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Les Brésiliennes à l’assaut du web contre le sexisme

Mathilde Dorcadie, mis à jour le 12.11.2015 à 15 h 27

Un projet de loi qui envisage de restreindre l’accès à l’avortement même en cas de viol est à l’origine d’un mouvement inédit de révolte chez les féministes et les défenseurs des droits humains au Brésil.

Une femme brésilienne face à la police lors d’une manifestation contre la Coupe du monde 2014, à São Paulo, le 25 janvier 2014 | REUTERS/Nacho Doce

Une femme brésilienne face à la police lors d’une manifestation contre la Coupe du monde 2014, à São Paulo, le 25 janvier 2014 | REUTERS/Nacho Doce

«Ça suffit, basta!» disent désormais les Brésiliennes. Elles sont d’abord descendues dans les rues, fin octobre, lors de plusieurs manifestations à Rio de Janeiro, São Paulo et Porto Alegre, vent debout contre le projet de loi soutenu par le président de la Chambre Eduardo Cunha, évangéliste et conservateur, ennemi juré de Dilma Rousseff et actuellement sur la sellette à cause de soupçons de corruption. Pour nombre d’entre elles, ce projet, approuvé en commission mais non voté pour l’instant en séance, est la énième atteinte aux droits des femmes dans un pays qui connaît ces derniers mois un fort retour des valeurs conservatrices.

Si la loi venait à être adoptée, les victimes de viol suivi de grossesse se verraient encore plus difficilement prescrire la pilule abortive au sein du système de santé public (le projet prévoit que le viol devra d’abord être prouvé auprès de la police et des médecins, ce qui retarde d’autant la procédure à un moment où chaque jour compte). Au Brésil, l’avortement est interdit, sauf si la grossesse présente un danger pour la mère, une malformation grave de l’encéphale du fœtus et, jusqu’à présent, en cas de viol.

Ras-le-bol du machisme

Ces dernières semaines, une succession d’événements a réveillé plusieurs acteurs de la société civile, donnant naissance à une campagne transmédia débutée le 2 novembre avec le hashtag #AgoraÉQueSãoElas (Maintenant, c’est à elles!). Pendant une semaine, plusieurs figures masculines, tel le député Marcelo Freixo, connu pour son combat contre les violences policières et carcérales, ou l’humoriste Gregorio Duvivier, de la chaîne YouTube à succès Porta dos Fundos, ont laissé les colonnes de leur chronique hebdomadaire dans les journaux nationaux à des femmes, intellectuelles et activistes, pour qu’elles puissent écrire sur certains faits touchant les femmes et qui sont habituellement sous-traités par les médias. Des blogueurs très suivis ont également fait de même et les textes de ces auteures, qui portent sur le sexisme d’internet, la détérioration des conditions de détention dans les prisons pour femmes, ou encore la situation de la femme noire dans le pays, ont ensuite été largement relayés sur Twitter, ouvrant une fenêtre d’expression sans précédent aux féministes et défenseurs-ses des droits des femmes.

À l’origine de l’initiative, l’universitaire Manoela Miklos raconte comment lui est venue l’idée de la campagne en lisant les journaux après les manifestations contre le projet de loi:

«J’ai été gênée par le fait que tous les articles étaient écrits par des hommes. Des hommes qui disaient à quel point il était important d’entendre les femmes, alors qu’en fait c’était eux qui parlaient!» 

L’âge moyen de la première agression sexuelle chez les Brésiliennes est inférieur à 10 ans

Le mouvement s’inscrit dans un climat de ras-le-bol commencé après la dénonciation de commentaires sexistes, voire pédophiles, sur les réseaux sociaux à propos d’une candidate de 12 ans qui participait à l’émission «MasterChef Junior» à la télévision locale. Pour certains, c’est la révélation sans fard d’une culture machiste, qui imprègne depuis trop longtemps la société. Un collectif féministe a organisé en réaction un sondage sur Twitter, qui a révélé que l’âge moyen de la première agression sexuelle chez les Brésiliennes était inférieur à 10 ans. De nombreuses femmes ont raconté en 140 signes leurs histoires avec le hashtag #PrimeiroAssedio (premier harcèlement), qui a généré 82.000 messages en quatre jours. Enfin, quelques jours plus tard, c’est le sujet de la dissertation du baccalauréat qui portait sur les violences contre les femmes qui a fait l’objet de nouveaux commentaires tendancieux sur internet, certains allant jusqu’à les justifier.

Les Brésiliens sont des internautes très connectés et très assidus sur les réseaux sociaux. Il est donc naturel qu’une partie des débats sociétaux s’y tiennent, et toujours avec ferveur. Les derniers événements, ajouté à un possible recul des droits acquis par les femmes, ont réveillé les mouvements féministes, qui ont décidé qu’il était l’heure de mettre sur la table des sujets trop longtemps ignorés. Prévoyant d’utiliser les mêmes armes numériques que les tenants du discours sexiste, les soutiens de la campagne #AgoraÉQueSãoElas ont eu la bonne surprise de voir que les médias traditionnels leur ont emboîté le pas. La presse brésilienne, à l’image de la presse américaine, donne traditionnellement une large place aux chroniques (columns) et autres billets, parfois très personnels. Ainsi la Folha de S. Paulo, l’Estado ou encore Carta Capital ont publié des textes forts, écrits par des femmes en lieu et place des chroniqueurs masculins.

De la «plaisanterie» aux féminicides

L’un des premiers textes publié sur le blog du journaliste et professeur de sciences politiques Leonardo Sakamoto s’est attaqué aux commentaires sur les réseaux sociaux. Sous le titre «Internet déteste les femmes et personne n’y voit un problème», les deux auteures, Juliana de Faria et Luíse Bello, de l’ONG de défense des femmes Think Olga à l’origine des campagnes #PrimeiroAssedio (premier harcèlement) et «Chega de Fiu Fiu» («Arrêtez les sifflets», portant sur le harcèlement de rue) dénoncent l’ampleur du machisme au Brésil:

«Ce qui fut emblématique dans le cas de “Masterchef”, [...] c’est que nous avons eu la possibilité de voir, sans filtre, la pourriture dans laquelle est plongée la mentalité de beaucoup de Brésiliens. Car on ne parle pas là de personnes rétrogrades, de la vieille génération et hors du coup, non, on parle du public de Twitter: des jeunes, qui ont pour la majorité moins de 30 ans et ont généralement un niveau d’études supérieures.»

Elles dénoncent également le fait que, pour se justifier, les auteurs de commentaires déplacés sur internet mettent en avant la «plaisanterie», voire une forme de «compliment» envers les femmes. Or la violence verbale n’est pas que virtuelle lorsque l’on observe les chiffres et les faits, rappellent-elles.

Le Brésil est en effet dans le top 10 des pays du monde où ont eu lieu le plus d’assassinats de femmes (en 8e position). Ces trente dernières années, le nombre d’assassinats de femmes a augmenté de 230%, ce qui a d’ailleurs poussé le gouvernement à faire reconnaitre par la justice le crime de «féminicide». Par ailleurs, chaque année, ce sont 500.000 viols qui sont enregistrés par la police, sans compter les cas d’agressions violentes, qui ont lieu principalement dans l’entourage et au sein de la famille.

Mathilde Dorcadie
Mathilde Dorcadie (11 articles)
Journaliste
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