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Quand on fait de la bouillie avec les mots (attention les oreilles!)

Vous êtes sûre que l’expression «se faire plumer comme un mouton» existe. Bref, vous racontez n'importe quoi. Nos quatre profils-type.

Vous vous souvenez de la scène de 21 Jump Street, où Channing Tatum, complètement défoncé, se met à noircir le tableau de sa salle de cours avec uniquement des chiffres 4, persuadé d’être un génie des maths? Oui, on avait bien ri. 


Parfois, on a l’impression que certaines personnes dans notre entourage font la même chose avec le langage. Ils utilisent des mots, mais avec une créativité qui nous laisse des doutes sur ce qu’ils cherchent vraiment à dire. Comme cette campagne de l’asso ImagineforMargo qui s’affiche un peu partout en ce moment.

On y voit Mika déclarer que «le cancer, ça ne devrait pas rimer avec enfant». Rimer? La chanteuse Cher, judiciaire, auriculaire, ça marchait. Mais «enfant», aucun risque. Heureusement, comme l’a assuré, dans l’un des derniers épisodes de Modern Family, Phil Dunphy, notre Maître Yoda: «Le vocabulaire, c’est d’abord une question de confiance en soi.» Un adage plein de sagesse qui permet de changer le sens des mots en toute quiétude, pour peu que ce soit fait avec beaucoup d’aplomb. Vous aussi vous racontez n’importe quoi en espérant que ça passe inaperçu? Pas de crampe, c’est tout lisse pour nous.

1.La freudienne

Dans la vie, vous êtes ce qu’on appelle une personne bien élevée. Vous vous réjouissez chaque jour des effets vertueux de la politesse, même si elle vous oblige trop souvent à répondre «avec plaisir» à la place de «fuck you». Mais au moins, elle contraint vos concitoyens à vous tenir la porte plutôt que de la laisser se refermer sur votre conviction que l’humain a tout à gagner à prendre en considération ses congénères. Vous croyez tellement au pouvoir performatif d’un simple «bonjour» que vous pensez sérieusement à lancer l’association Les Sentiers de la courtoisie pour faire de vos randonnées dominicales un acte politique (oui, vous faites des randonnées le dimanche).

Le problème, c’est que vous êtes passée, sans vous en rendre compte, d’un langage poli à un langage policé, programmé pour ne jamais faire d’erreur. Mais comme vous n’êtes pas un processeur Intel –même si vous avez du mal à l’accepter–, votre inconscient ne se gêne pas pour s’exprimer sans autocorrect. Vous enchaînez donc les lapsus, particulièrement ceux qui concernent votre intimité, la partie de vous qui n’aspire qu’à bousculer les règles de la bienséance (mais qui ne refuse jamais de coucher, par politesse). Au restau, alors que vous vouliez demander un doggy-bag pour emporter les restes de votre burrito supplément kale, vous voilà en train d’implorer le serveur de vous faire un doggy style… Un peu grippée, vous transformez «je suis toute fébrile» en un retentissant «je suis toute frigide».

La phrase de trop: celle que vous avez pourtant répétée à l’envi après chaque soirée bien arrosée avec des amis: «On s’est encore bien pignolés hier soir.»

 

2.L'esthète

Dans la vie, vous êtes ce qu’on appelle une esthète du quotidien (et pas une «connoisseuse», ce mot qui vous dégoûte). Au bureau, vous avez gracieusement agencé votre pot à crayons, les post-it impératifs de votre boss et les dossiers en retard en un set design à haut potentiel instagrammable. Au restau, vous sculptez votre purée en rose trémière et même dans le métro, vous arrivez à vous asseoir, telle Mariah Carey, sans que vos vêtements n’accusent le moindre pli. Vous êtes obsédée par la forme, dont la vôtre (vous vous reprochez de ne pas avoir le corps harmonieux de la Venus de Milo, qui a manifestement réussi à aller à la salle tous les jours malgré deux bras en moins). Vous usez donc d’un langage aussi sophistiqué que votre idéal d’ordre et de symétrie.

Amatrice de rimes, ce qui vous a valu une passion honteuse pour Grand Corps Malade, vous avez tendance à rajouter des liaisons à la fin de vos phrases pour faire plus riche (spoiler: c’est l’inverse qui arrive): «quoi qu’il en soite», «À tout le moinsse». Vous pensez avoir la grâce de Marie-Antoinette, mais vous vous exprimez en réalité comme Alain Finkielkraut (qui, reconnaissons-le, ne se laisserait pas aller au «vingt zeuros» dont la sonorité vous flatte l’oreille). Vous abusez des pléonasmes (au jour d’aujourd’hui, taux d'alcoolémie, talonner de près) qui vous donnent l’impression d’avoir un vocabulaire plus élaboré que la moyenne.

Au boulot, vous vous exprimez en alexandrins («Que vois-je, il est 2h?/ Je vole à ma réu»), que vous ne pouvez vous empêcher de faire rimer («Ne serait-il pas temps /de se bouger le cul?»). Hold on Molière, on commence comme ça et on finit par faire des haïkus.

La phrase de trop: «Désolée, je me suis oubliée», qui dans votre tête est une façon plus XVIIIe de vous excuser de ne pas vous être réveillée. Mais qui est un régionalisme (votre pire ennemi) signifiant que vous vous êtes pissée dessus.

 

3.La survivante

Après des années de semi-galère (la vingtaine), vous avez goûté un bref instant au soulagement d’être enfin arrivée quelque part. Le job de vos rêves, un compagnon qui ressemble à Idris Elba, un appartement avec des pièces. Vous vous sentiez comme Kate Winslet sur le Titanic (enfin la scène sur la proue du bateau, pas celle de la planche «trop petite pour deux»). Et puis, vous avez commencé à vous ennuyer dans votre confort relatif (vous faites 50  heures par semaine, il pense vraiment qu’il est Idris Elba, et finalement vous n’avez que deux pièces).

 

Heureusement, vous avez votre truc pour embellir le réel: vous usez de mots compliqués et de périphrases pour ne pas nommer les choses dans leur morne banalité. Vous ne cuisinez pas de simples pommes de terre sautées, mais un «gang bang de tubercules anciens». Pour décrire un trou dans le chemin qui a manqué de détruire votre pot d’échappement, vous évoquez cet incroyable «dos d’âne inversé». Attention, à force de vouloir prendre des chemins de traverse, votre conversation peut se mettre à ressembler à celle d’un flic en civil (ne niez pas, on vous a vue parler de «véhicule»).

La phrase de trop: «Tu as déjà entendu parler de démagnisation du territoire affectif chère à Bourdieu», alors que vous citez publiquement votre amour pour André Manoukian et ses chroniques métaphysico-absconses sur France Inter.


 

4.La subjective

Discrète, on ne vous a jamais entendue hausser la voix. Vous déambulez d’un pas enthousiaste, telle Dorothy au pays d’Oz, dans un monde que vous acceptez malgré ses contradictions. Et cela depuis votre plus tendre enfance, quand, élève dans les meilleures écoles Montessori, tout le monde s’émerveillait de la facilité avec laquelle vous bourriez les cubes dans les ronds. Résultat: pour vous, tout n’est que point de vue, et l’erreur n’est qu’une interprétation négative de la créativité. Désormais adulte, vous vous pardonnez les vôtres avec une bienveillance de dalaï-lama. 

Galvanisée par la démocratisation des synesthésies –un phénomène neurologique qui fait que certaines personnes voient, par exemple, les chiffres d’une certaine couleur–, vous n’hésitez plus à privilégier votre propre système de concordances entre les mots et leurs sens aux règles académiques de la langue. Oui, celles-là même qui permettent une communication rationnelle. Par exemple, lorsqu’on vous fait remarquer que «saugrenu» ne veut pas dire «acide», comme vous semblez le penser, vous répondez: «Ah si, pour moi ça veut dire ça.» Sauf que Le Petit Robert n’est pas un brûlot polémique auquel on adhère par conviction, mais un ouvrage de référence sur le sens des mots.

La phrase de trop: «Il est tellement libidineux ton fils, c’est trop mignon», en parlant du bébé de votre meilleure amie, parce que «pour vous», libidineux, ça veut dire potelé.

 

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