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«Robot, as-tu du cœur?»

Et si les robots étaient capables de s’adapter à votre humeur? | Orin Zebest via Flickr CC License by

Et si les robots étaient capables de s’adapter à votre humeur? | Orin Zebest via Flickr CC License by

Les robots dits «émotionnels» pourraient faire bientôt partie de notre quotidien. Une évolution qui n’est pas sans risque.

Il est 20 heures, un soir de semaine. Vous arrivez chez vous. La porte à peine refermée, Pepper, votre robot domestique, vient à votre rencontre. Vous le rembarrez brutalement avant de vous effondrer, en larmes, sur le canapé. Le robot s’approche, détecte que vous pleurez et tente de deviner pourquoi. Quelques recherches sur internet plus tard, le visage de votre ex s’affiche sur l’écran qui lui sert d’abdomen. Des déboires sentimentaux? Vous hochez tristement la tête avant d’esquisser un faible sourire. Pepper vient de faire le pitre pour vous divertir…

Ce scénario, un brin fantaisiste, vous semble inconcevable? Et pourtant… Les robots dits «émotionnels» pourraient bien, un jour, faire partie de notre quotidien. Cela fait près de vingt ans que l’«affective computing», un concept né au MIT, intéresse les chercheurs au sein des laboratoires. Objectif: améliorer les échanges homme-machine en permettant à cette dernière de déchiffrer l’état d’esprit de son utilisateur afin de lui répondre par un comportement adéquat.

«Il s’agit de créer un lien le plus naturel possible avec la personne, explique Laurence Devillers, chercheuse au Laboratoire d’informatique pour la mécanique et les sciences de l’ingénieur (Limsi) du CNRS. Jusqu’à présent, il suffisait que les robots soient assez intelligents pour réaliser certaines tâches. On cherche maintenant à ce qu’ils remplissent ces mêmes fonctions dans une interaction agréable afin d’en faire des robots-compagnons.» Rodolphe Gelin, directeur de recherche chez le fabricant français Aldebaran Robotics, complète: «Ce qu’on voudrait, c’est que le robot ne réponde pas sur le même ton si je suis énervé ou de bonne humeur. Qu’il ne me propose pas non plus les mêmes activités. Il doit se mettre en synchronie. Et même, à terme, pouvoir anticiper ma demande.»

Robotique affective

Pour ce faire, les chercheurs peuvent s’appuyer sur le système de codage FACS du psychologue Paul Ekman. Cette méthode, établie en 1978, et informatisée depuis 2010, repose sur la détection de micro-expressions du visage trahissant nos émotions. «La machine relève les mouvements des yeux, lèvres, sourcils… de son interlocuteur. Puis, cherche à les identifier en se référant à un panel d’expressions mis à sa disposition, explique Franck Davoine, chercheur au laboratoire Heudiasyc du CNRS, qui s'attache à l'analyse des visages et la reconnaissance automatique des expressions. Plus le panel est large, plus la reconnaissance sera subtile. À condition que le visage ne bouge pas trop…» 

Ce qu’on voudrait, c’est que le robot ne réponde pas sur le même ton si je suis énervé ou de bonne humeur. Il doit se mettre en synchronie

Rodolphe Gelin, directeur de recherche chez le fabricant français Aldebaran Robotics

Aujourd’hui, un ordinateur est capable de reconnaître jusqu'à vingt-et-une expressions faciales, selon une étude de l'université de l'Ohio parue l’année dernière. Y compris des expressions complexes, comme une colère triste. Un point qui relève encore du défi pour les scientifiques. «On n’a jamais des émotions uniques, explique Laurence Devillers, qui développe, depuis 2001, des systèmes de détection des états affectifs dans le dialogue oral et de modélisation du profil émotionnel des utilisateurs. On cherche à repérer les inflexions du timbre, le rythme de la voix, les rires… Mais, en 2 secondes de parole, on a jusqu’à 6.000 paramètres en jeu. Impossible aujourd’hui pour le robot de tout prendre en compte.» Dotée d’une intelligence artificielle, la machine procède donc par déduction et imitation, apprenant de ses erreurs. Quand ce n’est de celles de ses semblables.

Si les systèmes ne sont pas encore tout à fait au point, les recherches ont fait du chemin depuis les premières tentatives de robotique affective. En 1999, le chien-robot Aïbo de Sony remuait la queue sous les caresses des enfants. Aujourd’hui, Nao, le petit robot androïde d’Aldebaran enseigne dans près de quatre-vingts établissements français et fait des blagues aux personnes âgées. Quant au pétillant Pepper, il prête déjà une oreille attentive aux clients de certains magasins Carrefour et pourrait bien, un jour, jouer les baby-sitters. «Pepper, le premier robot avec un cœur», annonçait le groupe japonais Softbank, en dévoilant, l’année dernière, cet automate dernier cri. Vraiment? «Pur argument marketing, tranche le psychiatre Serge Tisseron, auteur du livre Le jour où mon robot m’aimera. L’empathie du robot reste artificielle. C’est de la simulation. Elle lui permet de déchiffrer des émotions, d’en comprendre la cause. Mais jamais il ne se mettra à votre place.» «Ils peuvent vous dire “Je t’aime”, ils ne ressentent rien», insiste Laurence Devillers. Le problème, c’est que vous pourriez tout de même être tenté de le croire.

Afin de susciter l’émotion, les fabricants prêtent à leurs robots des traits androïdes. Au risque de renforcer la confusion. «La ressemblance au vivant varie selon l’usage du robot. Si on veut qu’il puisse ouvrir une porte ou servir un verre d’eau, on y est bien obligé, explique Rodolphe Gelin. Nous sommes entre le marteau et l’enclume. Sans vouloir tromper nos utilisateurs, le robot souffre d’un tel déficit d’image qu’il faut bien qu’on en rajoute un peu. Les personnes âgées imaginent Terminator. Nao a plus de chances de se faire accepter.» Afin de dissiper les doutes, les robots d’Aldebaran «doivent conserver une tête et une voix de machine», assure l’ingénieur. Pas question d’être assisté par des humanoïdes comme ceux du Japonais Iroshi Ishiguro. Ni d’entendre la voix suave de Scarlet Johansson: «On n’est pas dans Her

Démonter le mythe

Les comités d’éthique restent malgré tout prudents. «La voie qui s’ouvre vers la robotique affective nécessite une vigilance soutenue [...]. Même les robots dépourvus de capacités affectives pourraient susciter un premier degré d’empathie», relève le Cerna dans son dernier avis. «Il n’y a qu’à voir le robot-aspirateur Roomba. Quand il tombe en panne, certains utilisateurs préfèrent le réparer que d’en changer. Ils lui ont donné un nom et pensent qu’il connaît mieux qu’un autre la maison», rapporte Laurence Devillers.

«L’homme a toujours éprouvé de l’attachement pour ses objets. Il a tendance à leur attribuer des intentions, des émotions, voire des pensées semblables aux siennes, explique Serge Tisseron. Le risque, à terme, c’est qu’il leur prête des sensations. Le plus grand danger est là: croire qu’ils peuvent souffrir. Il ne faudrait pas que l’homme, voulant sauver son robot, se sacrifie.» Une étude allemande, publiée en 2013, montre ainsi que des images de mauvais traitements sur l’homme, comme sur le robot, provoqueraient chez nous des réactions cérébrales similaires. De quoi expliquer la vive émotion suscitée en août par la mésaventure du robot canadien auto-stoppeur Hitch-bot, retrouvé démembré dans le centre-ville de Philadelphie. Ou celle de soldats américains, en Irak et en Afghanistan, qui ne supportent pas de voir leurs robots-démineurs se faire exploser. Au point de leur rendre les honneurs au cours de funérailles militaires.

L’empathie du robot reste artificielle. C’est de la simulation. Elle lui permet de déchiffrer des émotions, d’en comprendre la cause. Mais jamais il ne se mettra à votre place

Serge Tisseron, psychiatre, auteur du livre Le jour où mon robot m’aimera

Afin de prévenir de tels écueils, le psychiatre propose un test d’empathie. Objectif: évaluer la tendance des humains à prêter des émotions à la machine. Et écarter les plus sensibles des métiers très robotisés. Autre option: des cours de démontage comme ceux dispensés dans les écoles japonaises. «Il faut que les gens sachent comment fonctionne un robot», défend Rodolphe Gelin, qui anime lui-même un atelier de programmation lors des Utopiales de Nantes. Histoire de tuer le mythe du robot autonome.» Et comprendre de quoi ces machines sont capables.

Aujourd’hui, les seniors représentent l’un des publics phares du marché des robots émotionnels. GiraffMobiserv ou encore le projet français Roméo leurs sont exclusivement destinés. Or, «ils n’ont souvent aucune culture numérique», pointe Laurence Devillers. Dans le documentaire néerlandais Alice Care, qui promeut l’usage de robots thérapeutiques pour combattre la solitude des personnes âgées, les utilisateurs d’Alice –une petite humanoïde brune, dont seule la tête est en mouvement– apparaissent filmés par les yeux du robot. Les ingénieurs également, qui assistent à la scène derrière leur écran. Moment gênant. «Les personnes âgées savent-elles qu’elles sont observées et enregistrées?» s’interroge Serge Tisseron.

À la Cnil, on insiste: «L’utilisateur doit absolument être informé. Dans le cas d’un robot-compagnon, on peut penser qu’il aura consenti à la collecte de données. Mais lorsqu’un robot semblable anime les halls des grands magasins?» Si la problématique reste la même que pour les objets connectés, «elle se pose avec plus d’intensité». Outre le volume d’informations amassées, c’est la nature de celles-ci qui pourrait changer. Une étude du MIT, parue en 2009, montre ainsi que le robot peut s’avérer plus persuasif qu’un humain pour obtenir certaines informations. Comment? En jouant les naïfs. Voire en changeant de sexe. Face à un robot perçu comme du genre opposé, l’utilisateur aurait tendance à être plus prolixe sur un sujet donné. De quoi changer notre robot-ami en espion redoutable. Et comment résister aux charmes de tels compagnons? Consensuels, un jour dotés d’une personnalité téléchargeable, nous pourrions les préférer à notre entourage. «Ces robots vont nous rendre service, c’est sûr, reconnaît Serge Tisseron. Ils rassureront les personnes esseulées, permettront aux personnes âgées de maintenir leurs capacités cognitives. Mais il ne faudrait pas qu’ils nous fassent oublier qu’il existe d’autres personnes à qui parler.» «Du berceau à la tombe, un robot par personne», prophétise le chercheur japonais Matsubara. Encore faudrait-il qu’il n’y ait pas que lui.

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