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«Star Wars»: les salles «art et essai» veulent leur part du côté obscur

Le Faucon Millenium dans une des bandes-annonces de «Star Wars: Le Réveil de la Force» | BagoGames via Flickr CC License by

Le Faucon Millenium dans une des bandes-annonces de «Star Wars: Le Réveil de la Force» | BagoGames via Flickr CC License by

Dans les grandes villes, des salles «art et essai» se plaignent d'être exclues par Disney de la diffusion du «Réveil de la Force».

La bande-annonce du prochain épisode de Star Wars, Le Réveil de la Force, est aussi percutante que pleine de mystères. De nombreuses questions restent en suspens pour les fans, sans doute émus par la seule vision du Faucon Millenium zigzaguant entre les carcasses de vaisseaux spatiaux. Mais pour voir cette scène, ceux qui ne jurent que par les salles classées «art et essai» devront parfois se déjuger. La raison? Certains de ces cinémas n’auront pas l’occasion de pouvoir projeter ce septième volet dès sa sortie, comme s’en indigne une pétition publiée sur le site Change.org:

«The Walt Disney Company France, qui distribue le film Star Wars: Le Réveil de la Force, a décidé de boycotter les salles classées art & essai des grandes villes au profit des multiplexes ou salles de grand circuit (UGC, Pathé, Gaumont, etc.). De nombreuses salles classées A&E aux quatre coins de la France souhaitent programmer le film et protestent contre cette exclusion incompréhensible.»

Lancée au début du mois de novembre, la pétition est passée en quelques jours d’environ 2.000 signataires à plus de 14.000. À l’origine de celle-ci, on trouve plusieurs dirigeants de salles art et essai et Stéphane Libs, le coprésident du Syndicat des cinémas d’art de répertoire et d’essai (Scare).

En France, plus de 1.000 salles relèvent de la classification «art et essai» et bénéficient des subventions associées. Cependant, tous les cinémas peuvent se retrouver classés comme tels, même un multiplexe géant: il suffit de répondre à des critères assez spécifiques, le premier étant de diffuser des films classés «art et essai» (étiquetés comme tels par un collège de réalisateurs, producteurs et distributeurs) en version originale. Le taux de films art et essai à diffuser varie selon la taille de la ville et de l’agglomération où le cinéma est implanté. Ce sont essentiellement ceux des grandes villes qui ont décidé de protester contre la politique de distribution de Disney France.

«Ils font une sortie événementielle et on se retrouve exclus de l’événement»

Directeur du cinéma stéphanois «Le Méliès», Sylvain Pichon est celui qui a publié la pétition en ligne. Son cinéma fait partie des salles de catégorie A, où la programmation de films d’art et essai est supérieur à 70%. Mais il ne peut pour l’instant pas prévoir de projeter le septième opus de la saga intergalactique lors de sa sortie. «C’est pourtant un désir de nos spectateurs», indique-t-il, en estimant que cette affaire pose la question de la liberté de programmation:

«On a affaire à des structures, dans ce cas-là, c’est Disney France, qui nous disent ce que l’on interprète ainsi: “On ne vous fait pas confiance pour le film, vos résultats ne sont pas à la hauteur de nos ambitions économiques.” C’est une manière pour Disney –comme d’autres avant eux, ce ne sont pas les premiers–, de dire qu’il y a une économie à deux vitesses avec les multiplexes d’un côté et les cinémas art et essai de l’autre. Leur argumentaire est de créer une dichotomie, une hiérarchisation entre les deux.»

En conséquence, les cinémas art et essai qui n’ont pas accès directement au film pourront l’avoir au mois de janvier, à partir de la cinquième semaine de diffusion. Un calendrier intenable pour les exploitants, arguant que «vingt films sortent chaque semaine»:

«En janvier, quand on aura Star Wars, les gens l’auront tous vu ou alors il sera sur internet. C’est ridicule. Ces films-là, les gens veulent les voir tout de suite. Ils font une sortie événementielle et on se retrouve exclus de l’événement.»

«Organiser un plan de sortie cohérent»

La pétition constitue pour Sylvain Pichon et ses homologues un moyen de sensibiliser le public à la question et de montrer à Disney qu’il y a un public prêt à voir le film dans les grandes agglomérations dans des conditions différentes des multiplexes –«en dehors des popcorns», souligne malicieusement le directeur du cinéma stéphanois, qui estime qu’«avoir une alternative semble indispensable».

Face à la montée des critiques, Disney a répondu dans un communiqué que «près de 282 salles bénéficiant d’un classement art et essai» pourront diffuser Star Wars: Le Réveil de la Force lors de sa sortie en décembre, même si ce n’est pas un film relevant des critères art et essai:

«Nous sommes surpris d’apprendre que certains exploitants présents dans des grandes agglomérations françaises prétendent qu’il y ait un boycott des salles art et essai car cela ne reflète en rien la réalité de notre sortie. Disney travaille en France depuis longtemps avec l’ensemble des exploitants dont les salles d’art et essai et respecte particulièrement leur travail. Disney France, en tant que distributeur du film, veille à organiser un plan de sortie cohérent prenant en compte chaque spécificité locale, garantissant le meilleur accès au film pour le public tout en respectant la diversité du cinéma.»

Cette réponse n’a pas empêché le Scare et les cinémas concernés d’envoyer des demandes de médiation au CNC. Sauf que les directeurs de salles ne peuvent bénéficier du soutien de l’Association française des cinéma d’art et d’essai (AFCAE), qui rassemble pratiquement plus de 1.000 salles: «Star Wars n’étant pas un film classé art et essai, nous ne pouvons défendre leur position», se désole presque François Aymé, le président de l’AFCAE. Ce dernier concède qu’un distributeur est «maître de sa sortie» et choisit de positionner son film dans n’importe quelle type de salle.

L’autre problème pour les gérants de cinéma art et essai est que le poste de médiateur du cinéma connaît actuellement une période de transition, Laurence Franceschini devant succéder, début 2016, à Jeanne Seyvet.

Star Wars, un «vrai enjeu de fin d’année»

Un tel événement représente pourtant un véritable enjeu de fin d’année pour énormément de salles, selon François Aymé. La frustration des exploitants de cinémas art et essai provient aussi de cette mauvaise interprétation de la part du distributeur:

«Sous prétexte que l’on ne correspond pas à leur plan de sortie, Disney France privilégie les salles “commerciales”, affirme Sylvain Pichon. Évidemment que l’on diffuse un certains nombre de films qui ne sont pas rentables. Ça, c’est pour la partie culturelle. Mais l’on reste une entreprise commerciale et on trouve un équilibre.»

Stéphane Libs, qui est également directeur du cinéma «Le Star» à Strasbourg, le confirme: ne pas diffuser le nouvel opus réalisé par J. J. Abrams représenterait une perte globale de 6.000 à 7.000 entrées. «Comme je ne passe pas Star Wars, ils iront à l’UGC», se désespère-t-il. Il s’agit également d’un mauvais message envoyé au public, selon Sylvain Pichon:

«La plupart des spectateurs ne connaîtront pas les coulisses. Les jeunes ne comprendront pas pourquoi on ne diffuse pas Star Wars. Ils se diront: “C’est une salle de ringards. Ils nous font chier avec leurs films hongrois mais ne s’intéressent pas à nous puisqu’ils ne s’intéressent pas à Star Wars.” Je ne dis pas qu’il faut diffuser des blockbusters tout le temps mais je ne vois pas ce qui l’empêche ici. Hormis des intérêts qui nous dépassent.»

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