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Quand le Monsieur antiraciste du gouvernement critique une manifestation antiraciste

Diverso da chi|Ferruccio Zanone via Flickr CC License by

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Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, Gilles Clavreul, s'en est pris à la Marche de la dignité, organisée samedi.

Marche de la dignité ou marche communautariste? C’est la polémique lancée ce samedi 31 octobre sur les réseaux sociaux par Gilles Clavreul, le délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, après la fin d'une mobilisation à l’appel d'un collectif de femmes. L'initiative se voulait notamment une dénonciation des violences policières et de l’État, accusé de «renforcer tous ses dispositifs de surveillance et de répression».

Des motifs qu'a peu goûtés Gilles Clavreul, dénonçant «une mobilisation identitaire et anti-républicaine» et accusant les organisateurs de ne pas être «sur le terrain» et pire, d’«encourager les débordements racistes, antisémites et homophobes»:

 

La "Marche de la dignité", malgré un appel lancé il y a deux mois, n'a guère mobilisé cet après-midi : 3500...

Posté par Gilles Clavreul sur samedi 31 octobre 2015


Des membres du PIR, mais pas seulement

Qui se cache derrière la Marche pour la dignité? L’initiative est portée tout d’abord par Amal Bentounsi, sœur d'un homme tué par une balle policière alors qu'il tentait d'échapper à la police en 2012. Elle a monté un «collectif de la Marche des Femmes pour la Dignité» (Mafed) composé d’une soixantaine de femmes, sociologues et blogueurs notamment. Les artistes Kery James, Médine, Disiz ou Princess Erika ont apporté leur soutien.

Aller à une manif organisée par le PIR, c'est se rendre complice. Quand on va manifester, on se renseigne

Laurent Bouvet

Si la marche ne plaît pas au délégué interministériel, c’est peut-être parce qu’elle est soutenue notamment par le Parti des Indigènes de la République (PIR), au centre de nombreuses polémiques. Une de ses responsables, Houria Bouteldja, également présente dans le collectif organisateur de la marche, avait notamment été accusée d’employer le terme «souchien» pour désigner les Français blancs (et même poursuivie au tribunal par une association d'extrême droite, qui la soupçonnait de vouloir dire «sous-chiens») et de faire, d’une certaine manière, le jeu des racistes en opposant Blancs et Noirs, ou Blancs et Arabes. L'expression «Français de souche» a depuis été utilisé par François Hollande lui-même.

Signataire de l’appel fondateur du Parti en 2005, le maître de conférences en sciences politiques Philippe Corcuff a quant à lui pris ses distances depuis avec le mouvement à qui il reproche d’avoir une lecture uniquement «post-coloniale» et culturaliste des problèmes de racisme dans les quartiers populaires: «Quand le post-colonial prétend absorber toute l’intelligibilité, comme on le verra par la suite, la boussole se transforme en bulldozer»écrit-il dans un billet sur son blog.

Une manif anti-blancs?

«Aller à une manif organisée par le PIR, c'est se rendre complice. Quand on va manifester, on se renseigne», écrit notamment sous le post Facebook de Gilles Clavreul un de nos contributeurs, Laurent Bouvet, professeur de science politique à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et directeur de l’Observatoire de la vie politique de la Fondation Jean-Jaurès, proche du Parti socialiste.

Le site Ikhwan Info, où contribuent notamment la journaliste Caroline Fourest, connue notamment pour ses prises de position sur la laïcité et le voile, et Mohamed Sifaoui, auteur de livres sur les Frères musulmans et les mouvements terroristes, qui était présent à la manifestation du collectif des Femmes sans voile, indique qu’Amal Bentounsi aurait annoncé la marche de la dignité lors des 10 ans du PIR et qu’elle interviendrait «régulièrement dans les différentes publications du PIR depuis décembre 2013». Le site dénonce aussi les propos anti-blancs de certains des manifestants.

Difficile de réduire la manifestation au Parti des Indigènes, voire à un mouvement «anti-blanc»

Un mouvement en rupture

Pour autant, difficile de réduire la manifestation au Parti des Indigènes, voire à un mouvement «anti-blanc». Le collectif est aussi composé d’universitaires, qui en tant que tel, développent une pensée libre, ou a minima appuyée par leurs recherches, comme Nacira Guénif, professeure à l'université Paris-VIII, dont les travaux portent sur les questions croisées de genre et d’ethnicité, le rapport entre immigration et intégration.

Si l’initiative déplaît au délégué interministériel, on peut se demander si ce n’est pas aussi parce que qu’elle refuse de s’associer aux partis traditionnels (auquel est rattaché Gilles Clavreul, en tant que délégué du gouvernement) à qui les organisateurs de la Marche pour la dignité reprochent de mal représenter les quartiers populaires. L’initiative marque sans nul doute «une rupture avec les organisations des droits de l’homme et la gauche traditionnelles, qui avaient placé la lutte contre le racisme sur le terrain de la morale et des valeurs»comme le faisait remarquer la journaliste du Monde Sylvia Zappi. Mais cette rupture s’appuie sur des années de désertion de la gauche traditionnelle des quartiers populaires, phénomène maintes fois analysé dans ces colonnes.

Un délégué en lutte contre le multiculturalisme

Plus profondément, c’est la posture du délégué interministériel qui interroge. Alors que l’Islam et le foulard sont sans cesse stigmatisés, et ont fait l'objet de nombreuses attaques ces dernières années, le responsable a maintes fois pris ses distances avec les associations de lutte contre l’islamophobie, un terme qu'il se refuse d'ailleurs à employer. Le représentant du gouvernement accuse aussi les collectifs sectoriels antiracistes d’être «dans une revendication victimaire destinée à faire reconnaître un groupe en tant que groupe», rejouant ainsi la vieille gué-guerre du libéralisme politique et du républicanisme.

 

La reconnaissance des identités, prônée par le philosophe Charles Taylor dans son livre Multiculturalisme: Différence et démocratie, n’est clairement pas son créneau. Drôle de posture pour un délégué au racisme, dont on peut se demander si la première des obligations ne serait pas d’abord l’écoute, plutôt que la dénonciation de ces groupes.

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