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Le crash du Sinaï pourrait nous obliger à repenser la menace de l'Etat islamique

Dans le Sinaï, après le crash du vol de la Metrojet. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany.

Dans le Sinaï, après le crash du vol de la Metrojet. REUTERS/Mohamed Abd El Ghany.

Et si nous étions forcés de considérer un jour l’explosion du vol Metrojet 9268 comme le moment précis où l'organisation est passée d'un problème régional à un danger mondial?

Selon CNN et d’autres médias, les services de renseignement américains et européens soupçonnent l’Etat islamique ou une de ses branches d’avoir utilisé une bombe pour abattre l'avion russe qui s'est écrasé dans le Sinaï le 31 octobre, crash qui a coûté la vie aux 224 personnes qui se trouvaient à bord. Il s’agit de premiers éléments d’informations et il serait plus sage de se garder de juger avant d’en savoir davantage, mais cela pourrait bien être de la plus haute importance. Si elle était confirmée, cette attaque marquerait un changement de cap considérable de la part de l’Etat islamique et nous obligerait à repenser la menace que ce groupe représente pour le reste du monde.

Les membres de l’EI sont caricaturés sous les traits de fanatiques aux yeux exorbités, bien décidés à conquérir le monde en massacrant, en violant et en réduisant en esclavage ceux qui se trouvent sur leur chemin. Hélas, cette caricature est extrêmement proche de la réalité, à une importante exception près: si l’EI fait preuve d’une terrifiante brutalité, l’ampleur de ses opérations a jusqu’à présent été très limitée.

Le groupe semble nouveau parce que les Américains n’ont vraiment commencé à considérer qu’il s’agissait d’une menace sérieuse qu’en 2014, après la décapitation du journaliste James Foley et la soudaine et massive incursion du groupe en Irak. En réalité, il s’est créé dix ans auparavant sous une autre forme, celle d’al-Qaida en Irak, groupe dirigé par Abou Moussab al-Zarqaoui qui a émergé après l’invasion américaine de 2003. Son nom a beau avoir changé plusieurs fois et il a beau être dirigé aujourd’hui par Abou Bakr al-Baghdadi, nous disposons d’une longue liste d’antécédents pour le juger.

Zarqaoui et ses partisans violaient, décapitaient et tuaient eux aussi chiites et sunnites soupçonnés de se ranger aux côtés du gouvernement irakien soutenu par les Américains. Eux aussi avaient proclamé un gouvernement islamique en Irak et pratiquaient des méthodes douloureusement familières à ceux qui ont été témoins de l’émergence de l’EI au cours des deux dernières années. Mais pendant plus de dix ans, l’échelle des opérations du groupe a laissé penser qu’il se concentrait avant tout sur ses ennemis locaux: le gouvernement chiite d’Irak, le gouvernement alaouite de Syrie et, à un moindre degré, des voisins qui lui étaient opposés, comme la Jordanie, l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Liban.

Le champ de bataille s'élargit

Dans ce combat, le groupe a commencé par avoir recours à un mélange de guerre conventionnelle et de guérilla, avec des attentats terroristes conçus pour démoraliser les forces de sécurité ennemies, semer le trouble parmi son peuple et fomenter des tensions sectaires. Assez étonnamment, malgré des prédictions inverses et des années de dévastation aux mains des forces américaines en Irak, les organisations qui ont précédé l’Etat islamique se sont concentrées sur l’élimination des soldats américains en Irak mais sans placer le terrorisme international comme priorité pour élargir le champ de bataille. L’Etat islamique a quant à lui massacré les Américains capturés en Syrie et a appelé à perpétrer des attentats en Occident, mais ces derniers ont été réalisés par ce qu’on appelle des «loups solitaires» dont la plupart ont très peu de connexions opérationnelles au cœur du groupe en Syrie et en Irak.

Pourtant, le groupe de Baghdadi a des filiales dans des endroits aussi divers que l’Afghanistan, la Libye, le Nigeria et surtout le Sinaï, qui lui ont juré fidélité et dont l’engagement a été reconnu. Cependant, ces branches ont pour l’instant largement suivi leur propre programme. Elles ont adopté certaines des méthodes violentes de l’Etat islamique –comme lorsque des adeptes libyens ont décapité des chrétiens et que la branche yéménite a attaqué des mosquées chiites– mais sans vraiment étendre leurs horizons au-delà de chez elles. Certes, vous n’auriez pas voulu être un Américain croisant leur chemin, mais elles n’allaient pas non plus porter la guerre jusqu’en Amérique. Ces groupes semblaient être davantage un problème local, et les vantardises de Baghdadi affirmant qu’ils appartenaient à un califat unifié passaient pour des discours grandiloquents sans vraie signification sur le terrain.

Par conséquent, si l’EI ou ses filiales du Sinaï ont vraiment descendu l’avion russe, cela signifie que l’organisation est peut-être en train de changer sur plusieurs fronts très importants. Tout d’abord, utiliser le terrorisme pour attaquer l’aviation civile serait un grand tournant stratégique. Détournements par le Front populaire de libération de la Palestine à la fin des années 1960 et au début des années 1970, régime de Kadhafi descendant le vol Pan Am 103 au-dessus de Lockerbie en 1988 ou attaques du 11 Septembre: cela fait bien longtemps que des groupes terroristes visent des avions. En 2009 et 2010, la branche d’al-Qaida au Yémen a tenté sans succès de viser des avions civils et des avions-cargos américains. Il se pourrait que l’Etat islamique adopte désormais cette abominable méthode. Heureusement, l’aviation civile est déjà une cible bien gardée. Le fait de savoir qu’une nouvelle bande de brutes sanguinaires pourrait l’attaquer ne va probablement pas aggraver davantage les horribles conditions de voyages des passagers aériens, même si cela peut signifier, en revanche, que vous allez peut-être décider d’annuler vos vacances de Pâques dans l’est de la Libye.

Plus important encore: une nouvelle attaque contre un avion civil signifierait que le champ de bataille s’élargit. Cela signifierait que plutôt que de frapper les bases et le personnel russes en Syrie, l’Etat Islamique les frappe là où on peut les trouver –dans le cas présent, au départ d’une ville touristique égyptienne. C’est là que les filiales de l’Etat islamique deviennent importantes, parce qu’elle augmentent nettement la portée des attaques possibles de l’EI.

Tournant majeur

Attaquer un avion russe peut sembler un geste instinctif compte tenu de la récente intervention de Poutine en Syrie, mais cela aussi montrerait que le vent tourne. Dans le passé, l’organisation se concentrait sur ses ennemis locaux et sur les musulmans qu’elle considérait comme déviants, pas sur les Occidentaux ou d’autres puissances étrangères.

Or, les djihadistes, et aujourd’hui beaucoup de sunnites ordinaires, haïssent tout particulièrement la Russie: il y a donc une possibilité que l’Etat islamique soit en train de faire une exception. Le monde musulman s’est indigné lorsque Moscou s’est mis à massacrer des sunnites en jouant le rôle d’aviation de guerre pour Bachar el-Assad (bien qu’assez ironiquement, les Russes aient concentré leur puissance de feu sur l'opposition syrienne modérée, pas sur l’EI). Et les violences que la Russie exerce depuis longtemps en Tchétchénie, ainsi que son ancienne intervention en Afghanistan, en font un ennemi de toujours. Par conséquent, frapper la Russie augmente la crédibilité de l’Etat islamique en tant qu’ange vengeur du sunnisme.

Mais les Etats-Unis sont eux aussi très haut placés sur la liste des ennemis les plus honnis. L’Amérique a dévasté les rangs d’al-Qaida en Irak au cours des dix dernières années, et aujourd’hui elle bombarde les positions de l’EI en Syrie. Par conséquent, si la Russie devient une cible internationale, il est logique de penser que les Etats-Unis ne devraient également pas tarder à se retrouver en ligne de mire. En fait, cela laisse penser que plus les Etats-Unis seront agressifs contre l’Etat islamique en Irak et en Syrie, plus le groupe sera susceptible de répondre par des actes de terrorisme internationaux.

L’Etat islamique a attiré plus de 100 Américains et plusieurs milliers d’Européens dans ses rangs, il est donc tout à fait prêt à attaquer l’Occident s’il en a envie. J’ai déjà exposé que cette menace était réelle mais souvent exagérée. Ma logique reposait en partie sur le fait que les services de sécurité occidentaux sont en alerte et que beaucoup des djihadistes volontaires n’ont pas l’intention de commettre des actes de terrorisme chez eux; mais les activités locales et régionales de l’EI étaient un important facteur de mon raisonnement. Et les événements m’ont donné raison pendant des années, malgré les nombreux prophètes de malheur. Mais les groupes terroristes sont dynamiques, et si l’Etat islamique place désormais sa priorité sur les ennemis étrangers, alors il s’agit d’un tournant majeur.

Il n’est pas encore tout à fait sûr qu’il se soit agi d’un attentat, et même si c’est avéré, il est encore trop tôt pour affirmer que le groupe est en train de mondialiser ses cibles; ce n’est pas parce qu’il a descendu un avion que cela va devenir une habitude. Mais il se pourrait que nous considérions un jour l’explosion du vol Metrojet 9268 comme le moment précis où la menace de l’EI est passée de problème régional à danger mondial.

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