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On n'insiste pas assez sur la discrimination par l'accent

Silence | Henri Burrows via Flickr CC License by.

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En France, les enquêtes de terrain qui cherchent à en démonter les mécanismes sont encore rares. Et pourtant, les témoignages ne manquent pas…

Fin avril 2013, le «Petit Journal» avait épinglé Marie-Arlette Carlotti, à l'époque ministre déléguée aux Personnes handicapées et à la Lutte contre l’exclusion, pour avoir adopté deux accents différents lors de deux émissions télévisées, passant d'une intonation neutre, voire «à la parisienne», pour une interview sur LCI dans ses fonctions de ministre à un accent à couper au couteau pour vanter, lors de la matinale de Canal+, les mérites de Marseille, où elle était alors candidate à l'investiture socialiste.


Du pain béni pour son concurrent aux primaires socialistes de Marseille –et futur candidat– Patrick Mennucci, qui lui s'avouait sur Twitter incapable de «perdre son accent». La «polémique» est vite retombée; pourtant, a posteriori, cette scène cocasse n’a rien d’anecdotique et interroge notre rapport au langage et ses variations: les accents.

Le réalisateur Vincent Desombre s’est posé cette question dans son documentaire Avec ou sans accent, prochainement diffusé sur France 3 –le premier du genre sur le sujet. Originaire de Tours, la région dont l’accent serait «le plus pur de France», le journaliste a suivi trois jeunes du Sud et des Vosges qui ont tenté d’adapter leur langage «au français standard», afin d’interroger ce qu’il appelle le «complexe de l’accent». «Pour eux, l’enjeu c’était: dois-je perdre mon accent pour réussir?», commente-t-il.

Professeur à l’université d’Aix-Marseille, Médéric Gasquet-Cyrus fait les mêmes constats dans son article «La discrimination à l’accent en France: idéologies, discours et pratiques». «Dire à quelqu’un qu’il a "un accent", c’est non seulement le renvoyer à une altérité, mais également à un rapport normatif et hiérarchique implicite, puisque s’il a "un accent", c’est par rapport à quelqu’un (l’interlocuteur) qui n’en aurait pas…», explique le sociolinguiste. Et de l'identification au processus discriminatoire, il n'y a souvent pas très loin.

Des travaux balbutiants

Depuis quelques années, les travaux des linguistes sur les variations du langage comme vecteur de discrimination alimentent les débats linguistiques dans les pays anglo-saxons. En 1997, dans sa première version de English with an Accent: Language, Ideology and Discrimination in the United States, la linguiste américaine Rosina Lippi-Green a par exemple tenté de déconstruire l’idéologie derrière la diffusion d'un anglais américain standard en montrant ses conséquences pour les accents du sud des Etats-Unis ou des communautés hispaniques, afro-américaines et asiatiques.

Au Canada francophone, le succès des films de Xavier Dolan, qui met en avant le joual –un fort accent québécois– a ravivé les débats linguistiques, notamment sur la folklorisation de cet accent populaire. Et des chercheurs du langage, comme Annette Boudreau, de l’université de Moncton, ont mis en évidence comment la domination sur les minorités francophones acadiennes est entretenue par les discours sur le «bon parlé français».

Au Royaume-Uni, selon un sondage ComRes pour la chaîne ITV News de 2013, 28% des Britanniques se sont déjà sentis discriminés en raison de leur accent régional, notamment au travail (14%) ou durant un entretien d’embauche (12%). A tel point que le linguiste Alexander Barrata, de l’université de Manchester, auteur d’une étude récente sur la question, compare les mécanismes de ce que les anglos-saxons appellent l’accentism à ceux du racisme.

En revanche, en France, les chercheurs qui enquêtent sur la discrimination à l’accent sont encore peu nombreux. Depuis la grande enquête menée en 1945 par André Martinet sur La prononciation du français contemporain, les études en linguistique se sont surtout focalisées sur la description des accents français. «C’est un terrain sur lequel il est dur d’enquêter», regrette Médéric Gasquet-Cyrus, un des rares linguistes français actuels à avoir travaillé sur la question. «Il y a pourtant beaucoup de témoignages de gens qui se disent victimes de discrimination à l’accent, dont beaucoup de journalistes.» «Aujourd’hui encore, on cherche à savoir si l’accent peut-être un motif de discrimination», confirme François Reynaud, doctorant en sciences économiques à l’université d’Aix-Marseille, qui mène actuellement une thèse essayant de montrer, à l’aide de méthodes de testing, que l’accent, que l’on vienne de la «cité» ou du Midi, peut-être un motif de discrimination à l'emploi.

Imitation, commentaires ou refus d’embauche

Le parler du Nord vu par Bienvenue chez les Ch'tis (2008).

Bien sur, toutes les personnes qui ont un accent ne se sentent pas victimes de discrimination. Certaines tonalités régionales, comme les accents méridionaux, jouissent d’une image et d’une représentation convivale. D’autres, à l’instar du ch’timi –ou en réalité du picard–, ont été revalorisés grâce au film de Dany Boon Bienvenue chez les ch’tis (2008), certes caricatural et critiqué. Et selon une «étude» de 2013 du site de rencontre Parship, très relayée par la presse, les accents, du ch’timi au breton, tous «sympathiques», sont même carrément «sexy» –l’accent toulousain en tête.

En revanche, quand il s’agit de savoir lequel de ces accents sonne «intelligent», c’est le «français standard parisien» qui est plébiscité. Et à une perception positive de l’accent se substitue une perception négative, avec des conséquences qui vont de la stigmatisation, par des imitations ou des commentaires, au refus d’embauche. Selon un sondage TNS-Sofres de 2003 sur «les discriminations sur l’apparence dans la vie professionnelle et sociale» pour Adia Interim, 44% des personnes interrogées pensent même que «la façon de parler, l’accent» est un critère de choix d’embauche entre deux candidats de compétences et de qualification égales, soit un point de plus que le handicap ou treize points que «la couleur de peau».

Originaire de la région toulousaine, Annabelle[*], 23 ans, qui travaille depuis peu à Paris dans le milieu de la production, a pris conscience que son accent très affirmé pouvait la pénaliser dès son entrée en classe préparatoire:

«J’avais passé une simulation d’entretien professionnel et j’ai demandé à ma professeure si mon accent pouvait m’handicaper. Elle m’a répondu que tant que je disais des choses sensées, je ne passerai pas pour une "paysanne". C’est là que j’ai compris qu’avec mon accent, je n’avais pas le droit à l’erreur. Puis, pendant mes études, mon directeur de mémoire, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), m’a soutenu que si j’allais à Paris, j’allais souffrir de mon accent et que je ne parviendrais pas à dépasser cette souffrance.»

Depuis qu’elle a commencé à travailler, les commentaires sont récurrents. «Tous les jours, on me demandait de répéter "pain, rose, jaune, etc". Je le prenais avec autodérision jusqu’au jour où je suis arrivé à la prod’ avec la boule au ventre», poursuit-elle. Et de renchérir: «Il y a eu ce fameux jour où, sur une production, un stagiaire m’a sorti: "C’est marrant ton accent, ça fait mi branleuse, mi-séductrice". J’ai complexé et l’idée d’aller voir un orthophoniste m’est venue.»

De la honte à la souffrance

Dans la sphère du travail, «l’accent ne fait pas sérieux, est perçu comme un handicap et les autres vous le font sentir», complète Médéric Gasquet-Cyrus. A tel point que beaucoup renoncent à leur accent pour réussir socialement car «on inculque qu’il n’y aurait qu’un accent valable. "Avec ta voix, tu ne pourras faire que de la presse écrite", entend-on dans les écoles de journalisme ou "Avec tel accent, tu ne pourras jamais jouer du Shakespeare", dit-on aux jeunes comédiens, ce qui est méconnaître les variations et les métriques du XVIe siècle!».

Né à Perpignan, Nicolas[*], la trentaine, conservateur du patrimoine et «un accent marqué» raconte que ses ennuis ont commencé dès son arrivée à Paris. «Lors d’un entretien pour un poste dans un grand musée, les recruteuses avaient envie de rire, confie-t-il. La question des origines est vite venue et je n’ai pas eu le boulot. Puis, à l’occasion d’un autre entretien, on a évoqué mon "accent rural". Je l’ai mal pris et la période de chômage qui a suivie a été une période de remise en question: je m’enregistrais et je travaillais à le faire disparaître.»

Cette honte de l’accent est une des clés du film de Vincent Desombre: «Il y encore des difficultés à mettre mes mots pour dire que c’est une discrimination et qu’on en souffre», affirme le réalisateur.

Tradition jacobine et rapports de domination

Alors comment expliquer qu’en 2015, de telles sanctions sociales en France? La tradition jacobine française est un premier élément d’explication selon les linguistes interrogés, car le «bon accent» s’est très vite retrouvé associé au «lieu où gravite les élites». Au XVIe siècle, le «bon français parlé» a d’abord été celui de la vallée de la Loire, pratiqué à la cour de François Ier et magnifié par les poètes de La Pléiade, avant que celle-ci n’émigre vers la région parisienne puis Versailles, au XVIIe siècle, où l’Académie française a qualifié le meilleur français comme étant celui «de la plus saine partie de la cour».

Ensuite, la bourgeoisie parisienne, les écoles normales, qui formaient les instituteurs, puis les manuels de prononciation ont pris le relais au XIXe siècle, décrit le linguiste Philippe Boula de Mareuïl, directeur de recherche au CNRS et auteur de D’où viennent les accents régionaux?:

«Notre pays est lié à une histoire très centralisée autour de l’Île-de-France. Au XXIe siècle, c’est surtout les journalistes de l’audiovisuel qui font l’accent standard, et c’est toujours à Paris que sont concentrés les grands médias.»

Et l’affaiblissement, voire la disparition des langues régionales y est pour beaucoup. «L’accent nous dit des choses sur les rapports sociaux et les relations de pouvoir», défend de son côté le linguiste Médéric Gasquet-Cyrus. «La dévalorisation de l’accent procède des mêmes mécanismes de domination que la dévalorisation des langues régionales.»

Même s’il n’est jamais allé à Paris, le locuteur béarnais est dominé par le locuteur parisien

Pierre Bourdieu, en 1984

Une analyse que Pierre Bourdieu avait déjà formulée dans son travail sur «les rapports de domination linguistique», notamment dans Questions de sociologie, paru en 1984 aux Editions de Minuit. «Même s’il n’a jamais entendu le "français standard parisien" [il faut se replacer dans le contexte social des années 1970, ndlr], même s’il n’est jamais allé à Paris, le locuteur béarnais est dominé par le locuteur parisien et, dans toutes ses interactions, au bureau de poste, à l’école, etc., il est en relation objective avec lui», écrit le sociologue d’origine béarnaise, qui avait lui-même eu d’abord honte de son accent béarnais lors de son entrée à l’Ecole normale supérieur (ENS) de la rue d’Ulm.

Reconnaître la diversité des accents

Reste, en droit, à savoir sur quels fondements juridiques on pourrait reconnaître une discrimination en raison de l’accent et faire condamner un employeur, en application de l’article L 1132-1 du Code du travail? «C'est un problème de preuves, très souvent extrêmement compliquées à obtenir en la matière. Le motif n'est jamais explicite pour une embauche, en revanche, pour empêcher une promotion, là ça peut être plus "simple" à démontrer», estime Me Rémy Rubeaudo, avocat au barreau de Paris, spécialiste en droit du travail et en droit de la famille.

Contactés par Slate.fr, le Défenseur des droits et les organismes dispensant des formations et de l’accompagnement à l’embauche, comme l’Association pour l’emploi des cadres (Apec), affirment en tout cas n’avoir jamais été alertés de telles situations. Au Royaume-Uni, le ministère du Travail a pour sa part lancé une campagne –timide– pour promouvoir les accents régionaux. La vidéo publiée sur Vine répète en boucle: «Vous n’avez pas à perdre votre accent pour décrocher un job.»

«Il est urgent de mener des travaux plus approfondis sur la question de la discrimination à l’accent en France, plaide de son côté Médéric Gasquet-Cyrus dans son article de 2012. Aussi anodines qu’elles puissent paraître, les discriminations peuvent être très mal vécues et peuvent déboucher sur de véritables stigmatisations ou ségrégations sociales, qu’il s’agisse, avec l’accent régional, d’une forme de "racisme intérieur" […] ou de racisme tout court, dans une France et une Europe en proie aux idéologies xénophobes.» Et quand on sait que la Charte européenne des langues régionales attend d’être ratifiée par la France depuis 1999, la reconnaissance de la stigmatisation des accents comme motifs potentiels de discrimination n’est pas gagnée.

1 — Certains des prénoms ont été changés. Retourner à l'article

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