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En Roumanie, personne n’échappe au grand ménage anticorruption

Le président roumain nouvellement élu Klaus Iohannis, symbole de la lutte anti-corrption, à Bucarest, le 21 décembre 2015 | REUTERS/Bogdan Cristel

Le président roumain nouvellement élu Klaus Iohannis, symbole de la lutte anti-corrption, à Bucarest, le 21 décembre 2015 | REUTERS/Bogdan Cristel

Vous en connaissez beaucoup vous des pays où la lutte anti-corruption fait tomber des ministres, des parlementaires, des maires et des juges? Eh bien la Roumanie fait chuter les corrompus et mentir les idées reçues.

Il y a un an, le futur président de la Roumanie faisait campagne sur la lutte anticorruption. Son élection fut une surprise, qui entraîna dans son sillage d’autres bonnes surprises.

Élu le 16 novembre 2014, le libéral Klaus Iohannis n’avait rien du président roumain type. Issu de la minorité allemande, ancien professeur de physique, protestant dans un pays à 95% orthodoxe, aussi discret que ses prédécesseurs étaient volubiles. En un mot, selon les médias roumains: austère.

Pourtant, les Roumains ne s’ennuient pas depuis son élection. Pas un jour sans un nouvel épisode dans la lutte anticorruption. Huit ans après avoir rejoint l’Union européenne, la Roumanie est devenue la meilleure élève en la matière. Les têtes tombent, Bruxelles applaudit. De quoi donner des leçons à l’Europe de l’Ouest.

Pas d’amnistie pour les corrompus

Le grand ménage commence deux semaines après l’élection de Klaus Iohannis. Avec des allures de blague. Alina Bica, procureur en chef du parquet de lutte contre la criminalité organisée, l’un des personnages clés de l’anticorruption donc, est arrêtée pour… corruption.

Les faits datent de 2011. Alina Bica était alors responsable de l’agence qui s’occupe de restituer les propriétés confisquées sous le régime communiste. Elle aurait fermé les yeux sur une très forte surévaluation d’un terrain. Préjudice pour l’État roumain: plus de 60 millions d’euros.

Quelques jours auparavant, le Parlement roumain rejetait à la quasi-unanimité un projet de loi d’amnistie. Approuvée, cette loi aurait permis à de nombreux élus accusés de corruption d’échapper à la justice. Pratique, mais obsolète dans la Roumanie de Iohannis. Pas encore investi, le Président enregistrait là deux grandes victoires.

Redoutée direction anticorruption

«Les efforts de la Roumanie en matière de lutte anticorruption ont commencé bien avant l’élection de Klaus Iohannis, rappelle Laura Stefan, experte anticorruption au sein du think tank Expert forum. Nous avons fait d’immenses progrès depuis dix ans. Nous avons montré que nous pouvions agir concrètement contre la corruption, même si celle-ci reste encore trop répandue.»

Avant 2008, il était impossible d’imaginer que l’on condamnerait un jour des hommes politiques de haut rang pour corruption

Laura Andrei, présidente du tribunal de Bucarest

Le cœur de cette opération «mains propres» est la redoutée Direction nationale anticorruption (DNA). Un parquet spécifique, aux pouvoirs sans équivalent en Europe, chargé de combattre la corruption chez les élites.

La DNA a été créée en 2005, à la demande de Bruxelles. Sans cela, la Roumanie patienterait encore à la porte de l’UE. Elle regroupe de jeunes procureurs formés à l’occidentale, bien décidés à secouer la classe politique. À sa tête, Laura Kövesi, une dame de fer, nommée en 2006 procureure de la République à l’âge de 33 ans.

Le palmarès de la DNA s’étoffe d’une année sur l’autre: 743 condamnations en 2012, 1.051 en 2013 et 1.138 en 2014. Au vu du rythme effréné des mises en examen cette année, les chiffres devraient encore grimper. La DNA est devenue la hantise des hommes politiques corrompus et la fierté de la Roumanie.

Quatre ans de prison ferme pour l’ex-Premier ministre

«Au début, la DNA était un instrument politique. Les premiers accusés étaient toujours dans le camp adverse du pouvoir. Aujourd’hui tout le monde peut être accusé. La DNA attaque tout le monde, sans distinction de camp, et n’importe quel citoyen peut la saisir», se réjouit la politologue Irène Costelian.

Et quand on dit tout le monde, c’est tout le monde. Ces trois dernières années, plus de 3.000 ministres, députés, sénateurs, maires et hauts fonctionnaires se sont retrouvés en prison. Parmi eux, Adrian Nastase, Premier ministre socialiste de 2000 à 2004, condamné en appel en 2014 à quatre ans de prison ferme pour avoir reçu 630.000 euros de pots-de-vin.

Il avait déjà été condamné en 2012 à deux ans de prison ferme pour avoir détourné 1,5 million d’euros en vue de financer sa campagne électorale de 2004. Adrian Nastase est ainsi l’un des rares anciens chefs d’un gouvernement européen à purger une peine de prison ferme pour corruption.

Une dizaine d’anciens ministres, de droite comme de gauche, ont été condamnés et d’autres sont visés par des instructions en cours. Prenons au hasard l’affaire Elena Udrea. Cette ancienne ministre du Tourisme est accusée d’avoir utilisé sa fonction pour organiser un gala de boxe à Bucarest en 2012 qui aurait servi à détourner des fonds publics. La DNA l’accuse également de blanchiment d’argent et de fausses déclarations. Ce qui ne l’a pas empêché de se présenter à l’élection présidentielle il y a un an.

Le Premier ministre en exercice tombe

Plus personne n’est à l’abri. Pas même le Premier ministre. Depuis juin, Victor Ponta est sous le coup d’une enquête pénale pour corruption. La DNA le soupçonne de blanchiment d’argent, de conflit d’intérêts, d’évasion fiscale, de faux et usage de faux pour la période 2007-2011 où il était avocat. Pour autant, Victor Ponta a refusé de démissionner.

Jusqu’à ce 4 novembre. Après un incendie dans un club qui a fait trente-deux morts et descendre 15.000 personnes dans la rue, le Premier ministre s’est résigné. La boîte de nuit, comme beaucoup à Bucarest, ne disposait pas des autorisations requises pour accueillir des concerts et encore moins des shows pyrotechniques.

Après ce drame qui a traumatisé le pays, le président Klaus Iohannis s’est une nouvelle fois élevé contre la corruption. «Nous ne devons plus tolérer l’incompétence des autorités, l’inefficacité des institutions et nous ne pouvons pas laisser la corruption se développer à tel point qu’elle finit par tuer», a-t-il déclaré.

Le maire de Bucarest arrêté

«Avant 2008, il était impossible d’imaginer que l’on condamnerait un jour des hommes politiques de haut rang pour corruption, confie la présidente du tribunal de Bucarest Laura Andrei. Aujourd’hui, un maire roumain est arrêté par la DNA presque chaque semaine.»

Le véritable progrès, c’est que la DNA fait peur aux hommes politiques. Le maire du secteur 6 de Bucarest a annoncé qu’il ne briguerait pas de nouveau mandat en 2016. Il doit sentir que c’est trop risqué pour lui

Nicusor Dan, fondateur du parti Sauvez Bucarest

Celui de Bucarest, Sorin Oprescu, a d’ailleurs été arrêté en septembre. L’édile, en poste depuis 2008, a été cueilli un matin avec 25.000 euros cachés sous son canapé. D’après les procureurs de la DNA, Sorin Oprescu avait mis en place depuis 2013 un système de pots-de-vin bien huilé. Les entreprises sollicitées par la mairie devaient remettre à cette même mairie une partie du bénéfice brut réalisé dans l’exécution de leurs contrats.

S’il y en a un qui se réjouit de l’arrestation, c’est bien Nicusor Dan. Candidat à la mairie de Bucarest face à Oprescu en 2012, ce mathématicien est arrivé en politique presque malgré lui. Et à 8% grâce à des électeurs qui avaient déjà envie que les choses changent. Son créneau: nettoyer Bucarest de la corruption.

Les élus sentent l’étau se resserrer

«Le budget d’une ville comme Bucarest, c’est 2 milliards d’euros. L’enquête de la DNA a montré que les entreprises gonflaient de 30% leur devis, de façon à ce que les dirigeants politiques puissent prendre 10% sur chaque contrat. Au final, les administrés payent 5 à 6 fois le prix du marché.»

Nicusor Dan a soigneusement épluché le budget de la mairie de Bucarest, qu’il conserve dans un énorme classeur. Si celui-ci est public, il est néanmoins disponible en version papier uniquement. Pas de PDF, ce serait trop pratique pour vérifier un chiffre.

Avec son nouveau parti Sauvez Bucarest, Nicusor Dan compte bien se présenter aux élections municipales de juin 2016. Il alignera également un candidat pour chaque mairie de secteur de la capitale.

«Le véritable progrès, c’est que la DNA fait peur aux hommes politiques. Le maire du secteur 6 de Bucarest a annoncé qu’il ne briguerait pas de nouveau mandat en 2016. Il doit sentir que c’est trop risqué pour lui.»

Sorin Oprescu quant à lui finira probablement comme Adrian Nastase et tous les autres: derrière les barreaux. Si c’est le cas, l’ambassadeur de France en Roumanie a annoncé qu’il retirera à Sorin Oprescu la Légion d’honneur qu’il avait reçue en mars 2015.

Les journalistes révèlent des affaires de corruption

Outre la politique, le grand ménage roumain touche aussi la justice: en 2014, trente-cinq magistrats ont été renvoyés devant la justice pour corruption, vingtont été condamnés. «Un mal pour un bien», admet la présidente du Tribunal de Bucarest. Qui s’interroge: «Pourquoi continuent-ils alors qu’ils se savent surveillés?»

Les procureurs de la DNA ne sont pas les seuls à s’attaquer aux affaires de corruption. Les enquêtes publiées par les journalistes de Rise Project, équivalent roumain de Mediapart, contribuent grandement à assainir la vie politique. «Les procureurs de la DNA nous reprochent parfois de sortir une affaire alors qu’ils enquêtaient de leur côté, raconte Paul Radu, le fondateur de Rise Project. Mais bon, ce n’est pas notre problème, on est là pour informer le public.»

L’investigation n’étant clairement pas la priorité des médias roumains, Rise Project est d’autant plus utile. «On fait beaucoup d’infographies, pour rendre nos enquêtes visuelles, pour ceux qui n’ont pas le temps de tout lire. On essaie de rendre la corruption concrète en la chiffrant, pour faire comprendre aux Roumains combien ça leur coûte à eux.»

Satisfaire Bruxelles, et rejoindre Schengen

Reste à faire évoluer les mentalités. «Les jeunes commencent à évoluer, constate la politologue Irène Costellian. L’été dernier, alors que les médecins manifestaient pour une hausse de leur salaire, le Premier ministre Victor Ponta a proposé de légaliser les bakchichs que reçoivent très régulièrement les médecins de la part des patients. Les plus jeunes ont refusé fermement, en argumentant qu’il fallait justement combattre ces bakchichs.»

Tous ces progrès devraient être soulignés dans le prochain rapport annuel publié par la Commission européenne en janvier 2016. Malgré ces améliorations incontestables, la Roumanie reste sous la surveillance de Bruxelles, qui évalue la capacité du pays à lutter contre sa corruption endémique.

Chaque année, Bucarest marque des points et se rapproche de son objectif: intégrer l’espace Schengen. Son adhésion est bloquée depuis plusieurs années, notamment par la France et l’Allemagne, qui pointent du doigt une corruption encore trop présente. Fataliste, le sociologue roumain Mircea Kivu partage ce constat: «La corruption est comme la méduse, on coupe une tête, mais trois repoussent.»

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