Super Dadis contre les narcos

Rien de nouveau sous le ciel d'Afrique, me direz-vous. Si, car Dadis Camara fait figure de novateur. D'une certaine façon, il est le premier cyber dictateur du continent. Depuis son accession au pouvoir, il n'a eu de cesse d'organiser des «spectacles» pour distraire son peuple. A la manière d'un Chavez africain, il monte en permanence des shows télévisés dont le principal acteur n'est autre que lui-même. Le spectacle pourrait s'appeler «Super Dadis contre les narcos». A longueur de journée le «commissaire» Dadis mène des interrogatoires musclés en direct.

Il somme d'anciens dignitaires du régime d'avouer leurs crimes, leur implication dans des trafics de drogue. Ces derniers sont d'autant plus tentés de se mettre à table qu'autour de lui des hommes en armes, porteurs de kalachnikovs, montrent les dents. De toute façon, les prévient-il «Si tu n'avoues pas rapidement, on peut y passer toute la nuit». Quand les interrogatoires se prolongent jusqu'à des heures indues, la diffusion se poursuit sur la télévision nationale. Succès d'audience garanti. Jamais un programme guinéen n'a eu autant de télespectateurs. D'autant que les personnes interrogées n'ont rien d'illustres inconnus. Un casting prestigieux, dans lequel figure notamment le fils de l'ex-président Lansana Conté.

Quand il ne mène pas des interrogatoires musclés, le téléprésident humilie en public et devant les caméras des personnalités de premier plan: entre autres son Premier ministre et l'ambassadeur d'Allemagne. «Je ne suis pas votre égal. Je suis le président d'un pays souverain. Vous me devez respect et considération» a-t-il hurlé au visage de l'Ambassadeur allemand. Ses colères sont célèbres en Afrique. Grâce à youtube, elles ont fait le tour du monde. Dadis Camara est d'ailleurs devenu une célébrité de youtube. Des internautes qui seraient incapables de situer la Guinée sur une carte connaissent désormais le visage et la voix de son président si particulier. Fasciné par les médias et le pouvoir qu'ils confèrent, Dadis a même forcé un cameraman à filmer ses...toilettes. Ce qui n'a guère enchanté ses compatriotes. Pour régler ses comptes avec ceux qui, selon lui, n'ont pas parlé en termes assez déférents de son auguste personne, Dadis n'hésite pas à utiliser lui-même l'internet. Et à organiser des campagnes contre les journalistes qui l'ont déçu.

S'il les amusait au début, le «Dadis show» a fini par écoeurer les Guinéens. D'autant que les masques sont tombés. Ils ne peuvent même plus manifester leur hostilité au régime, cent cinquante-sept d'entre eux sont tombés sous les balles le 28 septembre alors qu'ils se contentaient de protester pacifiquement contre la mise en place d'une dictature. Des dirigeants de l'opposition ont été blessés, des femmes ont été violées par des militaires. La Guinée de Dadis ne ressemble pas à celle de Sékou Touré qui était une «prison», presque dépourvue de contacts avec le monde extérieur.

Dadis a un visage sur internet et ailleurs. Sa dictature aussi. Au lendemain du massacre, il a tenté de justifier l'injustifiable sur RFI et la radio sénégalaise RFM : «Je voulais sortir pour aller (sur le terrain), tellement que j'étais vraiment écoeuré quand on m'a informé». Il a ajouté «J'ai dit que je vais aller (sur le terrain) si effectivement les gens...je préfère aller mourir, parce que je n'ai pas pris cette Nation pour un affrontement». Dadis Camara s'exprimait de manière extrêmement confuse. Comme souvent d'ailleurs, depuis sa prise de pouvoir.

Ce pays de dix millions d'habitants, considéré comme un «scandale géologique» (en raison de la richesse de son sous-sol) -notamment en bauxite- mérite mieux. La Guinée est en lambeaux. Les habitants de Conakry, la capitale, peuvent passer trois jours sans électricité. Les Guinéens veulent enfin manger à leur faim. Ils veulent des routes, des écoles, de l'eau. Le monde ne peut pas fermer les yeux. Faire semblant de ne pas savoir.

Beaucoup d'Africains considèrent que les Guinéens méritent mieux. Beaucoup mieux. A l'image du quotidien sénégalais Walfadjri les Africains s'inquiètent: «La Guinée, qui a subi vingt-six longues années de dictature sanglante sous le règne de Sékou Touré, n'est pas au bout de ses peines. Les vingt-quatre autres années du règne de l'arbitraire et de la corruption généralisée sous le Général Conté ne seront qu'un jeu d'enfant demain, si par malheur le Capitaine Dadis Camara devait, pour longtemps encore, présider aux destinées de ce pays martyrisé.»

Pierre Malet

Image de une: Reuters/ Camara à Conackry, décembre 2008

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