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On vous dirait bien ce qu’il y a dans votre whisky… mais c’est illégal!

Les whiskys This is Not a Luxury Whisky et Flaming Heart (Christine Lambert)

Les whiskys This is Not a Luxury Whisky et Flaming Heart (Christine Lambert)

Il sera bientôt plus facile de faire avouer son âge à une star hollywoodienne qu'à un single malt, et Compass Box vient de l'apprendre à ses dépens. Retour sur une polémique grotesque.

Un événement ubuesque mais sans doute lourd de conséquences a secoué la planète Malt il y a quelques jours. Compass Box, le créateur de whiskies d’assemblage fondé il y a quinze ans par John Glaser, s’est fait remonter les bretelles à la hussarde par la Scotch Whisky Association (SWA), qui veille à l’intégrité du trésor national écossais. Que lui reproche-t-on? Non pas sa créativité débridée, qui a pu par le passé hérisser le poil du puissant lobby, mais sa trop grande… transparence.

Selon son habitude, Compass Box a en effet publié sur son site la composition de ses deux dernières créations, This is Not a Luxury Whisky et Flaming Heart. Avec un peu trop de précision puisque, non content de citer les distilleries, l’assembleur a en outre eu l’outrecuidance de communiquer le type de fût et l’âge des eaux-de-vie. Or, accrochez-vous au bastingage: ce dernier point est illégal. Et, sous la menace de la SWA  saisie par un «producteur anonyme», Compass Box a dû faire le ménage sur son site et ramener un peu de salutaire opacité sur ses whiskies.


L’article 12.3 du règlement européen CE 110/2008 relatif aux boissons spiritueuses précise en effet que seul l’âge du plus jeune composant peut être précisé «dans la désignation, la présentation ou l’étiquetage d’une boisson spiritueuse». Autrement dit, un whisky assemblé avec des fûts de 8 à 18 ans doit afficher 8 ans. Un single malt de 12 ans ne peut incorporer que des eaux-de-vie de 12 ans et plus.

Or, le malt subit depuis peu une cure de rajeunissement à rendre jaloux l’inventeur du Botox®. Cela ne vous a pas échappé –et vous êtes nombreux à m’interpeller régulièrement sur le sujet–, l’âge disparaît sur les étiquettes des bouteilles plus rapidement que sur la fiche Wikipédia de certaines actrices, laissant l’amateur de malt un tantinet déboussolé. Il faut le comprendre: l’industrie lui a entonné pendant des décennies la ritournelle «plus c’est vieux, meilleur c’est» sur l’air du «plus c’est cher», l’encourageant à se fier aveuglément au chiffre. Moyennant quoi aujourd’hui, planté chez son caviste devant Ruby (Macallan), Port Ruighe (Talisker), Taghta (Glenmorangie), Uigeadail (Ardbeg) ou Skiren (Scapa), il ne sait plus sur qui miser son/ses billet(s) de 50.

Alors, il est bien content, l’amateur déboussolé, quand un producteur se propose de l’éclairer et lui explique que les eaux-de-vie qui composent –au hasard– This is Not a Luxury Whisky ont de 19 à 40 ans. Et même, tiens, que dans ce magnifique blended scotch[1] qui a fait sensation au dernier Whisky Live Paris, il y a 79% de Glen Ord 19 ans vieilli en sherry butts de premier remplissage, 10,1% de whisky de grain de Strathclyde 40 ans, 6,9% de whisky de grain de Girvan 40 ans et 4% de Caol Ila 30 ans, ces trois derniers élevés en hogsheads de chêne américain de second remplissage –Compass Box n’a pas le droit de l’écrire, mais moi, si.

Des chais d'Aberlour.

Il faut se faire une raison, les «NAS» (no age statement), comme les pro désignent ces whiskies sans compte d’âge, ont durablement envahi nos étagères, et nous reviendrons très bientôt sur le sujet (je sais, je vous le promets régulièrement). Perso, je n’ai aucune opposition de principe à cette révolution: seul le goût du malt peut à mes yeux arbitrer les débats et bien idiot qui confond âge et maturité, que ce soit dans les bouteilles ou dans le cœur des hommes. Mais il est incompréhensible qu’elle ne s’accompagne pas d’un surcroît d’information pour éduquer les consommateurs au goût.

Cette demande de transparence, de traçabilité accrue, est inéluctable, et s’impose d’ailleurs à marche forcée dans l’alimentaire. Pourquoi l’empêcher dans les spiritueux? Entendons-nous bien: la transparence totale est impossible. Sur les colossales quantités de certains blends et single malts, les assemblages varient d’un batch (cuvée) à l’autre, sans que pour autant le goût du whisky s’en trouve modifié. Mais ce ne sont pas sur ces bouteilles-là que l’amateur-déboussolé s’interroge.

Lui aimerait surtout savoir ce qui entre dans le Johnnie Walker Blue Label ou le Dewar’s Signature (190 euros), dans le Tun 1509 de Balvenie (340 euros), dans le Macallan Ruby (200 euros), l’Ardbeg Supernova 2015 (125 euros il y a deux mois, 550 euros aujourd’hui) ou encore le Compass Box Flaming Heart (139 euros) –oh pardon, ça je peux vous le dire[2]. Cet été, j’ai eu l’impression d’arracher sans anesthésie les molaires du staff de Suntory en cherchant à savoir ce qui justifiait le prix du Bowmore Mizunara Cask Finish (pas loin de 1.000 euros). Autant essayer de faire avouer son âge à Arielle Dombasle. Et si vous aviez vu les grimaces crisper les visages dans ces distilleries du Speyside où j’ai simplement demandé quelles étaient les proportions de fûts de bourbon et de xérès utilisés pour les maturations... «On ne commente pas sur ces données stratégiques.» Stratégiques? No kidding!

Ironie poétique, avec This Is Not a Luxury Whisky (près de 200 euros), John Glaser entendait questionner l’envolée du scotch vers les hauts sommets du super-premium et pousser les amateurs à s’interroger sur ce qui fait un whisky «de luxe» en glissant dans un flacon banal des eaux-de-vie âgées, en toute transparence. L’industrie vient de lui claquer les phalanges à coups de règle en encourageant le chaland à croire que, décidément, ces NAS nous prennent pour des imbéciles.

Heureusement, en 2016, l'Union européenne envisage de renforcer les règles de l’étiquetage des spiritueux en rendant obligatoires la valeur nutritive et le nombre de calories pour 100 ml dans la bouteille. Vous ne saurez toujours pas ce qu’il y a dans votre whisky, mais vous saurez enfin s’il vous fait grossir.

1 — Un blended scotch whisky, plus communément appelé «blend», est un assemblage de single malts et de whiskies de grain (blé ou maïs la plupart du temps). Retourner à l'article

2 — Flaming Heart est un blended malt, autrement dit un assemblage de malts de différentes distilleries. Il se compose de 27,1% de Caol Ila 30 ans et 38,5% de Caoli Ila 14 ans élevé en hogsheads de chêne américain de second remplissage, de 24,1% de Clynelish 20 ans vieilli en hogsheads de chêne américain régénérés et de 10,3% d’un mariage Clynelish-Teaninich-Dailuaine de 7 ans repassé deux ans en fûts de chêne français neufs. N’hésitez pas à l’ébruiter. Retourner à l'article

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