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«Battez-vous!»: le message de Claude Cabanes sur le FN et les réfugiés

«Battez-vous!» intimait Cabanes en 2012 dans une chronique | Maximilian Imran Faleel via Flickr CC License by

«Battez-vous!» intimait Cabanes en 2012 dans une chronique | Maximilian Imran Faleel via Flickr CC License by

Le journaliste qui dirigea L’Humanité demeura jusqu’à sa mort un révolutionnaire prenant position sur les grands dossiers d’actualité, comme la montée de l’extrême droite, la pression migratoire et les inégalités face à la crise.

Qu’aurait pensé Claude Cabanes, journaliste engagé et militant communiste, des résultats des sondages qui placent dans le Nord la présidente du Front national en tête au premier tour des prochaines élections régionales? Quelques jours avant sa disparition en août dernier, l’ancien directeur de la rédaction de L’Humanité voulait croire que ces terres de gauche qui furent si fidèles à Pierre Mauroy ne basculeraient pas.

«N’as-tu pas l’impression qu’elle décline?» s’enquerrait-il comme pour s’en convaincre auprès d’Ivan Levaï, compagnon de route de longue date, à propos de la candidate d’extrême droite. Son ami journaliste le sentit amer, déçu.

Pour cet homme épris de culture qui avait mis sa plume et sa voix rocailleuse au service de son engagement dans les médias, le monde devenait obscène. «La crise marque au fer rouge le cycle contre révolutionnaire que l’histoire traverse depuis près de quarante ans», concluait-il dans l’une de ses chroniques en 2012. Le basculement dans le Nord en serait-il le témoignage douloureux? Il ne pouvait s’y résoudre: «Battez-vous!» intimait-il déjà dans le titre de cette chronique qui définissait à la fois l’homme, le militant et le journaliste.

Où est passée la fabrique d’espoir?

Dans l’un de ses nombreux éditoriaux publiés dans L’Humanité, il s’était amusé à reprendre un historien anglais qui considérait la France comme «l’un des plus grands fabricants d’espoir du monde». C’était… autrefois.

Mais, aujourd’hui, comment Claude Cabanes aurait-il analysé l’enquête d’opinion réalisée pour la Fondation Jean-Jaurès sur les Européens face à la crise des migrants? Elle place la France dans le «bloc du refus» avec la Grande-Bretagne et les Pays-Bas pour se fermer à l’accueil aux étrangers et à l’aide au développement, alors que «l’arrivée de vagues de migrants ne la concerne pas au premier chef», commente Jérôme Fourquet de l’Ifop.

Quelle est cette crainte d’une «désintégration» de la société française dont jouent des responsables politiques? Anticolonialiste au point d’avoir fait de la prison à une époque où on l’était peu et idéaliste révolutionnaire défenseur de la dignité humaine, Claude Cabanes avait maintenant du mal à comprendre ce pays qui, dans son histoire, avait su s’ouvrir à des millions de migrants venus d’Italie ou d’Espagne, du Maghreb, d’Asie ou d’autres pays européens comme la Pologne.

Autre temps… Car voilà que la France se referme sur elle-même. Cette France «des droits de l’homme» qui «attire plus qu’elle ne décourage» avait écrit Cabanes, voilà qu’elle tourne maintenant le dos à son passé. Et, qui pis est, alors que la gauche est au pouvoir!

Il est vrai que cette gauche n’est pas forcément celle qu’il aurait souhaitée, lui qui s’offusquait que «le pouvoir cède sans cesse du terrain à la grande conspiration de l’argent». Il y a juste un an, dans un éditorial sous le titre «Le bal des maudits», il s’insurgeait: «La gauche est poignardée dans le dos: son passé condamné aux oubliettes et son avenir rayé de la carte par les apprentis sorciers qui règnent dans les palais officiels.» Il s’en prit beaucoup aux «intouchables cyniques» qui naviguent «d’un palais de la République à un consortium bancaire» et qui «pourrissent la République de l’intérieur».

Le siècle dans la peau

Bien sûr, on aurait pu lui rétorquer que, dans un autre registre, un homme qui avait intégré le comité central du Parti communiste et qui avait tenu la rédaction en chef puis la direction de la rédaction de L’Humanité pendant une vingtaine d’années savait forcément accommoder les principes aux réalités du pouvoir.

Claude Cabanes était bien un pur produit culturel du XXe siècle, de cette deuxième partie qui a porté tant de rêves et d’utopies, dissous depuis dans l’air du temps

Le communisme soviétique a révélé une face sombre qui discrédita toute l’idéologie, le PCF a traversé des crises profondes, L’Humanité aussi. Cabanes dut forcément composer pour rester à son poste, auquel il accéda toutefois après les plus fortes tempêtes.

Lui qui avait rêvé d’un nouveau journal qui aurait tordu le cou à la pensée unique, n’avait-il pas non plus cédé aux impératifs de la realpolitik? «Comme communistes, nous avons vécu un drame absolu: la mort de l’imaginaire», confia-t-il dans un entretien au journaliste Jérôme-Alexandre Nielsberg à la sortie de son premier livre Le siècle dans la peau. Un titre qui lui correspondait! Car Claude Cabanes était bien un pur produit culturel du XXe siècle, de cette deuxième partie qui a porté tant de rêves et d’utopies, dissous depuis dans l’air du temps.

Changer le monde tous les matins

Pour autant, il ne reniait rien. Pour Ivan Levaï, «il était lucide, mais aussi à la recherche d’un idéal. Parvenu dans une impasse, il était devenu une sorte de révolutionnaire utopique qui avait du mal à trouver sa place. Mais il ne fallait pas lui demander s’il pensait s’être trompé».

«Claude exprimait volontiers ses contradictions», insiste le journaliste François d’Orcival, un ami de longue date bien que les deux hommes se situassent aux antipodes sur l’échiquier politique. Mais quel que soit le terrain de la confrontation des idées, ce bretteur ne reculait pas, toujours prêt à porter l’estocade. Et François d’Orcival a toujours apprécié «son style, son élégance et sa courtoisie» bien que les deux hommes aient ferraillé dur sur les plateaux.

Il était bien «un homme de contradictions», confirme Marylène Gars Chambas, son épouse; «il voulait changer le monde tous les matins». Mais d’ajouter aussitôt, à l’intention de tous ceux qui voudraient critiquer l’homme d’appareil: «Sur un plan professionnel, ses contradictions n’étaient pas plus grandes que celles d’autres journalistes dans d’autres journaux… avec des actionnaires capitalistes.» Il aimait l’affrontement –même face à ses camarades communistes– et le débat d’idées, mais il n’aurait jamais trahi sa famille. Pour ce «Visconti parisien», comme le dépeignent certains amis, c’eût été se renier lui-même.

Ainsi, à travers ses dernières chroniques dans L’Humanité ou dans ses interventions à l’émission «On refait le monde» de RTL, Claude Cabanes, le séducteur insoumis, avait gardé intacte sa faculté d’indignation. Pour répondre toujours avec panache à la question d’Aragon si souvent citée: «Est-ce ainsi que les hommes vivent?» «Ma plume est encore une rapière», répliquait ce Gascon alors qu’il luttait déjà contre un cancer.

Mais il est des constats qui ont terrassé le journaliste militant autant que la maladie: l’échec des gauches dans une Europe dont on oublie qu’elle fut à une certaine époque presque totalement rose, les succès des droites extrêmes et réactionnaires, les victoires de l’argent fou et vulgaire et le désintérêt frileux des nantis pour tous les damnés de la terre. Tout ce qui compose une grande partie de l’actualité, comme un pied de nez à des idéaux déchus. Et auquel il avait répondu en journaliste engagé, en observant toujours et en ne se résignant jamais.

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