Partager cet article

Sur les réseaux sociaux, la mort à l'épreuve du like et du partage

Capture d'écran Twitter

Capture d'écran Twitter

Sur les réseaux sociaux, on a le droit de pleurer des inconnus comme si c’était nos parents.

«Merci d’avoir été le meilleur des hommes, le plus doux et l’un des plus intelligents que j’ai connu. Pitié… dites-moi qu’il y aura un rebondissement.» 


Ce tweet de l’actrice Rose McGowan quelques heures après la mort de Wes Craven, le créateur de Freddy Krueger, a été partagé par plus de 2.000 personnes –dont la majorité n’avait jamais eu l’honneur de rencontrer le doux agneau. La mort sur les réseaux sociaux ressemble parfois à cela en 2015: un flux hypnotisant de «les meilleurs partent toujours les premiers», de RIP et d’emojis pleins de larmes. «Je ne la/le connaissais pas mais #RIP.» Tapez cette phrase sur Twitter et expérimentez ce vertige: des centaines d’occurrences. Des centaines de «Requiescat in pace» (Repose en paix pour ceux qui ont séché les cours de latin) à l’intention de personnes que l’on connaît vaguement, voire pas du tout. 

L'onde de choc de la viralité

Aussi fugaces soient-ils, ces hommages saisissent par leur nombre –«Ah ouais quand même, elle était aimée»– et transforment désormais l’onde de choc que provoque la mort en viralité. Caractère éphémère compris: «Je n’ai jamais autant pleuré», tweetait Miley Cyrus à la mort de Robin Williams, avant de se raccrocher nue à son baudrier. 


Et que ce soit de la part de la princesse aux seins nus ou de notre voisin de timeline, l’hommage ne peut même pas avoir comme excuse de relayer l’annonce d’une mort, puisqu’au bout de quelques minutes, l’information est déjà partout. RIPer à tout-va sert un peu à parler du mort mais surtout beaucoup de nous.

Le musclé et l'icône punk

Prenez Framboisier et Edwige Belmore. À part leur coupe de cheveux en brosse, très années 1980, difficile de faire plus éloignés que le musclé du Club Dorothée et la reine des punks, «icône ultime» des années Palace. Et pourtant. À peine quelques heures après leurs morts –en janvier 2014 pour Framboisier et en septembre 2015 pour Edwige Belmore– alors qu’on a peu parlé d’eux ces vingt dernières années, tous deux ont été salués par une rincée d’hommages rédigés sur le même thème: la fin d’une époque. Dans les deux cas, des milliers de vieilles photos ont envahi nos écrans. Framboisier dans ses vestes criardes et ses chemises à fleurs d’oncle incommode. Edwige Belmore, dans un crépuscule de fumée, en blouson noir ou les lèvres écrasées contre la joue d’Andy Warhol qui l’adorait.

Il s’agit avant tout de narcissisme. Le but est d’avoir l’air cool, intelligent et bien informé

Jacob Silverman

Les fans du musclé ont pleuré leur enfance: «Le tonton de Justine de Premiers Baisers, c’est Framboisier! J’ai le cœur lourd.» Ceux de la reine des punks, leurs nuits réelles ou fantasmées dans un club disparu: «La reine des punks du Palace est morte, vive la reine Une nostalgie avec ce qu’il faut de distance pour transformer subtilement son hommage aux morts en personal branding. Par exemple, alors qu’il n’est connu en France que par les accros de la littérature américaine, la mort de l’écrivain James Salter, en juin, a été très partagée, à grand renfort de «fantastique styliste», «auteur époustouflant» et autres «ses livres ont illuminé ma vie». Et, comme à chaque fois que l’on partage quelque chose sur les réseaux sociaux, explique le critique américain Jacob Silverman, ce que l’on cherche, c’est l’excitation qui monte à mesure que les likes et les partages légitiment notre bon goût:

«Je pourrais me justifier en disant que j’ai envie de partager des informations avec les autres, mais ce serait mentir. La vérité est plus déprimante et se trouve plutôt du côté de l’ego: il s’agit avant tout de narcissisme. Le but est d’avoir l’air cool, intelligent et bien informé.» 

Démarrer au quart de tour en apprenant la mort de la reine des punks, c’est montrer qu’on est cette personne underground, sophistiquée et cultivée à qui le nom de Belmore est familier. #Riper Framboisier, c’est prouver qu’on a assez de second degré pour publiquement avouer qu’on a passé son enfance devant TF1 et qu’on ne s’est finalement pas si mal sortis des années 1980.

Le règne du premier degré

Dans Sils Maria, l’actrice Maria Enders (Juliette Binoche) et son assistante Valentine (Kristen Stewart) sont dans le train pour Zurich quand elles apprennent la mort du mentor de la comédienne. Valentine se met à lire à voix haute les hommages sur Twitter, dont celui d’une personne très émue mais qui finit par confesser: «Je ne sais pas qui était ce monsieur.» Sur les réseaux comme lors de vraies obsèques, même si on ne connaît pas vraiment le défunt (la dernière fois qu’on l’a vu, on avait 5 ans et il avait refusé de nous acheter des bonbons), on veut gagner la course à la proximité. 

Il y a un besoin de manifester une émotion au moment où la mort se produit

Le sociologue Patrick Baudry

Le chercheur Pierre-Yves Baudot relève par exemple, bien avant l’arrivée des Bossuet 2.0, ce message dans un registre de condoléances de Pompidou: «Même lieu. Georges Pompidou a été lycéen à Albi. Condoléances émues.» Le signataire, originaire d’Albi, s’est, par ces quelques mots, élevé à la hauteur du mort. Il a d’une certaine façon «revendiqué un destin commun» avec l’ancien chef de l’État. Que l’on connaisse ou pas le mort n’empêche donc pas de ponctuer un hommage d’un «RIP bro» ou d’un «Adieu l’ami!», comme si la mort de l’autre le rendait enfin accessible. Cela correspond à un besoin de notre époque, estime le sociologue Patrick Baudry: 

«Pour les funérailles de Lady Di, de Piaf ou de Hugo, la ville était envahie par ceux qui voulaient témoigner de leur sentiment de perte. Dans une société qui permet peu l’expression des deuils privés –on doit rester discrets, il ne faut pas gêner l’entourage–, cela montre bien qu'alors même que c’est une mort qui ne nous concerne pas directement, il y a un besoin de manifester une émotion au moment où la mort se produit.» 

«Notre propre mort ne nous appartient pas»

Mais comme nous ne sommes pas tous chargés de protocole au Quai d’Orsay, l’expression de cette émotion est souvent réduite à sa plus plate expression. On ne rit pas des morts. On n’en dit pas de mal. L’ironie, quasi obligatoire sur les réseaux, est suspendue (et avec toute la mauvaise volonté du monde, il faut reconnaître que c’est difficile de mal prendre un simple RIP). Sauf quand le protocole, justement, l’exige. De la même façon qu’il était possible de traiter Coluche d’enfoiré quand il s’est pris un «putain de camion» dans la gueule, il a été d’usage de rendre hommage à la reine de bitchs Joan Rivers avec une dernière vacherie. Comme celle de Lena Dunham: « Joan est partie, mais une partie d’elle va survivre: son nez, parce qu’il est fait de polyuréthane.» RIP à ça la mort.

 

À la mort de Nelson Mandela, entre le selfie d’Obama à ses obsèques et les hommages à son combat contre l’apartheid, se sont glissées des notices nécrologiques dont l’entourage de l’ancien président sud-africain se serait bien passé. Des RIP illustrés avec une photo de Morgan Freeman ou surmontés du «I have a dream» de Martin Luther King. Avouez que ça fait désordre (en plus d’être une démonstration du racisme ordinaire). Mais cela prouve aussi à quel point, une fois qu’on est mort, on n’a plus aucun contrôle sur ce qui sera dit de nous –en même temps, à ce moment-là, on n’a plus le contrôle de grand-chose. Ce sont ceux qui restent qui choisissent les fragments à retenir pour synthétiser une vie entière. 

Les proches du mort vont se bousculer pour dire qui il était, comment il était apprécié

Le socio-anthropologue Martin Julier-Costes

«Bien que l’on rêve tous de maîtriser absolument tout, et particulièrement dans notre société actuelle où l’on soutient que cela est possible, notre propre mort ne nous appartient pas, a expliqué le socio-anthropologue Martin Julier-Costes dans Regards sur le numérique. Il y a tout le temps un partage du mort entre ce qu’il veut en tant que vivant, et ce qui sera énoncé de lui quand il sera mort. Ses proches vont se bousculer pour dire qui il était, comment il était apprécié…» 

«Qu'est-ce qu'il a le connard?»

Soit autant de morceaux d’un même puzzle qui s’assemblent sous nos yeux, qui permettent de redécouvrir dans un grand moment de sérendipité vertigineuse des pans entiers de la vie d’une personne que vous ne connaissez pas si bien que ça –oui un peu comme quand vous vous retrouvez, de clics en clics, à faire défiler les photos d’escalades de l’ex-copine de votre petit-cousin que vous n’avez pas vu depuis douze ans. À la mort de Bernadette Lafont, plus connue les dernières années de sa vie pour ses rôles populaires, on a pu se replonger dans Le Beau Serge, La Maman et la Putain, le manifeste des 343 salopes, la Nouvelle Vague, l’accident de sa fille Pauline… Une vie en timelapse et une vision de l’existence comme une articulation bien ordonnée.

Et il faut reconnaître que c’est plutôt rassurant de se dire que, alors qu’on traverse globalement l’existence avec le sentiment permanent d’avancer dans le brouillard et d’empiler les décisions prises par défaut, qu’à notre mort, quelqu’un s’arrangera pour donner une cohérence à tout ça. Sauf en cas d’énorme raté. Quand un moment saillant prend toute la place. À la mort de Guy Béart, il y a quelques semaines, la séquence où Gainsbourg l’a étrillé chez Bernard Pivot: «Qu’est-ce qu’il a le connard?» a tourné en boucle, balayant au passage les cabarets, la vie au Liban et sa tripotée de chansons aquatiques. Au cas où, pensez à faire le ménage dans votre vie numérique, si vous ne voulez pas qu’on retienne de vous uniquement vos meilleurs gifs.

 

 

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte