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Simuler le pouvoir de la mer pour affronter le changement climatique

Vagues créées par le «wave board», ce mur bleu de plus de neuf mètres qui les propulse sur les 300 mètres du canal | Capture d’écran d’une vidéo Deltares

Vagues créées par le «wave board», ce mur bleu de plus de neuf mètres qui les propulse sur les 300 mètres du canal | Capture d’écran d’une vidéo Deltares

Les Pays-Bas se sont offert un canal capable de produire les plus hautes vagues artificielles du monde pour tester la solidité des digues face à la montée des eaux.

Delft (Pays-Bas)

Les vagues déferlent bruyamment sur la pierre grisâtre. De plus en plus hautes, elles menacent de briser la digue. Pourtant, ici, pas de signe de danger, ni de mouettes ni de plage, mais une simulation de tempête grandeur nature. Celle-ci se déroule dans un canal de 300 mètres capable de produire, selon ses créateurs, les plus hautes vagues artificielles au monde. Installée dans une zone industrielle de Delft, la patrie de Vermeer, au sud-ouest des Pays-Bas, l’entreprise Deltares a inauguré début octobre ce Delta Flume, colossale structure au toit blanc reprenant la forme ondulée de la houle. Son but: exécuter des tests à l’échelle sur des digues, des barrières ou encore des dunes, avec des vagues pouvant aller jusqu’à cinq mètres de hauteur, pour mieux connaître les mécanismes de protection face aux inondations, à la montée des eaux et aux autres conséquences du changement climatique.

Les Pays-Bas sont par essence un pays en danger, puisque plus de deux tiers de la population vit en dessous du niveau de la mer. Traumatisé pas l’inondation de 1953, qui fit plus de 1.800 morts, et par celles de 1993 et 1995, où plus de 200.000 personnes furent évacuées, le pays a mis en place des milliers de kilomètres de digues sur ses côtes. «Les clients du Delta Flume sont pour l’instant des communes néerlandaises, mais il est ouvert à tous ceux qui ont un projet de test à développer pour contrer les catastrophes naturelles comme les inondations ou les tsunamis», insiste Marcel Van Gent, expert en ingénierie côtière et responsable du Delta Flume.

Observations grandeur nature

En cette après-midi nuageuse d’octobre, le canal marche à plein régime avec mille vagues produites en une heure, pour analyser la fiabilité d’une pierre utilisée pour une digue de Groningen, au nord du pays. «On observe sa résistance sur plusieurs jours jusqu’à ce que le revêtement soit abîmé, pour savoir si elle a besoin d’être réparée ou même remplacée. Si ce n’est pas le cas, la commune cliente économise de l’argent en gardant sa digue fonctionnelle, tout en s’assurant de réduire les risques d’inondations pour ses habitants», explique Marcel Van Gent, en charge du Delta Flume.

La loi néerlandaise oblige à une évaluation des digues tous les douze ans. «En examinant les dispositifs de protection périodiquement, on se penche sur leur efficacité mais aussi sur les données environnementales, comme la montée du niveau de la mer, l’érosion de la terre, ou encore la sédimentation», détaille l’ingénieur Marcel Van Gent. «Mettre en place ce type d’outil est très important pour suivre l’évolution des digues, les problèmes arrivant quand elles ne sont pas entretenues, pointe Alexandre Magnan, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) de Paris. C’est d’ailleurs ce qui a généré tous ces dégâts lors de la tempête Xynthia. A posteriori, on a découvert des brèches, qui ont inévitablement attiré l’eau.»

Les vagues ne se ressemblent pas: les ingénieurs les programment avec une inclinaison, une hauteur, une pression et une distribution identiques à celle de gros orages

Dans le Delta Flume, qui peut contenir jusqu’à neuf millions de litres d’eau, les vagues se succèdent et ne se ressemblent pas. Les ingénieurs les programment avec une inclinaison, une hauteur, une pression et une distribution identiques à celle de gros orages. «On nous demande souvent si on peut surfer dans le canal. Mais la réponse est non, vu que les vagues ne vont que vers l’avant», s’amuse Roeli Suiker de Deltares, en signalant la mission cruciale du «wave board», ce mur bleu azur de plus de neuf mètres qui propulse les vagues sur les 300 mètres du canal.

«Des structures comme le Delta Flume sont nécessaires car il est indispensable de mettre en place certaines observations en grandeur nature: par exemple, les modélisations de végétation ne permettent pas de connaître le rôle réel joué par des arbres ou des récifs coralliens dans l’atténuation d’une vague, note le professeur Wim Uijttewaal, président du département d’hydraulique expérimentale de l’université de technologie de Delft. De même, il est impossible de reproduire via des simulations informatiques la complexité des vagues, leur puissance décuplée par un amortissement de plus en plus faible en eaux profondes à cause des changements environnementaux, ou encore leur interaction avec les digues ou dunes aux formes et à la composition complexes.»

Le Delta Flume a été construit en deux ans et demi pour un coût de 26 millions d’euros, et financé en grande partie par le gouvernement néerlandais. «C’est encourageant de voir que certains pays sont dans une logique d’anticipation face aux événements extrêmes à venir dans le monde, des altérations inéluctables dues au changement climatique. Les Pays-Bas sont d’ailleurs beaucoup plus en avance, en pointe, que la France ou les États-Unis à ce sujet, affirme Alexandre Magnan, auteur de Changement climatique: tous vulnérables? (Éditions Rue d’Ulm). Je suis un peu navré que les choses n’aillent pas plus vite face à la montée des eaux, mais savoir que des gouvernements financent ce type d’opérations redonne de l’espoir. Les tests menés à l’échelle prouvent bien qu’on passe d’une logique de laboratoire à une logique de terrain.»

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