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«Le Fils de Saul», une lueur d'humanité

© Ad Vitam

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Le premier film de Laszlo Nemes sur le quotidien d'un Sonderkommando à Auschwitz est une réussite éclatante. Un tour de force esthétique et éthique.

Il émerge du magma, du néant. Non. Il n’émerge pas. Il habite le néant. Un monde de folie et de mort, aux règles brutales, hyperrationnelles et absurdes. C’est nous, les spectateurs, qui un temps l’accompagneront au sein de ce magma d’enfer. Il avance dans un environnement confus et absolument dangereux, dans un brouhaha indistinct et atroce. Saul travaille. Saul agit. Saul doit voir ce qui est indispensable à sa survie, et surtout rien d’autre. Il faut baisser les yeux. Il faut obéir ou être abattu. Il faut se protéger des images insoutenables. Mais il voit. Un cadavre d’adolescent. 


 

Et le monde, son monde fantomatique et mécanique au tréfonds de la terreur, bascule. À cet enfant mort qui est peut-être le sien, il trouvera la possibilité d’une sépulture selon les règles, les autres règles, celles d’avant, celles des vivants. Un rituel, une prière. Il le faut. Saul le veut. Et ce vouloir le sauve, de la seule manière possible lorsque tout semble perdu.

Le récit d'un combat

Autour de Saul, le monde n’est ni inerte ni abstrait. Il s’y décide des actions, il s’y déroule des trafics, des ruses, des coups bas, il s’y construit des projets, une révolte se prépare, une évasion s’organise. Saul y est associé tout en s’obstinant dans un objectif fou. Mais qui est fou dans le dernier cercle de l’enfer? Collé à son protagoniste et laissant entrevoir comme dans les tableaux de Jérôme Bosch la foule des damnés, comme dans les illustrations de Gustave Doré pour Dante le vertige du gouffre où s’abolit l’espoir de l’homme, Nemes construit un récit lacunaire, d’une noirceur hantée, fantastique géhenne où on parle yiddish et toutes les langues de l’Europe, et qui exista réellement sur la terre de Pologne.

© Ad Vitam

Le Fils de Saul est le récit d’un combat. Le combat désespéré d’un homme pour rendre place à une parcelle d’humanité là où celle-ci est absolument niée. Un combat en apparence paradoxal –vouloir s’occuper d’un mort là où tout le monde meurt– et qui fait de ce paradoxe même la dynamique d’une interrogation vitale, d’une énergie extrême. De ce point de vue, le premier film de Laszlo Nemes n’est pas un «film sur la Shoah». C’est un film sur l’humain. 

Mécanismes du meurtre de masse

Mais il est situé à Auschwitz. Son personnage central, sinon unique, celui qui porte tout l’élan du film et qu’on ne quittera jamais, appartient aux Sonderkommando, ces «commandos spéciaux» chargés de faire entrer les juifs dans les chambres à gaz, puis de récupérer et de brûler les cadavres. Leurs membres, eux-mêmes déportés juifs systématiquement éliminés par les SS après quelques mois, tentèrent en octobre 1944 une révolte qu’évoque le film. On y discerne les mécanismes du meurtre de masse, l’organisation militaire et industrielle mise en place par les nazis, le rôle des médecins, le contrôle des déportés par la hiérarchie du camp et les relations différenciées, parfois conflictuelles ou inégales, entre eux. 

Ce tour de force impressionnant de rigueur artistique et éthique impose le nom d'un jeune cinéaste hongrois

 

La rigueur historique de l’évocation, et sa complexité, participent du projet du film, projet qu’on ne peut qualifier que d’un mot qui n’a pas bonne presse: métaphysique. Saturé de la matérialité des lieux, des sons, des tensions les plus extrêmes, Le Fils de Saul n’en est pas moins porté d’abord par une idée, l’affirmation d’une idée. Comme chez le Robert Bresson d’Un condamné à mort s’est échappé et du Procès de Jeanne d’Arc, la présence active de cette abstraction ne passe que par du concret.

Une troublante intensité

Et c’est ainsi que ce film tendu, à la fois d’une troublante intensité et sans cesse surprenant, s’invente comme forme parfaitement juste. Ce tour de force impressionnant de rigueur artistique et éthique, a fortiori pour un premier film, impose sa marque en même temps que le nom du jeune cinéaste hongrois qui le signe. Laszlo Nemes, ancien assistant de Béla Tarr mais dont le regard n’imite personne, trouve en effet, plan après plan aussi bien que pour les partis pris d’ensemble qui organisent tout le film, d’admirables réponses de cinéma. 

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Répétons-le: pas «des réponses pour filmer une histoire à Auschwitz», des réponses de cinéma. Le choix du flou, du mouvement, de la proximité du visage, les dominantes noires et brunes et le format 1.33, l’admirable travail sur le son qui invente les équivalence des compositions visuelles en tableaux travaillés de l’intérieur par le refoulement de l’horreur et l’extrême vigilance aux menaces, le montage rythmé par les passages au noir et la quête au bord de l’abîme, engendrent ce monde de sensations et d’émotions.

Puissance de la fiction

Et Le Fils de Saul confirme ainsi que la question «filmer Auschwitz» est bien, depuis toujours, la question même de la mise en scène de cinéma. Ce que radicalise à l’extrême ce contexte limite de négation de l’humain, de destruction de l’humain jusqu’à l’image, la trace et le nom, est bien le défi suprême de la représentation, et singulièrement de la représentation réaliste, enregistrée, du cinéma. 

Mais ce défi est en fait est toujours déjà-là, quoique de manière moins douloureuse, moins tragique, dans toute mise en scène, dans tout acte de cinéma –sans séparation de la fiction et du documentaire. Ni leçon d’histoire, ni théorie filmique, l’œuvre de Nemes porte à incandescence les puissances d’une fiction inscrite dans la réalité, celle qui fut, celle qui est.

 Le Fils de Saul mérite d’être vu comme un film, dans le mouvement d’un spectateur, la rencontre «normale» avec la salle et le grand écran. Mais il peut aussi, ensuite, nourrir davantage de réflexions. Pour celles-ci, on se permettra de renvoyer d’une part, pour le rôle décisif du rapport aux morts dans la construction des vivants, au livre récent de Vinciane Despret Au bonheur des morts (La Découverte), et d’autre part, pour les question de cinéma mobilisées par la Shoah, à Le cinéma et la Shoah, sous la direction de Jean-Michel Frodon (Cahiers du cinéma)

Le Fils de Saul 

de Laszlo Nemes avec Geza Röhrig. Durée: 1h47. Sortie le 4 novembre 2015.

Les séances 

 

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