Les Russes, maîtres de l’échiquier
- Tigran Petrosian, en 1975, champion du monde entre 63 et 69. -
La semaine dernière, deux maîtres absolus des échecs, Garry Kasparov et Anatoli Karpov, se sont affrontés dans un tournoi en 12 parties à Valence (Espagne). Selon le classement mensuel des 20 meilleurs joueurs du monde, plus de la moitié d'entre eux proviennent de Russie ou d'une autre république de l'Ex-URSS. (L'actuel numéro un mondial est bulgare.) Mais pourquoi les Russes et leurs voisins sont-ils si forts aux échecs?
Il faut d'abord savoir que les soviétiques ont subventionné ce jeu. Il y a longtemps que ce sport intellectuel est populaire en Russie — on dit même que le tsar Ivan IV est décédé au milieu d'une partie, en 1584. Les échecs furent introduits en Russie vers le XVIIe siècle, acheminés le long des routes commerciales qui partaient de Perse et d'Inde. A mesure de l'évolution du jeu, la Russie développa des règles particulières: au XVIIIe siècle, par exemple, la reine pouvait se déplacer à la manière d'un cavalier (par un saut en L) en plus de ses mouvements latéraux et diagonaux classiques. Ce n'est qu'au milieu du XIXe siècle, lorsque les premiers tournois furent organisés, que la version moderne du jeu commença à s'imposer et à se répandre. Après l'arrivée au pouvoir des bolchéviques, en 1917, l'affrontement entre les armées blanches et noires est devenu le sport national de l'Union soviétique. Peu après la révolution, Nikolaï Krylenko, le commandant en chef de l'armée soviétique sous Lénine, a jeté les bases d'un système de subventions publiques destinées aux professionnels de l'échiquier: il a fait ouvrir des écoles, organisé des tournois et fait de ce jeu un moyen d'asseoir le leadership international de l'URSS.
Le premier tournoi d'échecs sponsorisé par l'Etat fut organisé à Moscou en 1921. Six ans plus tard, le prodige Alexandre Alekhine était le premier Russe à remporter un tournoi international. En 1934, 500.000 amateurs d'échecs s'étaient inscrits au programme de l'État. En 1948, Mickaïl Botvinnik accéda au titre de champion du monde; sa grande victoire marqua le début d'une longue domination soviétique (interrompue par Bobby Fischer pendant quatre petites années) qui dura jusqu'à la chute du bloc de l'Est.
L'Union soviétique semblait avoir un penchant naturel pour les échecs. D'une part, de nombreux intellectuels et leaders communistes s'étaient pris de passion pour les 64 cases bicolores. Lénine était un joueur redoutable même si, selon l'auteur russe Maxime Gorki, il se fâchait quand on le battait. On raconte par ailleurs que Léon Trotski allait jouer à Paris et à Vienne. Quant à Staline, il tenait tellement à sa réputation de maître des échecs qu'il a fait beaucoup de bruit autour d'une partie fictive dans laquelle il prétendait avoir battu un fidèle de son parti, le futur chef de la police secrète Nikolaï Ezhov. (Qui fut ensuite exécuté par le « Petit père des peuples ».)
D'autre part, les soviétiques ont toujours considéré que les échecs incarnaient leurs idéaux révolutionnaires. Ce jeu de stratégie permettait à l'URSS de faire valoir son patrimoine intellectuel national. C'était, en outre, un loisir bon marché et accessible à tout le monde. Et aux yeux des dirigeants du bloc communiste, sa dynamique de va-et-vient reflétait la conception dialectique de l'histoire, qui se trouve au cœur du marxisme. L'ironie induite par la manipulation de reines et de rois, symboles de l'impérialisme, n'avait aucune importance.
Aux échecs, les Russes ont ainsi bâti une réputation de réflexion collective. On forçait parfois des concurrents à faire exprès de perdre dans les tournois pour laisser la place à de meilleurs joueurs. Au fameux match qui opposa Bobby Fischer à Boris Spassky en 1972, des dizaines de grands maîtres soviétiques se regroupaient également pendant les pauses pour discuter et prévoir le prochain coup de Spassky. Fisher, lui, n'avait qu'un seul assistant.
Bien qu'ils ne bénéficient plus du même soutien de étatique que par le passé, les échecs demeurent un jeu très populaire en Europe de l'Est. Pour preuve, Garry Kasparov, l'ancien champion du monde, est aujourd'hui un membre de l'opposition russe.
Christopher Beam
Taduit de l'anglais par Micha Cziffra
Image de Une: Tigran Petrosian - World Chess Champion
Mis à jour le 29/09/2009 à 15h06










































Par ailleurs les échecs ont toujours été un reflet ou même souvent un précurseur du mouvement des idées, je ne citerai que l'exemple de Philidor qui "invente" l'importance des pions "les pions sont l'âme des échecs".
Jusque là seules les pièces nobles comptaient, mais au milieu du XVIIIème siècle, les choses changent, Phildor découvre la force des pions qui prennent désormais le pas sur les pièces et ne peuvent plus simplement servir de "chair à canon" sans importance. On peut y voir un précurseur de la Révolution
Je voudrais apporter ma faible contribution à cet article par un argument qui n’a pas été développé par l’auteur. C’est en effet une réalité que j’ai constatée ailleurs.
Estimant que les jeunes sont plus réceptifs dès leur plus jeune âge à certains jeux, les échecs ainsi que le bridge sont enseignés dès l’école primaire en Israël. Des maîtres de niveau international enseignent les techniques modernes de façon à détecter très tôt les capacités des futurs champions et à former les esprits à la stratégie. L’immigration en masse de Russes a effectivement facilité l’amélioration du niveau des champions d’échecs.
En ce qui me concerne, je n'ai jamais réussi à battre aux échecs mon petit-fils de 10 ans. Par ailleurs, il n’est pas rare dans les tournois internationaux de bridge de haut niveau d’avoir à rencontrer des jeunes de 9 à 11 ans qui manient la carte avec dextérité et sans complexes.
Ces méthodes d’enseignement devraient être imitées par d’autres pays car les maths et la philo ne sont pas les seules matières "respectables" pour éveiller l’esprit de nos jeunes.