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À quoi pense la pop française ?

Montage fait à partir des pochettes des derniers albums de Sébastien Tellier, Mansfield Tya, Perez et Feu! Chatterton.

Montage fait à partir des pochettes des derniers albums de Sébastien Tellier, Mansfield Tya, Perez et Feu! Chatterton.

Ces dernières années, des dizaines d’artistes français décomplexés ne cessent de revitaliser l’utilisation de leur langue maternelle. Si leurs mélodies sont à l’image de l’ère numérique, troussant des liens entre divers genres musicaux, que disent leurs textes de notre époque?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Miossec avait amplement raison lorsqu’il nous conseillait de «regarder un peu la France». C’était en 1995. À la fin des années 1990, la pop française, c’était Thomas Fersen, Louise Attaque, Bertrand Burgalat, Les Innocents et Katerine. C’était beau, ambitieux et ouvert sur de nouveaux horizons, mais ça restait encore presque systématiquement ancré dans un certain héritage de la chanson française à texte. 


Vingt années se sont écoulées depuis et cette effervescence semble avoir pris une toute autre dimension. Bien aidés par les Smac’s, le Fair, l’appui de certains médias (Frànçois & The Atlas Mountains en couverture simultanée des Inrockuptibles, de Tsugi et de Magic en mars 2014),  de fervents labels (Born Bad, Clapping Music, Entreprise, La Souterraine) ou d’une dizaine de tremplins nationaux (Les Inrocks Lab, le Printemps de Bourges,…), on ne compte même plus le nombre de nouvelles têtes qui émergent chaque année, marginalisant chaque fois un peu plus l’utilisation de l’anglais dans le texte. De Grand Blanc à Feu! Chatterton, de Flavien Berger à Requin Chagrin, en passant par Pharaon De Winter, Gratuit et Blind Digital Citizen, l’année 2015 a d’ailleurs déjà réservé de belles surprises et de belles découvertes. Au point de se demander ce que peuvent bien dire tous ces artistes de notre époque?


Le divertissement avant la politique

On dit parfois des musiciens d’aujourd’hui qu’ils ne sont que des resucées des générations précédentes, de simples adeptes du copier-coller. À juste titre, Arthur Teboul, chanteur de Feu! Chatterton réfute ces termes. Lui et ses contemporains, dit-il, sont des inventeurs et des mélodistes tout ce qu’il y a de plus sérieux, et s’il reconnait un certain héritage de Noir Désir dans sa démarche, il confesse avoir une approche nettement plus nuancée d’un point de vue politique:

«Ce n’est pas uniquement lié à la chanson ou à la pop, même le hip-hop, dans son versant populaire, est davantage dans le divertissement que dans la politique aujourd’hui. En revanche, je ne pense pas que l’engagement soit mis de côté, il n’est simplement pas mis en ligne de front. Le message est peut-être plus subtil. Notre chanson “Côte Concorde”, par exemple, peut-être vue à la fois comme une chanson engagée, comme une tragédie ou comme un cri libérateur.»

Je n'aime pas être assimilée à un courant politique. Je remets aussi bien en cause mes valeurs que celles de la République

Julia Lanoë


De son côté, Julia Lanoë, l’une des deux nantaises de Mansfield Tya, groupe en activité depuis une dizaine d'années, s’interroge: «Je ne sais pas pourquoi les artistes se sont totalement désengagés. Par fatigue, peut-être. Par lassitude. Pour ma part, je n'aime pas être assimilée à un courant politique. Je remets aussi bien en cause mes valeurs que celles de la République.» La différence entre la double décennie 1960-1970 et notre époque totalement dépolitisée se trouve sans doute ici. Par le passé, les artistes n’hésitaient pas à embrasser les utopies de leur époque quitte à se servir de la musique pour revendiquer l’existence d’une communauté spécifique: les travailleurs immigrés (Dansons Avec Les Travailleurs Immigrés (À Bas La Circulaire Fontanet) du Collectif Le Temps Des Cerises), la classe ouvrière (Chansons de Colère de Senthaclos ou Cadences du Groupement Culturel Renault), les minorités sexuelles («Nadine Jimmy Et Moi» d’Alain Kan) ou la cause noire avec l’album Répression de Colette Magny

La pop, «une nouvelle façon de vivre»

À toutes fins utiles, rappelons que cette dernière est de tous les combats dans les sixties et seventies –elle documente littéralement les évènements de Mai 68 sur 68/69, publie un 45t avec un portrait de Fidel Castro sur la pochette, mène des enquêtes ouvrières qu’elle transforme en documents sonores, chante l’anti-impérialisme sur Vietnam 67, etc.–, œuvrant ainsi dans le sens du Front de libération et d’intervention pop qui, pour conclure son manifeste publié en octobre 1970, prétend que la «pop, c’est autre chose qu’un marché, c’est une nouvelle façon de vivre qui passe nécessairement par la contestation radicale de la société bourgeoise».

Mais les lendemains de 1968 ne se caractérisent pas uniquement par une génération d’artistes au poing levé. C’est aussi et surtout une période où l’on expérimente le format chanson, y compris chez des artistes aussi populaires que Brigitte Fontaine, Christophe, Dick Annegarn, voire Nino Ferrer et Bernard Lavilliers. Aujourd’hui, impossible d’imaginer les pontes de la chanson française adopter la même démarche. En revanche, les tentatives sont multiples du côté de l’indépendance où les algorithmes de YouTube et Spotify semblent avoir rendu poreuses les barrières stylistiques. 

 

Notre propos ne doit pas être considéré comme une défaite. C’est une fuite mais par l’esprit

Arthur Teboul de Feu!Chatterton

De beaux perdants

Reste que ce mélange sonore n’est jamais mise au service d’un propos délibérément engagé. Il suffit de s’intéresser aux titres des morceaux ou des albums pour comprendre que la génération des 20-30 ans, visiblement désenchantée, semble davantage isolée que révoltée: «Une version améliorée de la tristesse» de Peter Peter, «Blizzard» de Fauve, «Presque Invisible» de Chevalrex, etc. À y regarder de plus près, on peut même dire qu’elle n’a qu’une obsession: s’évader. De «Adieu l’enfance» de La Féline à «Il faut Partir» d’Aline, de «Saisis la corde» de La Femme à «Fuir» de Taulard, en passant par «Voyager nu» d’Arnaud Le Gouëfflec, «Pour oublier, je dors» de Mansfield Tya ou le premier album Ici Le Jour (A Tout Enseveli) de Feu! Chatterton… tous ces musiciens, issus d’une même génération de crise (économique, bien sûr, mais aussi identitaire), répètent le même schéma: tailler des textes dans le tissu du réel tout émettant l’évident désir de le fuir.

Pour Arthur Teboul, «notre propos ne doit pas être considéré comme une défaite. C’est une fuite mais par l’esprit. Ce n’est pas un abandon mais une désillusion légère. On sait pertinemment que nous n’avons pas d’armes assez fortes pour changer les choses à notre échelle, alors on propose une vision du monde à entendre comme des promenades. “Le long du Léthé”, “Le Pont Marie”, “Vers le pays des palmes”… Tous ces titres sont faits pour emmener l’auditeur faire un tour avant de rentrer à la maison».

 

«Un repli sur soi, une ambiance anxiogène»

À la tête du label Entreprise (Moodoïd, Grand Blanc, Blind Digital Citizen), Michel Nassif et Benoît Tregouet ne disent pas autre chose:

«Tous ces nouveaux artistes sont parfaitement au courant de ce qui se passe et sont pleinement ancrés dans la réalité sociale. Cela dit, ils ont tous choisi de faire un pas de côté, de mettre un peu de rêve dans leur désenchantement. Ce n’est pas un refus, c’est juste une volonté de tracer sa route et de s’affirmer.»

C'est comme s'il y avait une sorte de contraste entre euphorie et angoisse

Perez

Même son de cloche chez Perez, ex-leader d’Adam Kesher et auteur de l’excellent Saltos début octobre, qui en profite toutefois pour émettre d’autres pistes de réflexion: «D’un côté, c’est vrai qu’il y a un repli sur soi, une ambiance anxiogène, mais je sens aussi une certaine injonction constante à l’hédonisme. Comme s'il y avait une sorte de contraste entre euphorie et angoisse. D’un point de vue populaire, “Alors, on danse?” de Stromae illustre parfaitement ça.»

Soyons désinvoltes, n’ayons l’air de rien

Sur un versant plus indépendant, «La Fête noire» de Flavien Berger, «Samedi la nuit» de Grand Blanc, «Nuit Blanche» d’Iñigo Montoya! et, surtout, «Bleu Lagon» de Mansfield Tya et son fameux refrain répété mantra  («Je n’ai nulle part où me barrer/Je vais faire la fête à en crever») poursuivent la même démarche. L’évasion passe alors par l’ambiance euphorique des nuits sans fin, par cette façon de danser avec frénésie pour noyer son spleen et rendre séduisant l’ennui. Cela passe aussi parfois par la psyché.


Et là, Flavien Berger, auteur de l’aventureux Léviathan au printemps dernier, illustre cette idée mieux qu’aucun autre: «Personnellement, je me reconnais dans une pop qui cherche un ailleurs, qui fait rêver. Non pas parce que je veux fuir la réalité, mais parce que je pense avoir une position post-moderne, un peu méta. J’ai la volonté de faire vibrer les choses, de créer des frictions de sens. Comme Jacques ou Salut C’est Cool, je questionne les objets musicaux. Autant dire que je pense sincèrement raconter la même chose que beaucoup d’artistes avant moi, mais, grâce aux nouveaux outils d’expression, je le fais sans doute de manière neuve, avec de nouveaux points de vue.»

Celui qui a commencé la musique sur une Playstation dit vrai. Que l’on pense à Aline, Alexandre Delano, Arman Méliès, Mustang, La Fille De La Côte ou la quasi-totalité des entités précitées, tous assument la littéralité de la langue française, mais semblent avoir trouvé une autre façon de l’exprimer. Parfois avec mélancolie («Constamment je brûle» d’Arman Méliès, «Le Chagrin» de Requin Chagrin), parfois en évoquant l’absence d’un être aimé («Nous étions deux» de La Femme, «Comment as-tu pu m’abandonner ainsi?» de Camille Bénâtre), souvent en regrettant l’évolution des choses («Chaque jour oui passe» d’Aline, «Quitter l’enfance» de Baptiste Hamon) ou en rêvant d’un ailleurs («La Lune» de Moodoïd, «Aller vers le soleil» de Sébastien Tellier), mais toujours en parlant de «ce qui est essentiel avec anachronisme», comme le conclut joliment Julia Lanoë.

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