Monde

Sumeyye Erdogan, la «Claude Chirac turque»

Ariane Bonzon, mis à jour le 04.11.2015 à 9 h 29

De ses quatre enfants, elle serait la préférée du chef de l'État turc, sorti grand vainqueur des élections de ce week-end. Elle constitue d'ailleurs un atout politique précieux dont Recep Tayyip Erdogan n'hésite pas à faire usage.

Sumeyye Erdogan aux côtés de son père I REUTERS/Huseyin Aldemir

Sumeyye Erdogan aux côtés de son père I REUTERS/Huseyin Aldemir

Istanbul (Turquie)

C'est un peu la «Claude Chirac turque». Comme cette dernière, Sumeyye Erdogan a toute la confiance de son père qu'elle conseille et accompagne très souvent dans ses voyages. Mais à la différence de Claude Chirac, la cadette des quatre enfants du couple présidentiel turc n'agit pas seulement en coulisses. Encore célibataire à 30 ans,­ ce qui est rare dans ce milieu islamo­conservateur turc, alors même que son père attend de ses concitoyennes qu'elles fassent trois enfants,­ Sumeyye garde profil bas tout en jouant un vrai rôle politique.

Début 2015, Recep Tayyip Erdogan aurait songé à inscrire sa fille sur la liste des candidates du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo­conservateur) aux législatives. Élue députée, Sumeyye était assurée de pouvoir bénéficier de l'immunité parlementaire. Car en 2014, son nom est apparu dans un énorme scandale de corruption, touchant le gouvernement ainsi que son père. L'affaire a été rendue publique par la diffusion sur internet de plusieurs bandes audio. Dans l'une de ces bandes, désormais fameuse, mais encore sujette à authentification, Recep Tayyip Erdogan ordonne à son fils, Bilal, de cacher de grosses sommes d'argent et lui recommande de s'aider de sa plus jeune sœur ­dont on devine qu'il la juge plus dégourdie.

La fille du complot

À la suite de ces révélations, Sumeyye Erdogan a adopté la ligne de défense paternelle selon laquelle ces accusations avaient été fomentées par l'ancien allié de l'AKP, le mouvement de Fetullah Gülen (un imam résident en Pennsylvanie) pour faire tomber le gouvernement.

Le nom de son père était déjà une légende et pourtant elle était aussi modeste qu'on peut l'être

Une ancienne camarade de classe

Mais le président Erdogan a finalement renoncé à proposer la candidature de sa fille pour le scrutin du 7 juin puis du 1er novembre. Sans doute a-­t­-il compris que cela aurait été mal perçu par un grand nombre de responsables de son parti, toujours sensibles à ces accusations de corruption. Puis le nom de Sumeyye est apparu à plusieurs reprises au cours de la campagne électorale à propos d'un fumeux projet d'assassinat dont elle aurait été l'objet. Début 2015, trois journaux pro­AKP avaient en effet «révélé» l'existence d'un supposé complot contre la fille cadette du président de la république de Turquie. Une façon pour le président Erdogan de se poser une nouvelle fois, lui et sa famille, en victimes. Et de récolter la sympathie populaire.

Le symbole de la génération AKP

Summeye a 9 ans lorsque son père est élu maire d'Istanbul, 14 ans lorsqu'il est arrêté et emprisonné pour avoir lu un poème du nationaliste turc Ziya Gökalp, qui pouvait être interprété comme un appel à une insurrection islamiste. La voilà dans sa dix­-neuvième année lorsqu'en 2003, Recep Tayyip Erdogan accède au poste de Premier ministre, après que le Parti de la Justice (AKP) a remporté la majorité absolue l'année précédente.

Elle symbolise donc la nouvelle génération islamo­nationaliste turque, celle qui est entrée dans la vie adulte avec le gouvernement AKP. L'une de ses anciennes compagnes de classe qui souhaite garder l'anonymat, ­appelons-la Elif, ­raconte: «J'ai rencontré Sumeyye pour la première fois lorsque j'avais 12 ans dans un cours islamique d'été. Le nom de son père était déjà une légende et pourtant elle était aussi modeste qu'on peut l'être, amicale, désireuse de rencontrer et de parler aux gens.»

À l'école, Elif se souvient avoir fait partie du même groupe de filles qui ont «résisté» et refusé d'enlever leur voile. Certaines préférant se déscolariser, d'autres porter des perruques, tandis que les dernières, Sumeyye incluse, changeaient d'école. Puis comme Esra, sa sœur aînée, la fille de l'actuel président est partie aux États­-Unis (puis à Londres) pour pouvoir suivre des études à l'université tout en portant son voile, chose impossible en Turquie jusqu'en 2010. Selon la pianiste, Süher Pekinel, ce séjour américain aurait beaucoup influencé la jeune fille, qui a appris à jouer «du violon et a suivi des cours de chant».

Missionnée par son père

Désormais, il arrive que les deux sœurs, Sumeyye et Esra, soient envoyées ensemble pour représenter leur père. Ainsi, en février 2015, se déplacent­-elles à Mersin pour rendre visite à la famille d'une jeune étudiante assassinée et brûlée après qu'elle a été enlevée et violentée. Mais à la différence de sa sœur, laquelle est mariée à Berat Albayrak, un homme d'affaires de l'AKP et paraît beaucoup plus effacée, Sumeyye se définit comme le porte drapeau des jeunes filles pieuses et voilées. Ce qui fait d'elle un atout précieux pour son père.

Les services de la présidence savent d'ailleurs tirer parti du moindre événement. En 2011, par exemple, Sumeyye assiste à une représentation donnée au théâtre public d'Ankara. Assise au premier rang, elle mâche un chewing-­gum lorsque l'un des acteurs se met d'abord à l'imiter, puis interrompt son jeu et la prend à partie. Choquée, Sumeyye se lève et quitte le théâtre, suivie de l'amie qui l'accompagne. Quelques jours plus tard, cela donnera lieu à une dénonciation en bonne et dûe forme, et reproduite dans la presse où la fille du président Erdogan accuse ces artistes de ne pas supporter de voir dans leur public des femmes voilées ainsi que des «paysans, des barbus ou des gens du peuple qui se grattent le ventre». «Qu'à cela ne tienne, conclue Sumeyye, je continuerai à aimer l'art, à aller au théâtre et à porter mon foulard».

Sumeyye joue à fond le populisme en oubliant que désormais cette élite gouvernante du pays qu'elle récuse, c'est elle

Les filles voilées, aussi oppressées que les kurdes

En juin 2014, Sumeyye préside la cérémonie de remise de diplômes dans un imam hatip (école religieuse) de Siirt. Cette ville comprend d'importantes communautés kurde et arabe. C'est l'occasion pour la fille du président turc de raconter qu'elle apprend l'arabe auprès de son «amie», la femme du roi de Jordanie. Son ancienne camarade d'enfance, Elif, qui ne soutient pas l'AKP mais un parti plus fondamentaliste, juge qu'en se rendant dans des Imam Hatips, Sumeyye «aide l'AKP à renforcer sa popularité aux yeux de la jeune génération, à imposer à celle-­ci des croyances perverties».

Et voici la cadette de la famille Erdogan qui compare ce qu'ont subi les filles voilées, comme elle, aux souffrances des minorités ethniques musulmanes. Mais «maintenant nous sommes tous libérés de cette politique d'oppression et d'assimilation que nous soyons voilées, kurdes ou arabes», s'exclame-­t-­elle. Et de pourfendre «ceux» qui ont fréquenté des «écoles prestigieuses», ont une mené une «grande carrière», mais qui n'ont «aucun sens des valeurs» et n'en ont que pour le pouvoir où qu'il soit. En digne fille de son père, Sumeyye joue à fond le populisme, la polarisation de la société en oubliant que désormais cette élite gouvernante du pays qu'elle récuse, c'est elle.

Pas un personnage de magazine

Ce qui déçoit Elif: «Sumeyye ne peut constituer un modèle pour moi», assure-­t-­elle. Et ce pour deux raisons: la façon dont elle s'habille ainsi que d'autres femmes publiques du parti n'a plus «rien à voir avec la simplicité, la pudeur et la modestie que la religion nous ordonne», dit son ancienne camarade de classe. Et puis Elif reproche à l'AKP, personnifié à ses yeux par Sumeyye, de faire «trop de concessions à l'Occident». Les positions plus rigidement islamistes d'Elif qui fut un temps sur la même longueur d'ondes que Sumeyye montrent le changement de la fille du président Erdogan, ce que son ancienne amie considère comme une «dégénérescence».

«Sumeyye Erdogan sait tenir un micro, parler, se comporter en public et face aux médias, raconte le journaliste Alper Altug qui a eu l'occasion de la suivre pour ATV, la chaîne de télévision que possède et dirige le gendre du président. Elle a sûrement été formée à la communication car elle apparait très confiante en elle. Mais ce n'est ni une figure médiatique ni un personnage de magazine.»

Prières pour la Syrie et la Palestine 

Vice-présidente de l'Association femmes et démocratie (Kadem), Sumeyye tient aussi des conférences à l'étranger, comme à l'Académie politique de l'AKP à Bruxelles en mars 2015. Elle y parle du combat des femmes musulmanes dans le monde pour obtenir «la justice et l'équité» plutôt que «l'égalité des genres». Dans l'islam, «l'homme doit donner à la femme une part de ce qu'il gagne mais la femme si elle travaille n'est pas obligée de donner de l'argent à l'homme, elle fait ce qu'elle veut de son argent», explique-­t­-elle.

Et sur sa page Facebook, le 3 janvier 2015, la fille fait écho aux déclarations du père qui dénonce régulièrement le «coup d'État du général Sissi contre Morsi» en Égypte. Summeye y rappelle de prier pour Esma, 17 ans, la fille d'un des responsable des frères musulmans égyptiens tombée en «martyr» en 2013 et de n'oublier ni l'Égypte, ni la Syrie, ni la Palestine dans leurs prières.

Précieuse pour représenter le président auprès des classes populaires, elle l'est aussi auprès de la nouvelle bourgeoise islamiste

La pacificatrice

Précieuse pour représenter le président turc auprès des classes populaires , elle l'est aussi auprès de la nouvelle bourgeoise islamiste. Et parfois, même elle est indispensable comme à l'été 2013, lorsque le président turc a reçu une délégation du mouvement de Gezi. Durant plus d'un mois des milliers de manifestants de l'âge de sa fille, ou plus jeunes, défilaient dans les villes turques pour dénoncer la dérive autoritaire du chef de l'État.

Président de l'Union des chambres d'ingénieurs et d'architectes, Tayfun Kahraman était présent à cette rencontre. Assis en face de Sumeyye, il confirme que celle-­ci tenait un vrai rôle de conseillère. Cependant dit-­il, elle n'a quasiment rien dit sauf lorsque son père est devenu de plus en plus aggressif et s'est levé furieux. «À ce moment, Sumeyye s'est approché de lui pour le calmer, elle lui a recommandé de prendre soin de sa santé et elle l'a emmené à l'extérieur de la pièce», raconte Tayfun Kahraman.

Sans doute la présence de sa fille à ses côtés est ­elle tout autant «non négociable» pour le président Erdogan qu'elle le fut pour le président Chirac. Mais de là à en faire son héritière politique, c'est se projeter dans le long terme.

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (220 articles)
Journaliste
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