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L'État de droit, grand perdant des élections turques

Une manifestation d'opposants anti-gouvernement réprimée le 30 octobre 2015  I  REUTERS/Sinan Targay

Une manifestation d'opposants anti-gouvernement réprimée le 30 octobre 2015 I REUTERS/Sinan Targay

La victoire du camp du président Erdogan s'est faite au mépris du respect de nombreuses règles démocratiques élémentaires.

Istanbul

«État profond», «coup d'État», «provocation», «complot»… Les Turcs possèdent toute une série de mots-valises qu'ils ressortent régulièrement, quand l'Histoire semble se répèter, ou quand ils cherchent à faire entrer bien vite dans une case une réalité qui leur échappe.  

Ces derniers jours, c'est le mot-valise de «coup d'État» qui circule. Non pas que l'armée turque, familière de l'exercice, soit de retour sur la scène politique. C'est plutôt le président de la République de Turquie qui est accusé d'avoir commis un «coup d'état… civil». Car pour obtenir ce qu'il voulait, Recep Tayyip Edogan n'a pas hésité à saper les institutions démocratiques, mépriser sa Constitution et à partir en guerre contre les Kurdes qui représentent quelque 20% de sa population. 

La tentation du régime présidentiel

Petit retour en arrière: premier président de la République turque élu au suffrage universel, en 2014 et ce, dès le premier tour, Recep Tayyip Erdogan compte alors sur les élections législatives du 7 juin 2015 pour donner une majorité à son parti de la Justice et du développement (AKP, Islamo-conservateur). Il souhaite avoir les mains libres pour gouverner seul et modifier la Constitution sans passer par un référendum. 

Or, les électeurs turcs témoignant de la survivance de réflexes démocratiques ne le suivent pas. L'AKP remporte à peine 41% des suffrages et perd la majorité absolue à l’Assemblée.  Une double défaite donc: son parti ne peut gouverner seul, et la perspective de mettre en place le régime présidentiel auquel il aspire s'éloigne. 

Mais c'est sa survie judiciaire et politique que joue Erdogan, depuis la révélation, en décembre 2013, de grosses affaires de corruption dans lequel lui et son entourage  auraient trempé.

Le pari réussi d'Erdogan

Le président turc contre-attaque donc rapidement. La Constitution l'autorise à dissoudre l’Assemblée au bout de quarante-cinq jours si un gouvernement ne peut être investi. Après avoir à peine tenté par l'intermédiaire de son premier ministre Ahmet Davutoglu de constituer un gouvernement de coalition dont il ne voulait pas en réalité, Erdogan appelle à de nouvelles élections législatives.

La stratégie ultranationaliste et sécuritaire a parfaitement fonctionné

Ce dimanche 1er novembre 2015, le chef de l'État a gagné son pari. L'AKP améliore de 9 points son score de juin. Il obtient la majorité absolue grâce à un report des voix ultranationalistes du MHP sur l'AKP et le retour dans son giron des voix conservatrices kurdes. Il peut donc gouverner seul. Sur sa gauche, la nouvelle alliance turco-kurde (HDP, parti démocratique des peuples) emmenée par le charismatique Selahattin Demirtas reste de justesse au-dessus de la barre des 10%, ce qui lui permet d'envoyer non plus 80, comme le 7 juin, mais seulement 51 députés au Parlement.

La stratégie ultranationaliste et sécuritaire sur fond d'attentats, d'affrontements avec le PKK et de guerre civile a parfaitement fonctionné. «Moi ou le chaos» laissait-il entendre. Les électeurs turcs avaient toutes les raisons de le croire.

La perspective d’une défaite d'Erdogan a sans aucun doute effrayé une bonne frange de l’électorat, craignant que la Turquie retrouve l’instabilité politique des années 1990 et que l’économie ne se rétablisse pas. Cela, dans le contexte d’une situation internationale particulièrement dangereuse.

Un pays inquiet

L’opinion de l’électorat est instable, et un léger glissement peut inverser le résultat: un réflexe motivé par le refus de l’autoritarisme du président avait entraîné une sensible perte de l’AKP lors des élections de juin. Un réflexe inverse, motivé par l’inquiétude de la population face à la très nette détérioration de la situation politique et économique du pays a eu l’effet opposé, d’autant que les électeurs se sont mobilisés en masse (avec un taux de participation autour de 85%).

Les règles démocratiques élémentaires, constitutives de l’État de droit, ont été gravement violées

Le prix à payer par le pays sera sans doute lourd. Même si les résultats de l’élection ne sont pas contestables globalement, ce qui est sujet à caution, les conditions dans lesquelles les deux campagnes électorales successives se sont déroulées vont gravement marquer la vie politique turque.

D’abord, parce que les règles démocratiques élémentaires, constitutives de l’État de droit, ont été gravement violées aux yeux de tous: ainsi pour la liberté de la presse, foulée sans vergogne avec par exemple l'intervention en direct dans une télévision d'opposition, mise sous tutelle administrative, et la reprise en main de deux journaux de la même mouvance. La légitimité du pouvoir d'Erdogan sera fortement ébranlée.

Le choix de la violence

Pus grave encore, l’esprit de la démocratie a été abandonné par celui qui est chargé, par la Charte suprême, d’en assurer le respect. L’histoire récente de la Turquie a été marquée par de nombreux coups d’État, mais, à chaque fois, les électeurs ont été appelés ensuite à se prononcer, ils l’ont fait dans des conditions démocratiquement acceptables, et le verdict électoral s’est imposé. 

Pour la première fois, le pouvoir en place a utilisé toutes les armes dont il dispose pour imposer sa propre solution. Même si le chef de l'État est moins intervenu lui-même dans la campagne du second scrutin, il a, directement ou indirectement, fait feu de tout bois, n’hésitant pas à porter atteinte à l’âme du pays: déclencher une dure campagne militaire contre l’irrédentisme kurde conduisant à des centaines de morts, et à l’amorce d’une véritable guerre civile dans l’est du pays, et aussi utiliser la violence physique contre ses adversaires au point que l’on a pu suspecter le pouvoir d’avoir une responsabilité dans le grave attentat commis le 10 octobre par deux kamikazes de l'État islamique en plein cœur d'Ankara qui a fait plus de cent victimes.

Il n'y a plus rien qui ressemble à l'État de droit aujourd'hui en Turquie

Le politologue Samim Akgönul

Une majorité et ensuite?

Les sept magistrats du Conseil supérieur des élections (YSG) chargés de superviser le déroulement de ces dernières auraient sans doute dû réagir lors de l'attentat d'Ankara. L'événement était suffisamment grave pour justifier le report des élections par le YSK, confie prudemment un constitutionnaliste turc. 

Mais «les magistrats sont divisés», avance le politologue Samim Akgönul, qui ajoute:

«S'ils avaient pris une telle décision, ils auraient été immédiatement accusés de comploter contre le gouvernement. La police aurait fait une descente et les aurait embarqués! On comprend qu'ils y aient regardé à deux fois. Car il n'y a plus rien qui ressemble à l'État de droit aujourd'hui en Turquie.»  

Le traumatisme qui en résulte sera long à guérir. Tout cela pour une victoire qui n’est que provisoire et partielle. Car si au final Recep Tayyip Erdogan n'a pas besoin de former une coalition gouvernementale, il ne dispose cependant pas de la majorité suffisante pour instaurer le régime présidentiel auquel il aspire. La faute au maintien, de justesse, de la représentation parlementaire du HDP. C’est là finalement que réside la «victoire» de ce parti kurdo-turc de gauche, et la survivance, si faible soit elle, de l’esprit démocratique de la société civile turque.

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