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Rafael Nadal, les maux pour le dire

REUTERS/Arnd Wiegmann

REUTERS/Arnd Wiegmann

Éclipsé au niveau des résultats par Roger Federer et surtout Novak Djokovic, Rafael Nadal n'en reste pas moins à l'heure actuelle le joueur le plus fascinant du plateau. Réussira-t-il à remonter la pente?

Le joueur de tennis de l’année est naturellement Novak Djokovic, vainqueur de trois titres du Grand Chelem et n°1 mondial des kilomètres devant son poursuivant Roger Federer, mais Rafael Nadal lui aura peut-être volé la «vedette» à sa manière très involontaire. Lors d’une saison qui a un peu radoté les mêmes histoires et qui n’a pas permis de faire monter puissamment de nouveaux talents vers les sommets –les huit qualifiés du prochain Masters de Londres ont tous déjà joué l’épreuve au moins une fois–, l’Espagnol a été le sujet d’observation le plus intrigant de ces derniers mois.

Pour la première fois depuis 2004, le nonuple vainqueur de Roland-Garros, âgé de 29 ans, n’a pas remporté, en effet, le moindre tournoi du Grand Chelem entre janvier et septembre, de l’Open d’Australie à l’US Open. Il n’a même jamais dépassé les quarts de finale, stade qu’il a atteint à l’Open d’Australie et à Roland-Garros avant de plonger à Wimbledon dès le deuxième tour contre l’Allemand Dustin Brown (102e mondial) et de se casser les dents à l’US Open au troisième tour face à l’Italien Fabio Fognini.

Traumatismes à répétition

Si les défaites ont étonné, elles ont surtout frappé les esprits en raison de leur ampleur ou de leur scénario. À Melbourne, Rafael Nadal a coulé à pic (6-2, 6-0, 7-6) face à Tomas Berdych. À Roland-Garros, où il n’avait cédé qu’une fois jusqu’alors, il s’est désintégré (7-5, 6-3, 6-1) face à Novak Djokovic en ne jouant pas, pour ainsi dire, le troisième set comme s’il était pressé de quitter le court. À Wimbledon, il a bu la tasse face à un qualifié allemand de 30 ans sans grande référence sur le circuit (7-5, 3-6, 6-4, 6-4) et à l’US Open, il a, pour la première fois de son aventure sportive en Grand Chelem, laissé échapper un avantage de deux sets (3-6, 4-6, 6-4, 6-3, 6-4) contre Fognini qui ne se serait probablement pas accroché de la sorte face un Nadal «vintage». Nadal, devenu si banal en quelque sorte, comme refroidi par une flamme intérieure qui se serait éteinte.

L’histoire est différente désormais puisque je prends du plaisir

Rafael Nadal

Avant d’attaquer le tournoi de Bercy, où il ne s’est jamais imposé, le Majorquin, redescendu à la 6e place mondiale, a admis la réalité de ses difficultés récentes sur le plan mental en écartant des problèmes qui auraient été liés à des blessures. «L’histoire est différente désormais puisque je prends du plaisir», a-t-il dit en reconnaissant implicitement qu’il avait perdu de l’appétit pour la compétition. Méthode Coué? Tentative d’autopersuasion? Même s’il a paru un peu plus fringant ces dernières semaines, il n’a pas non plus pleinement rassuré ses supporters notamment traumatisés par la fessée qu’il a reçue en finale du tournoi de Pékin par Novak Djokovic (6-2, 6-2) et meurtris sentimentalement par son échec, toujours en finale, contre Roger Federer (6-3, 5-7, 6-3) à Bâle.

Communication positive

Quelques pièces paraissent encore manquer à son artillerie à l’image de son coup droit qui n’est plus tout à fait l’arme fatale qu’il était avant. Physiquement, le char d’assaut de naguère a été remplacé par un modèle légèrement plus réduit en raison d’une apparente perte de poids même s’il aurait plutôt tendance à nier cette évidence. Et sur le plan de la confiance, il continue encore d’osciller entre hauts et bas avec des trous d’air parfois vertigineux l’espace de quelques jeux. Dans le camp de ses adversaires, qui n’en menaient pas large dans le passé à l’instar des victimes d’aujourd’hui de Novak Djokovic qui ont souvent capitulé avant même d’entrer sur le court, l’audace est devenue du coup le «new black».

En réalité, il est toujours difficile de savoir ce que pense Rafael Nadal malgré l’optimisme de ses déclarations. De tout temps, et c’est parce qu’il a été éduqué ainsi, il a majoritairement évité de se trouver des excuses et a toujours déroulé une communication positive (moins depuis l’US Open) non seulement pour lui-même, mais également pour les joueurs qu’il venait d’affronter. Il a régulièrement tu ses blessures tout au long d’une carrière qui en a tant compté. Et il faudra probablement se référer au livre de souvenirs qu’il écrira un jour pour prendre la mesure de son calvaire enduré pendant des années à cause de ce corps tortionnaire que son jeu exigeant aura contribué à endommager. Mais comment donc vieillira Nadal?

Nadal n’en est évidemment pas là, mais le fait d’avoir laissé transparaître clairement sa lassitude morale indique sa fragilité du moment

Le triomphe de la douleur

L'Espagnol s’est habitué à la douleur et à triompher malgré elle. Mais à longue, il n’est pas illogique de penser que c’est la tête qui a fini par être touchée par les coups de boutoir de ses multiples cabossages. Trop de mal enduré devenu imperceptiblement inacceptable avec peut-être une forme de retenue et moins d’engagement de peur de se blesser et donc de souffrir à nouveau. 

Cela aura été le luxe et l’une des nombreuses qualités de Roger Federer: n’avoir jamais sérieusement abîmé sa si légère carrosserie personnelle. En 2015, après une saison 2014 en partie gâchée par un sérieux souci au poignet droit, le roi de la terre battue a été, lui, un convalescent émotionnellement claudiquant. Il a égaré la recette du succès et il se «tue» à l’entraînement pour la retrouver.

Temps de rendre les armes?

Rafael Nadal a été très souvent comparé à Björn Borg en raison de leur domination impériale commune à Roland-Garros. Lorsqu’il a raccroché ses raquettes à seulement 25 ans, le Suédois au célèbre bandeau venait d’être victime d’un court-circuit intérieur. Plus la moindre envie après avoir tellement retenu ses émotions. Il a d’abord essayé de comprendre ce qui lui arrivait en s’éloignant du circuit l’espace de quelques mois pour prendre du recul. Mais il a fini par arracher la prise lui-même notamment lors d’un match à Monte-Carlo, en 1982, lorsque Yannick Noah l’a entendu siffloter lors des changements de côté avant que Borg ne lui offre le match comme s’il lui rendait les clés de sa carrière.

 

Nadal n’en est évidemment pas là, mais le fait d’avoir laissé transparaître clairement sa lassitude morale indique sa fragilité du moment. Peu importe (presque) ce qu’il arrivera à faire à Bercy ou au Masters, c’est en 2016, et notamment lors de la saison de terre battue le menant jusqu’à Roland-Garros, qu’il sera face à son destin. C’est à ce moment-là qu’il sera possible de voir s’il est redevenu lui-même ou s’il a vraiment perdu la carte d’identité du champion que l’on a connu. «Je reviendrai et je donnerai tout pour remporter Roland-Garros», avait-il dit après son échec contre Novak Djokovic en juin dernier. Pour le moment, le «tout» n’est pas assez. Sur la très lente surface de Bercy, il pouvait déjà se donner l’illusion d’être en même temps, à quelques kilomètres de là, sur son court préféré.

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