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Cet abolitionniste avait tout compris à la puissance politique de l’image

Portrait de Frederick Douglass (env. 1865-1880) | Library of Congress (domaine public)

Portrait de Frederick Douglass (env. 1865-1880) | Library of Congress (domaine public)

Né esclave, Frederick Douglass avait saisi dès le XIXe siècle comment la «faculté de faire image» pouvait servir ses objectifs politiques. Et s’en était emparé.

Les portraits de l’abolitionniste américain Frederick Douglass (1818-1895) sont devenus des symboles aux États-Unis. Ce n’est pas hasard, explique un article de New Republic: il était «un des premiers à considérer l’image fixe comme un instrument de relations publiques». Il était convaincu de l’intérêt que pouvait avoir la photographie dans la lutte des droits et dans la diffusion d’une culture visuelle de masse. L’histoire ne lui a pas donné tort.

Portrait de Frederick Douglass (env. 1850) | Library of Congress (domaine public)

Contrôler son image

Cette histoire est racontée dans un ouvrage qui vient de sortir: Picturing Frederick Douglass: An Illustrated Biography of the Nineteenth Century’s Most Photographed American. «Image par image, les auteurs de l’ouvrage montrent avec quel soin Douglass a tenté –à une éqoque où, pour les gens de couleur, cela était simplement inimaginable– de contrôler son image», explique l’article de New Republic.

Trois des essais de Frederick Douglass republiés dans l’ouvrage, Lecture on Pictures (1861), Age of Pictures (1862), Pictures and Progress (entre 1864 et 1865), montrent à quel point la lutte pour la justice et la photographie sont liées. La «faculté de faire image, écrit-il dans Lecture on Pictures, est une grande puissance». Elle permet de rendre «la nature subjective objective».

Rares sont ceux qui comprennent un principe, nombreux sont ceux qui ont besoin d’une illustration

Frederick Douglass, dans Picture and Progress

Dès le XIXe siècle, la communauté afro-américaine se saisit de cet outil, qui lui permet de documenter les crimes, les discriminations et les lynchages mais aussi de diffuser une image positive de la communauté:

«Les communautés marginalisées ou discriminées sont particulièrement sensibles au contrôle de leur image, expliquait Jean Kempf, professeur de civilisation américaine à l’université Lyon-II dans un article du Monde publié l’année dernière sur le sujetOn peut dire que beaucoup de noirs américains, de par le “corps qu’ils habitent”, sont toujours conscients de l’image qu’ils projettent ou que l’on projette d’eux.»

Précipiter l’action

Si Frederick Douglass décrit la photographie comme «conservatrice» et tournée vers l’auteur, elle constitue aussi pour lui un reflet du progrès. Elle précipite l’action. «Rares sont ceux qui pensent, nombreux sont ceux qui ressentent, écrit-il. Rares sont ceux qui comprennent un principenombreux sont ceux qui ont besoin d’une illustration.»

Avec internet, la communauté afro-américaine peut maintenant raconter sa propre histoire, la diffuser et permettre à des milliers de gens de se l’approprier. C’est ce qui s’est passé à Ferguson à la suite de la mort de Michael Brown, un adolescent noir de 18 ans, non armé, tué par un policier blanc, à l’été 2014. 

«Si je suis abattu par la police, se demande cet internaute, laquelle de ses deux images serait publiée?» Des milliers d’Afro-Américains avaient alors relayé ce hashtag pour dénoncer la façon dont Michael Brown avait été présenté par certains médias. Son dernier geste, mains en l’air demandant de ne pas tirer, a également été réapproprié par les manifestants comme signe de ralliement et largement diffusé à travers les images... comme l’avait été deux ans plus tôt le sweat à capuche de Trayvon Martin, un adolescent noir assassiné par un volontaire effectuant des surveillances de voisinage.

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