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À la COP21, le Brésil peut-il s’engager sur la déforestation «zéro»?

Une portion de la forêt amazonienne brésilienne vue du ciel I REUTERS/Nacho Doce

Une portion de la forêt amazonienne brésilienne vue du ciel I REUTERS/Nacho Doce

Au Brésil, la déforestation de l’Amazonie semble enfin sous contrôle. Mais le développement économique, l’esprit pionnier et la culture du soja demeurent des ressorts profonds du déboisement. Vers une déforestation «zéro»? Enquête en Amazonie brésilienne avant la COP21 de Paris.

São Paulo, Bélem, Paragominas, Nova Paragonorte (Brésil)

Comme chaque semaine, Valdery Silva vient arroser ses poivriers. Il devrait le faire tous les trois jours, mais il n’a pas le temps –et pas assez d’eau. Plusieurs plantes sont déjà mortes et cela le désole. Il faut dire qu’ici, à Nova Paragonorte, en Amazonie orientale, la température approche les 35°C en ce début du mois de novembre. Et le jour où je visite avec Valdery ses terres, une chaleur moite et torride nous gagne. 

Valdery est un pionnier qui vit dans «l’arc de déforestation», comme on appelle cette immense zone où la forêt tropicale amazonienne a diminué dangereusement depuis les années 1990. Sur la propriété de 50 hectares qu’il cultive, on aperçoit les restes de la forêt «primaire» (originale): quelques arbres noircis, immenses mais sans feuille ni branche, brûlés jusqu’à la sève, mais restés fièrement debout. Tout autour, un paysage de désolation. 

Quand la forêt brûle

Plus loin, en bordure de la propriété de Valdery, la forêt est bien là. Mais tout autour, on cultive la terre; on la prépare en la brûlant, selon la méthode dite de l’«abattis-brûlis»: cela consiste à abattre les arbres d’abord, à en «prélever» les espèces de qualité, pour vendre leur bois, puis à brûler le reste de la forêt pour la transformer en terrains agricoles ou en pâturages. Parfois, on y fait pousser des poivriers, une culture qui n’existait pas ici, avant que la forêt ne s’en aille. 

«Les agriculteurs ont longtemps pensé que le seul moyen de faire de l’agriculture ici était de brûler la forêt, m’explique Valdery Silva. Mais une prise de conscience a eu lieu pour changer de mode de production et ne plus faire d’abattis-brûlis.»

Pour se rendre sur le front pionnier de Nova Paragonorte, il faut d’abord rejoindre Belém, capitale de l’État du Pará au Nord du Brésil, à 5 heures d’avion de Rio de Janeiro. On est alors dans l’un des États de l’Amazonie. Ensuite, il faut prendre un bus de la compagnie Boa Esperança –un nom prometteur. Sur la route, c’est un autre pays. Plus métis, où les indiens ont croisé les noirs. Plus pauvre, où le développement arrive lentement, une Amazonie loin de la mondialisation dans un pays-continent pourtant émergent. Plus chaud enfin, car on est déjà loin des tropiques et sur la ligne même de l’équateur. La forêt tropicale amazonienne est ici, de fait, une forêt équatoriale. 

L'alternative du tracteur à chenilles

Le bus est bondé. La moitié des passagers sont illégaux et restent debout. Le bus s’arrête dans chaque village –il me faut six heures de route supplémentaire pour, à partir de Bélem, atteindre la ville de Paragominas. Puis, en 4x4, il faut encore prendre une piste couleur rouge et ocre, faite de poussière et de dos d’ânes, pendant deux heures, pour rejoindre Nova Paragonorte. Le village enfin.

Le gouvernement a offert dans les années 1970 et 1980 des parcelles à des pionniers qui y sont venus couper les arbres et brûler la forêt

C’est en fait un hameau avec 211 familles. Le jour où je l’accompagne, Valdery Silva enchaîne plusieurs réunions avec les habitants pour discuter de l’arrivée d’un nouveau tracteur à chenilles, sponsorisé par la direction des affaires agricoles de l’État du Pará. Le tracteur à chenilles s’adapte à tous les terrains et il évite la culture par le feu. 

Une dizaine de paysans participent à la réunion. Elle a lieu au siège de l’Associaçao dos produtores familiares da Nova Paragonorte. Un représentant de l’État, Jaco, y prend la parole, introduit par Valdery. On débat des mérites du tracteur à chenilles, des horaires à se répartir pour son utilisation collective, par rotation. 

Forêt vs. propriété

Nova Paragonorte est une communauté d’un type particulier, baptisé ici «assentamento». Cela est caractéristique des fronts pionniers. Le gouvernement a offert dans les années 1970 et 1980 des parcelles de forêts amazoniennes à des pionniers qui y sont venus affronter la nature, couper les arbres et brûler la forêt. En échange, ces familles ont obtenu le droit de cultiver leur parcelle: celle-ci ne leur appartient pas, au sens patrimonial du terme, mais les pionniers en ont durablement l’usage. Voici l’un des premiers ressorts de la déforestation: longtemps, on a déboisé la forêt afin d’en gagner la propriété. 

En quête d’eldorado, des milliers de Brésiliens ont quitté leurs régions, leurs familles: ils ont tout misé sur l’Amazonie. Au début, ils ont fait une route –le plus souvent une piste peu praticable. Avec la piste est arrivée l’électricité. Et bientôt, des migrants, des machines et des engrais: un hameau pionnier a été bâti. Le bétail et la dynamique d’expansion des pâturages ont suivi, presque naturellement, au détriment du massif forestier. L’agriculture s’est développée, elle aussi, contre la forêt.

Le Far West brésilien

C’est ainsi que le «front pionnier» avance. La «fronteira», la limite entre la forêt sauvage et les cultures, aussi. On est toujours à la «frange» de la forêt; et la forêt recule; la frange se déplace; la «fronteira» avec elle. C’est un mouvement sans fin.

Comment concilier la préservation de la forêt et le développement économique? Telle est la question que tout le monde se pose, à la veille de la COP21 de Paris

Entre 2000 et 2010 près de 2 millions de Brésiliens –migrants sans terre, colons installés officiellement, exploitants forestiers, éleveurs et parfois trafiquants– ont émigré dans les États amazoniens. Et on estime que 500.000 familles vivent encore aujourd’hui sur le front pionnier au Brésil. Ce fut un véritable Far West brésilien au XXIe siècle. 

Les conséquences se mesurent à l’œil nu, sur le terrain. En quarante ans, plus de 750.000 km2 de forêt amazonienne ont été éliminés. Et à Nova Paragonorte, je vois des « zones ouvertes», un euphémisme pour évoquer de larges bandes de terre déforestées. Ici, c’est encore un «front pionnier actif» –la déforestation s’y poursuit.

Quelle place pour l'écologie?

Comment concilier la préservation de la forêt et le développement économique? Telle est la question que tout le monde se pose, à la veille de la COP21 de Paris –et particulièrement ici, en Amazonie. L’émergence du Brésil a contribué à un nouveau pic de déforestation dans les années 1990, et une nouvelle fois autour de 2003, lorsque la culture du soja transgénique s’est généralisée en Amazonie. 

L’acquisition de terre par des paysans sans terre, ou par des hommes sans travail, est une motivation profonde que les considérations écologiques peuvent difficilement freiner. Les bovins et le soja sont d’autres moteurs de la déforestation. Le cheptel de bœufs est passé en Amazonie de 8,5 à 80 millions de têtes entre 1974 et 2005. Pour beaucoup, le déboisement a été perçu comme un signe de progrès.

La contre-intuition de Lula

Depuis, l’élection à la présidence de Lula da Silva, en 2002, une autre politique a été mise en œuvre. Lentement. Contre-intuitif, Lula a misé sur l’environnement, l’énergie verte et la fin de la déforestation. Et il a pensé que ces priorités étaient compatibles avec le développement. En gros, il a misé sur un développement vert et durable.

Un nouveau code forestier, exigeant sur les questions environnementales, a été adopté, sous la présidence de Dilma Rousseff

«En raison de son parcours –le syndicalisme automobile–, Lula privilégiait plutôt le développement économique sur l’environnement. Le développement durable n’était pas vraiment sa priorité, à la différence de Marina Silva», relativise toutefois, lors d’une rencontre à São Paulo, Matthew Shirts, le responsable de l’important site écologique Planeta Sustentavel, qui appartient au groupe de médias brésilien Abril.

À partir de 2004, la ministre de l’Environnement de Lula, Marina Silva, une seringueiro –ces fameux cultivateurs de latex– qui a grandi à Rio Branco en Amazonie, et fut femme de ménage avant de rejoindre le gouvernement, a fait voter des lois vertes. D’autres ministres pro-actifs lui ont succédé depuis. En 2007, le président Lula a annoncé fièrement au sommet de la Cop de Bali, que la déforestation était «stoppée». 

Punir les «crimes écologiques»

Ces politiques de limitation du déboisement, complexes, multiples, dont certaines ont été imaginées avant Lula et continuées depuis, ont réussi au-delà de toute espérance. Elles visent, en fait, à jouer sur tous les leviers à la fois. Il s’agit d’abord de contrôler le foncier (pour sortir du flou cadastral) et de mettre la pression sur les abattoirs, les supermarchés et les banques (pour imposer la commercialisation de la viande et l’octroie de crédits bancaires aux seuls propriétaires «verts»). Le ministère brésilien de la Justice est également entré en action pour punir sévèrement les «crimes écologiques». 

Un nouveau code forestier, exigeant sur les questions environnementales, a été adopté, sous la présidence de Dilma Roussef (bien que celui-ci ait été assoupli en 2012 sous la pression de la ministre de l’agriculture, Katia Abreu). Des règles de zonages, des parcs nationaux (44% de l’Amazonie désormais), des réserves indiennes protégées et autres zones préservées ont été imaginées et figées. Un moratoire (limité) sur le soja a fait le reste. 

Ces dernières années, la baisse de la déforestation a été constante. Celle-ci correspond aujourd’hui à moins de 20 % de ce qu’elle était au début des années 2000. On serait passé en Amazonie de 20.000 km2 de forêts détruites, par an, à environ 5.000 km2 aujourd’hui. Un net recul. Mais un recul incomplet. 

Dans cette région, la forêt équatoriale a disparu à plus de 50%. À la place: des pâturages et des terres agricoles

Une fazenda à Paragominas

Avec un chapeau de cowboy et une chemise à carreaux, Percio Barros Dalimma est un «fazendeiro». Un grand propriétaire agricole qui gère une «Fazenda» d’environ 1.000 hectares. Il en a hérité de son père. Nous sommes à Paragominas, la grande ville de cette région amazonienne, et je visite en gros pick-up la propriété de Percio. Au contraire de l’agriculture familiale, comme à Nova Paragonorte avec ses petites parcelles et ses «assentamentos», on est ici dans une ferme de grande échelle –un autre modèle en Amazonie. 

Dans cette région, la forêt équatoriale a disparu à plus de 50%. Les arbres géants, connus pour leur impressionnante canopée, n’existent guère et la végétation est plus basse. À la place: des pâturages et des terres agricoles. Percio Barros Dalimma possède environ 1.000 têtes de bétail. «Une vache par hectare», résume-t-il. Sur cette vaste propriété, il alterne la viande et les céréales. Il cultive du maïs, du riz, du millet et d’abord du soja. «Transgénique», précise-t-il, avant d’ajouter: «C’est la mondialisation!» (Le soja génétiquement modifié, plus tolérant à l’humidité, est cultivé mécaniquement depuis les années 1990 en Amazonie; et dans le seul État du Pará on estime que les surfaces plantées en soja ont augmenté de 7.000% entre 2002 et 2013). Un autre ressort puissant de la déforestation. 

Un arbre a plus de valeur mort que vivant

Au mur de son bureau, où l’on termine la visite, Percio me montre le cadastre légal de l’exploitation agricole. On distingue la forêt «primitive», préservée; la forêt «secondaire», replantée; les parcelles à reboiser; les zones de culture des céréales et les pâturages. Tout est minutieusement répertorié sur ce document officiel certifié et contrôlé par satellite par l’Institut national de la recherche spatiale brésilien, ou INPE. Qui veille désormais sur la forêt.

C’est triste à dire, mais la forêt n’a de valeur que coupée. Si on ne la coupe pas, on n’aura aucun bénéfice

Percio Barros Dalimma

Percio Barros Dalimma résume son dilemme: 

«Mon père me disait que la forêt aurait un jour une grande valeur et qu’il fallait la préserver. J’attends toujours ce jour. C’est triste à dire, mais la forêt n’a de valeur que coupée. Si on ne la coupe pas, on n’aura aucun bénéfice.»

La forêt aurait donc davantage de valeur couchée, plutôt que debout! Ici encore, les risques pour l’environnement (et les vertus de la forêt en matière de biodiversité ou pour capturer les émissions de gaz à effets de serre) pèsent peu face au modèle économique amazonien. Et pourtant, la déforestation semble ici à l’arrêt. Une décennie de politiques publiques vertes et d’intérêts privés mêlés, de prise de conscience collective, aussi, des risques du réchauffement climatique, perceptibles ici-même, ont mis un frein au déboisement. 

Label «commune verte»

Percio joue le jeu avec sa Fazenda-modèle mais il sait ce qu’il lui en coûte. Il le fait pour respecter la loi, plus que par souci de l’environnement; les abattoirs lui demandent des comptes et la grande distribution aussi. Il aime pourtant sa forêt, et cela joue à la marge. Alors, il a contribué à ce que sa ville, Paragominas, placée hier sur la liste noire des 36 communes qui défrichaient le plus, soit maintenant labellisée «commune verte». La scierie, que je visite avec lui, et où l’on coupait les arbres sur sa propriété a été transformée en silos à céréales. Une Zone de protection prioritaire interdit désormais toute coupe d’arbre. La déforestation semble, ici aussi, sous contrôle.

Faut-il chercher les responsables de la déforestation restante? Tout le monde se rejette la faute. Les petits fermiers des assentamentos reprochent aux grands cultivateurs mécanisés la déforestation; et ces derniers accusent l’agriculture familiale de continuer petitement à ne pas respecter les règles, alors que les gros sont les plus surveillés.

Le Brésil fait partie encore récemment des 10 plus grands émetteurs de CO2 de la planète

Les conséquences de la déforestation de la forêt amazonienne sont pourtant dramatiques en terme de libération de gaz à effet de serre et, donc, en matière de réchauffement climatique. Avec ses 5 millions de km2 de jungle, le Brésil est l’acteur clé de la déforestation puisqu’il représente à lui seul autant de forêts que les trois pays les plus boisés suivants (Congo, Chine et Australie). En outre, le Brésil faisait partie encore récemment des 10 plus grands émetteurs de CO2 de la planète; et, selon une étude scientifique, certaines zones de déforestation (comme celle du Mato Grosso) «émettent à elles seules autant de CO2 que l’ensemble du parc automobile brésilien». Peu à peu, ces arguments ont commencé à porter et le Brésil s’est résolu, à son corps défendant, à la fin de la déforestation.

Vers une déforestation «zéro»?

Aujourd’hui, les fronts pionniers de Paragominas et de Nova Paragonorte sont à l’arrêt; on y déboise d’autant moins que, pour une large part, la déforestation a déjà eu lieu. Il est interdit d’attenter davantage à l’Amazonie, sauf dans les forêts dites «secondaires» (déboisées et reboisées où l’on peut «prélever» légalement et régulièrement des arbres). Ponctuellement, ces régions connaissent encore des phénomènes de déforestation sur leurs franges, mais la situation paraît sous contrôle. On parle désormais de front «post pionniers». 

Pourtant, j’ai aperçu depuis la longue piste qui relie Paragominas à Nova Paragonorte, des incendies à répétition. Accidentels ou volontaires, ils attestent que la forêt continue à brûler, ici ou là. À la marge, certes, mais elle brûle encore. Et dans cette région reculée et loin de tout, je n’ai vu aucune caserne de pompiers, aucune surveillance aérienne des incendies. Le feu reste l’un des derniers témoins anonymes d’une déforestation qui se poursuit et qui ne dit pas son nom.

Passer en dessous de ce seuil sera difficile, tant les ressorts du déboisement restent profonds

Un rêve et ses limites

C’est ainsi que le Brésil continue à voir disparaître 5.000 km2 de forêts chaque année. Passer en dessous de ce seuil sera difficile, tant les ressorts du déboisement restent profonds, autant économiques qu’inscrits dans l’identité et la vie des pionniers. Et parce qu’il y a encore des feux, des vaches à nourrir ou du soja et des poivriers à cultiver. 

 

La «zéro déforestation» reste un beau slogan (inventé dans les années 2000). Il sera peut-être brandi à la COP21, loin des réalités de terrain. Le déboisement est peut-être sous contrôle. Mais en Amazonie orientale, on continue à rêver, en regardant les arbres droits, à ce qu’ils pourraient rapporter s’ils étaient couchés. 

J’utilise pour cet article deux études scientifiques: François-Michel Le Tourneau, Le Brésil maitrise-t-il (enfin) la déforestation en Amazonie? et René Poccard, et al. Amazonie, la forêt qui cache la prairie (2015). Merci à Hervé Théry (CNRS/USP- São Paulo-Brésil), René Poccard  (CIRAD-Paragominas), Sophie Plassin (CIRAD-Paragominas) et Étienne Polge (INRA-Paragominas) qui m’ont guidé ou accompagné cette semaine en Amazonie

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