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Le climatoscepticisme fait-il du bien à la science?

July 7 2009 Extravaganza - Prediction = True|Pilottage via Flickr CC License by

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Si un consensus scientifique se dégage pour dresser le constat d'un changement climatique causé par l'homme, certaines voix diffèrent. Quel crédit leur accorder? Leurs arguments sont-ils de la science? Le débat est parfois plus complexe qu'il n'y paraît.

À l'approche de la COP21, le licenciement par France Télévisions de Philippe Verdier, son monsieur météo, à cause de la publication du livre Climat investigation, a relancé la question de la place accordée aux climatosceptiques dans le débat public. Mais pour mieux faire face à ces discours remettant en cause le constat d'un changement climatique causé par l'homme, il faut savoir distinguer différentes types d'attaques. Habituellement rejetée comme n’étant pas véritablement scientifique, la critique à l’encontre des climatosceptiques mélange deux choses, analyse le philosophe Philippe Huneman, directeur de recherche à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et techniques, dans une tribune du Monde. Car certains de leurs arguments relèvent effectivement de la non-science, mais d’autres de la science fausse, donc... de la science.

La première catégorie de critiques n’est pas réfutable, car fondée sur une logique folle, ou une absence de logique (théorie du complot, par exemple), mais les critiques d’ordre scientifique sont parfaitement réfutables, selon la définition communément acceptée de la science qui en a été donnée par le philosophe Karl Popper dans Conjectures et réfutations: «Une théorie qui n'est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique.»

L'exemple des perturbations solaires

Par exemple, pour Philippe Huneman, quand les climatosceptiques accusent les climatologues de simplifier les modèles, extrapoler des données ou les modéliser de façon à tronquer la réalité, ces critiques ne relèvent pas de la science:

«Les modèles mathématiques exigent de simplifier, abstraire et idéaliser. La vraie question méthodologique n’est donc pas de simplifier ou non, mais de s’entendre sur les simplifications et idéalisations appropriées à ce que l’on veut expliquer. Or, le discours climatosceptique prend prétexte de ces opérations pour prétendre que les chercheurs du Giec maquillent et manipulent les données afin de produire les résultats qu’ils souhaitent. Cette critique méconnaît ainsi un point essentiel de la démarche scientifique et ne relève donc pas de la science.»

Parce qu’il interroge sans cesse le niveau de véracité, le sceptique permet à la science de s’améliorer

En revanche, pour le philosophe, d’autres critiques relèvent bien de la science, comme lorsque «le climatosceptique avance que l’industrie, par les gaz à effet de serre, ne ­contribue que peu au changement climatique, celui-ci provenant bien davantage des perturbations solaires (lesquelles sont évidemment hors de notre pouvoir)». Cette science peut être fausse, et dans le cas présent il existe un consensus scientifique pour affirmer que ça l’est, mais il s’agit bien de science.

Des champions de la méthode scientifique?

Comme le taon de L’apologie de Socrate qui oblige le cheval à se réveiller et l’empêche de sombrer dans la léthargie, le climatosceptique devrait même être remercié, argue le sociologue Warren Pearce, dans un article au titre explicite: «Est-ce que les climatosceptiques sont les vrais champions de la méthode scientifique?». Parce qu’il interroge sans cesse le niveau de véracité, et demande plus de preuves, le sceptique permet à la science de s’améliorer.

Signe que le vent tourne pour eux, et que de plus en plus de gens sont désormais enclins à considérer leur voix comme une vraie partie du débat, l’agence de presse Associated press a récemment décidé de remplacer le terme de «sceptique», jugé péjoratif, par celui de personne qui doute («doubter»).

Un déni scientifique

Réhabiliter les sceptiques comme des interlocuteurs dignes d'être écoutés ou estimer que leur présence apporte au débat scientifique plus qu’elle ne lui nuit est cependant valable dans un monde où chaque participant est de bonne foi, et recherche vraiment la vérité, fait remarquer le spécialiste de l’environnement Dana Nuccitelli. En un mot, quand les règles de l'éthique de la discussion qu'a résumées le philosophe Jürgen Habermas sont respectées. 

Ils utilisent la moindre incertitude pour créer du doute et retarder l’action nécessaire pour résoudre le problème

Dana Nuccitelli

Dans un autre papier également publié par le Guardian, il se souvient d’un commentateur qui défendait le climatosceptique Andrew Neil, affirmant que cette personne avait relevé le niveau de la science, même si elle avait pu faire de petites erreurs techniques. Mais pour Dana Nuccitelli, il ne s’agit pas de petites erreurs, mais d’un déni qui ne peut relever de la science: Andrew Neil aurait ignoré selon lui «98% des données scientifiques»: «Partant de là, il est étrange d’affirmer que ces “sceptiques sont les champions de la méthode scientifique.»

Des trolls, pas des champions

Il y a trois siècles, Emmanuel Kant qualifiait dans la Critique de la raison pure les sceptiques de nomades, «qui ont en horreur tout établissement fixe sur le sol». Dana Nuccitelli préfère les appeler des «contrariateurs» («contrarian»), des personnes qui ont l’esprit de contradiction, et vont se ruer sur n’importe quel argument, tant que cela va dans leur sens, sans peur de se contredire elles-mêmes. Ou même, pas des contrariateurs, mais de simples trolls, en apparence bienveillants («concern troll»). 

Des trolls «faussement préoccupés par les petites incertitudes soulevées par le débat climatique, qu’ils utilisent en fait pour créer du doute et retarder l’action nécessaire pour résoudre le problème». Bien loin du taon de Socrate qui veut faire avancer le cheval de la démocratie, les climatosceptiques ne feraient donc que le faire reculer.

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