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La visite de Nicolas Sarkozy à Moscou annonce-t-elle un futur axe franco-russe?

Nicolas Sarkozy et Vladimir Poutine, le 29 octobre 2015 I REUTERS/Sergei Chirikov/Pool

Nicolas Sarkozy et Vladimir Poutine, le 29 octobre 2015 I REUTERS/Sergei Chirikov/Pool

Les positions de l'ancien chef de l'État se rapprochent sur plusieurs points de celles de Vladimir Poutine. Une simple manière de se démarquer de François Hollande ou un virage idéologique plus profond?

La conférence de Nicolas Sarkozy sur la situation internationale au prestigieux Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO) fin octobre a été suivie d’un entretien avec Vladimir Poutine. Au-delà des traditionnelles déclarations passionnées et des formules plus ou moins convenues sur la grandeur de l’amitié franco-russe, des rituels existants entre les deux hommes depuis la médiation de l'ancien chef de l'État dans la guerre russo-géorgienne de 2008, quelles perspectives se dressent en cas de victoire du leader du parti Les Républicains à la présidentielle de 2017? 

Nicolas Sarkozy donnerait-il alors un nouveau cours aux relations tumultueuses entre Paris et Moscou, émaillées de l’annulation de la vente des Bâtiments de Projection et de Commandement de classe Mistral (BPC), de plusieurs vagues de sanctions et d’un soutien répété au président ukrainien, Petro Porochenko? Rien n’est moins sûr: en dépit de la rhétorique conciliante adoptée par Nicolas Sarkozy à Moscou, plusieurs forces structurelles entravent le développement d’un partenariat franco-russe décomplexé.

La bonne entente

Les relations entre les deux hommes ont, il est vrai, par le passé, revêtu un aspect de bonne entente et de coopération: en dépit du désaccord sur la proclamation d’indépendance de Ossétie du Sud, la France de Nicolas Sarkozy a proposé sa médiation, contribué à figer la situation dans un «conflit gelé» à l’avantage de Moscou et au détriment de Tbilissi, engagé un partenariat économique et technologique par la conclusion du contrat concernant les BPC Mistral et conduit une politique internationale largement compatible avec les priorités de Moscou. Au fil des sommets et malgré les vicissitudes de la crise en Libye, les deux hommes ont développé une relation de soutien mutuel avantageuse aux deux: le statut d’homme fort de l’un venant régulièrement renforcer la carrure d’homme d’État de l’autre, et réciproquement.

Sarkozy a appelé à la levée des sanctions envers la Russie et s’est ainsi positionné, en rupture avec François Hollande

Plus récemment, le 10 février 2015, Nicolas Sarkozy avait, concernant la crise en Ukraine, repris plusieurs des argumentaires du Kremlin: il avait ainsi souligné les liens historiques de la Crimée et de la Russie, mis sur un même plan l’autodétermination des populations du Kosovo et celle de la Crimée, appelé à une protection des minorités russophones en Ukraine contre les politiques discriminatoires du gouvernement central et appelé au renforcement des liens avec la Russie.

Un alignement des positions

Dans la même lignée, dans son allocution au MGIMO, Nicolas Sarkozy, largement relayé par la presse russe, a soigneusement souligné tous les points de convergences entre Vladimir Poutine et lui-même dans la situation actuelle: il a tout d’abord appelé à la levée des sanctions envers la Russie et s’est ainsi positionné, en rupture avec François Hollande, dans le camp de ceux qui, en Europe, comme la Hongrie, la Grèce ou l’Italie, souhaitent abandonner la politique de fermeté vis-à-vis de Moscou inspirée par la Pologne, les états baltes et appuyée par Berlin. 

L’ancien président a également appelé à former un front uni des Européens, des Russes et des Américains contre le djihadisme international: ayant les mêmes ennemis, subissant les mêmes menaces et étant exposés aux même risques mondiaux, France et Russie sont naturellement alliés sur la scène internationale. En somme, le leader français semble s’aligner sur les positions défendues depuis longtemps par la présidence russe et proclamées urbi et orbi le 28 septembre 2015 à la tribune de l’ONU par Vladimir Poutine au moment de déclencher l’opération militaire russe en Syrie.

Virage stratégique?

Certains au sein même des Républicains espèrent en cas de victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle une inflexion stratégique. Un des grands succès de Vladimir Poutine est précisément d’avoir réussi, dans plusieurs pays d’Europe, à une reconfiguration des lignes inter –et intra– partisanes autour de sa personne et de son action. Par son déplacement à Moscou, Nicolas Sarkozy envoie un signal à l’aile la plus conservatrice de son parti. Le combat pour les valeurs chrétiennes et les valeurs traditionnelles, la lutte contre le terrorisme et les migrations illégales, la promotion d’un État fort et d’un patriotisme décomplexés… Voilà tous les éléments que le futur candidat rassemble à Moscou en bénéficiant de l’aura du président russe.

Les pierres d’achoppement entre Paris et Moscou sont loin de pouvoir être balayées d’un revers de main

Toutefois, Nicolas Sarkozy a préservé, malgré les apparences, plusieurs fils rouges de la diplomatie française de la décennie écoulée: le maintien au pouvoir de Bachar el-Assad, souhaité officiellement par les autorités russe, est, selon lui, un obstacle à la résolution politique de la crise syrienne. En outre, d'un point de vue français, il est possible et nécessaire de faire la différence, au sein de l’opposition syrienne, entre les modérés et les radicaux, contrairement aux thèses soutenues par le président russe, qui a déclaré vaine cette distinction lors de la récente réunion du club Valdaï à Sotchi en rayant l’idée d’un «terrorisme modéré». Enfin, l’idée d’un changement de régime (le regime change néo-conservateur tant honni par le président russe) est repris comme une nécessité par l’ancien président français.

Désaccords fondamentaux

De manière plus générale, les pierres d’achoppement entre Paris et Moscou sont loin de pouvoir être balayées d’un revers de main. Ainsi, la position de la France dans la crise ukrainienne tient à des principes que tous les pouvoirs publics français soutiennent avec constance, y compris au moment de la présidence Sarkozy: le principe d’intégrité territoriale de l’Ukraine est fondamental et interdit une reconnaissance rapide de l’intégration de la Crimée dans la Fédération russe; le principe de souveraineté nationale est également infrangible et ne peut que conduire Paris à réclamer l’application des accords de Minsk I et II visant à rétablir progressivement le «monopole de la violence légitime» de Kiev dans le bassin du Donbass; enfin, la sortie du régime de sanction n’est pas du seul ressort de Paris: un président français nouvellement élu ne pourra qu’en être l’avocat, pas le juge, face aux partenaires européens. 

D’ici 2017, il y a de toute façon fort à parier que l’effet des sanctions sur la Russie aura tant été affaibli (par les stratégies de contournements déployées par Moscou et par un retournement éventuel de la conjoncture en Russie) que réclamer leur retrait sera une position bien plus consensuelle. En somme, à Moscou, Nicolas Sarkozy se pose moins en alternative à la politique russe de François Hollande qu’il ne reprend la ligne traditionnelle des chefs de l’opposition française à l’étranger: lancer quelques formules indirectes contre l’action du chef de l’État français, bénéficier de l’aura de son hôte, mais reconduire en fait la ligne politique traditionnelle du pays. On comprendra dans ces conditions qu’un réalignement franco-russe majeur n’est pas à l’ordre du jour.

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