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Qui vient au secours de Hollande sur le climat? Son ennemie la finance

Désinvestir des énergies fossiles est une bonne affaire financière | Nathan E Photography via Flickr CC License by

Désinvestir des énergies fossiles est une bonne affaire financière | Nathan E Photography via Flickr CC License by

«Mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance», proclamait Hollande en 2012. Il n’empêche: au niveau mondial, la finance se mobilise pour lutter contre le changement climatique et la bataille ne pourra pas être gagnée sans elle.

On peut reprocher beaucoup de choses à François Hollande et à ses gouvernements successifs, mais un point incontestable est à mettre à leur actif: on n’avait jamais, du moins jusqu’au 13 novembre, enregistré une mobilisation aussi intense avant la préparation d’une conférence sur le climat que pour la COP21. Le résultat ne sera pas totalement satisfaisant. Tout mettre sur le compte de l’état d’urgence et de la version allégée de la COP21 qui en découle serait une erreur: même avant les attentats, il était probable que les engagements pris à Paris en décembre ne suffiraient pas à mettre le monde sur une trajectoire de hausse de la température inférieure à 2°C. Mais il n’empêche qu’avec ces négociations sur le climat une dynamique sera créée et un mouvement irréversible enclenché.

Ironie de l’histoire, ce monde de la finance que François Hollande dénonçait avec vigueur au Bourget le 22 janvier 2012, aura un rôle à jouer considérable dans ce processus et, aussi incroyable que cela puisse paraître, elle est prête à le jouer. Certains de ses membres, et non des moindres, sont déjà à la manœuvre. À la gauche de la gauche et dans beaucoup d’organisations écologistes, cela fait ricaner: comme si l’on pouvait attendre quelque chose des financiers!

Des écolos souvent à côté de la plaque…

Il faut admettre que les plus farouches partisans de la cause climatique sont souvent à côté de la plaque. Ainsi l’économiste Ivar Ekeland, dans son ouvrage Le Syndrome de la grenouille, est tout à fait passionnant quand il pose le problème, mais d’une affligeante cécité quand il évoque les solutions. Donner un prix du carbone par le biais du marché des droits d’émission? Hors de question! «Il n’y a pas de salut à attendre du marché», «amener la lutte contre le réchauffement climatique sur le plan de l’économie, c’est oublier les dimensions éthiques, sociales et politiques du problème».

En fait, ce qui transparaît derrière beaucoup de prises de position similaires, c’est surtout le désir de changer notre société et son organisation. Ce désir est louable, on peut le partager, mais il faut être honnête: si le réchauffement climatique est une menace que l’on craint vraiment et si le monde de la finance peut apporter des éléments de solution, l’ignorer ou le rejeter est  une erreur. La finance est un instrument qui peut être mis au service de toutes les causes, y compris parfois de bonnes causes.

... mais d’autres plus réalistes

La première forme d’action financière, la plus évidente, consiste à arrêter de financer les énergies fossiles, comme le réclament le parti vert européen et d’autres organisations. Mais que fait-on ensuite? C’est là où les choses deviennent intéressantes. Car ceux-là mêmes qui ont organisé le 1er septembre dernier à Paris une «Conférence internationale sur le désinvestissement de combustibles fossiles» écrivent dans leur appel qu’il s’agit de «réorienter les grandes ressources financières qui soutiennent actuellement le maintien d’une économie centrée sur les carburants fossiles» vers la promotion des alternatives à faible carbone et sans carbone.

La finance est un instrument qui peut être mis au service de toutes les causes, y compris parfois de bonnes causes

Nos Verts européens peuvent être heureux: non seulement ils ont été entendus, mais ils ont été précédés par les financiers. Ces derniers n’ont pas attendu que Pascal Canfin, ancien ministre délégué en charge du développement, leur explique ce qu’ils avaient déjà compris tout seuls: «Désinvestir des énergies fossiles est à la fois un enjeu éthique mais aussi une bonne affaire financière, car ce qui est risqué a changé de camp: ce n’est plus investir dans la transition, mais rester piégé avec 25% de son portefeuille financier dans des énergies fossiles en crise.» Déjà des réallocations de portefeuilles sont en cours.

Des milliards de dollars en jeu

La solution la plus simple, qui consiste à ne plus investir dans les énergies fossiles est employée par exemple par CCFD-Terre solidaire, qui a demandé à Meeschaert AM, gérant de son fonds commun de placement Éthique et partage d’en exclure totalement le secteur des énergies fossiles depuis le 4 septembre dernier. D’autres fonds ne se contentent pas de cette approche punitive et s’orientent résolument vers les énergies renouvelables. C’est le cas de Mirova, filiale de Natixis (groupe BPCE), qui gère des fonds investis dans les énergies renouvelables et propose aussi des placements en obligations vertes (green bonds), destinées à financer des projets s’inscrivant dans le cadre de la transition énergétique. Cet engagement suppose une analyse fine de l’empreinte carbone des différents projets et un suivi attentif des évolutions technologiques en cours.

Cet intérêt des milieux financiers pour une économie bas carbone se retrouve à l’échelle internationale. Mirova, comme Amundi ou le Fonds de réserve pour les retraites, fait partie de la Portfolio Decarbonization Coalition, organisation née dans le cadre du PNUE (programme des Nations unies pour l’environnement) et, plus spécifiquement, de l’Unep FI, initiative financière du PNUE, qui compte plus de 200 membres (banques, assurances et sociétés de gestion). Toujours dans le cadre des Nations unies a été lancé en 2006 le PRI, Principles for Responsible Investment, qui incite ses membres à tenir compte des enjeux écologiques et sociaux dans leurs décisions d’investissements. À ce jour, 1.380 organismes financiers gérant près de 60.000 milliards de dollars se sont engagés à suivre ces principes.

Le charbon n’a plus la cote

Le 25 septembre 2014, à l’initiative du PRI, a été lancé le Montréal Carbon Pledge: le signataires de ce texte s’engagent à mesurer et à divulguer chaque année l’empreinte carbone de leur portefeuille financier. L’engagement de Montréal, qui fournit un cadre à l’action de la Portfolio Decarbonization Coalition, compte au bout d’un d’an d’existence plus de quatre-vingts signataires gérant au total plus de 5.000 milliards de dollars. Parmi eux, on compte notamment le groupe Axa, qui a annoncé en mars dernier se retirer des compagnies minières et des producteurs d’électricité réalisant plus de 50% de leur chiffre d’affaires dans le charbon. Quelques jours auparavant, le Crédit agricole avait annoncé son intention de ne plus financer, de façon directe ou indirecte, des projets d’extraction de charbon.

En septembre dernier, lors de la New York Climate Week, le mouvement Divest Invest a annoncé que les fonds de pension, compagnies d’assurances et œuvres philanthropiques s’étant engagés à ne plus investir ni dans le charbon, ni dans le pétrole ni dans le gaz géraient ensemble 2.600 milliards de dollars. Parmi ces philanthropes, tout le monde a remarqué la présence de Justin Rockfeller, administrateur du Rockfeller Brothers Fund, dont la fortune est précisément tirée… du pétrole. Quand un Rockfeller vous déclare «investir dans les énergies fossiles, c’est comme si une fondation pour la lutte contre le cancer investissait dans le tabac», vous hésitez forcément entre l’incrédulité et la satisfaction face à une conversion aussi radicale.

Une tragédie à l’horizon

Le zèle de tous les financiers nouvellement convertis à la religion anti-carbone peut faire sourire, il est tout de même le signe d’un changement certain. Il en est de même lorsque Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Conseil de stabilité financière, ironise devant des assureurs sur les climatosceptiques: «Pendant que certains débattent encore de la théorie, vous êtes déjà aux prises avec la réalité.» Mark Carney n’hésite pas à donner dans le catastrophisme et à annoncer une tragédie: «Avec le temps, les changements climatiques menaceront les assises de la finance et la prospérité à long terme. Bien qu’il reste du temps pour agir, cette fenêtre est de plus en plus petite et finira par se refermer.» Et, au terme d’une très sérieuse étude sur l’impact du changement climatique sur le secteur de l’assurance, la Banque d’Angleterre conclut de façon très explicite que les assureurs peuvent agir de façon positive en assurant les projets d’énergie renouvelable ou en investissant dans les obligations vertes.

Évidemment, il faut rester lucide: le verdissement des discours n’est pas encore celui de l’économie

Évidemment, il faut rester lucide: le verdissement des discours n’est pas encore celui de l’économie et on ne va pas basculer dans un nouveau monde au lendemain de la conférence de Paris. Tous les communiqués d’entreprises, toutes les publicités se plaçant sous la bannière COP21 n’ont souvent qu’un très lointain rapport avec une réelle action contre le changement climatique. Il s’agit d’abord de plaire à une opinion que l’on suppose acquise à la cause climatique. Entre la communication et la réalité, le fossé est très large.

Le gaz et le pétrole n’ont pas dit leur dernier mot

Surtout, il ne faut pas se leurrer: l’action entreprise aujourd’hui est une œuvre de longue haleine qui, pour être efficace, doit être poursuivie avec constance sur plusieurs décennies et de façon intelligente. De ce point de vue, Francis Duseux, président de l’Ifip (Union française des industries pétrolières) n’a pas tort de rappeler que plus d’un milliard de voitures circulent sur la planète, que 20.000 avions et 50.000 bateaux volent ou naviguent tous les jours, que dix millions de foyers se chauffent au fuel en France, et parmi eux 1,5 million en situation précaire. Il est hors de question de se passer des énergies fossiles dans les prochaines décennies. En dépit de leur progression très rapide, les énergies renouvelables pèsent peu encore dans le «mix» énergétique de l’Union européenne: 8%, grâce en partie à l’énergie hydraulique, exploitée depuis longtemps, contre 41% pour le pétrole, 25% pour le charbon et 23% pour le gaz .

Et le président de l’Ufip n’hésite pas à poser les questions qui dérangent: puisque l’on sait que, de toute façon, on ne va pas pouvoir se passer du jour au lendemain des énergies fossiles, pourquoi ne pas essayer d’économiser nos devises et d’exploiter, de façon conventionnelle, le gaz et le pétrole qui sont sous nos pieds? Cinq permis d’exploration seulement ont été attribués au cours des quatre dernières années contre onze en moyenne par an jusqu’en 2011. 

On ne guérit pas d’une addiction du jour au lendemain

Du côté des ministères concernés, il se dit qu’accorder de tels permis au moment de la COP21 viendrait troubler le message que le gouvernement veut faire passer. La logique du raisonnement ne paraît pas très claire. Puisque l’on est dans une phase de «transition», pourquoi ne pas admettre que la dépendance aux produits fossiles ne se guérit pas du jour au lendemain et qu’il faudra encore investir dans ce secteur, ne serait-ce que pour garder des raffineries compétitives et un réseau de distribution de carburants sur tout le territoire, surtout là où l’usage de la voiture est pratiquement indispensable. Ce n’est pas contradictoire avec l’idée d’une réorientation massive des capitaux vers les énergies renouvelables et les nouvelles technologies permettant d’économiser l’énergie.

En tout cas, François Hollande peut être rassuré: son ennemie la finance est maintenant largement acquise à la cause climatique. Si les politiques savent trouver des compromis intelligents (on ne peut pas, par exemple, attendre des pays très dépendants du charbon comme la Pologne, l’Inde ou l’Australie, ou du pétrole, comme les pays du Golfe, qu’ils arrivent à la COP21 débordants d’enthousiasme), ce n’est pas le mur de l’argent qui arrêtera le processus de décarbonisation de l’économie mondiale. Au contraire, de plus en plus nombreux sont les gérants de capitaux qui y voient  une chance de pouvoir gagner de l’argent avec, en prime, le sentiment d’avoir fait œuvre utile. C’est merveilleux, non?

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