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Les tribunes de Roland-Garros, assises médiatiques

Vue sur le court Philippe-Chatrier à Roland-Garros, le 5 juin 2011 | REUTERS/Thierry Roge

Vue sur le court Philippe-Chatrier à Roland-Garros, le 5 juin 2011 | REUTERS/Thierry Roge

Le stade de Roland-Garros serait-il devenu sulfureux à force d’abriter des personnalités en difficulté judiciaire? À l’évidence, les médias français font au moins un lien implicite entre l’enceinte de la porte d’Auteuil et quelques mis en examen d’hier et d’aujourd’hui.

Vendredi 16 octobre, le site Mediapart révélait le patrimoine du tumultueux couple Balkany et pour illustrer son article, repris sur Twitter par Fabrice Arfi, l’un des auteurs de l’enquête, l’éditeur de Mediapart avait sélectionné une photo de Patrick Balkany faite en tribune présidentielle de Roland-Garros.

Canotier sur la tête, lunettes de soleil sur le nez, coincé au milieu d’une foule d’autres privilégiés (n’ayant pas payé leur place dans cet espace de quelque 300 places dévolu aux invités du président de la Fédération française de tennis), le maire de Levallois-Perret appréciait le spectacle sur le central. La légende de Mediapart était sobre: Patrick Balkany à Roland-Garros le 2 juin 2014. Parmi des centaines de photos existant sur Patrick Balkany, dans toutes les circonstances de sa vie publique, Mediapart avait donc fait ce choix.

Ce même 16 octobre, pratiquement à la même heure et toujours relayé par Twitter, le site France TV Info nous apprenait que Dominique Strauss-Kahn était visé par une enquête pour escroquerie dans l’affaire dite LSK (pour la banque d’affaires Leyne, Strauss-Kahn & Partners). Pour illustrer l’information, que voyait-on? Dominique Strauss-Kahn, lunettes fumées sur le nez, cherchant sa place sur le central de Roland-Garros, parfaitement reconnaissable. L’ancien directeur du FMI, pour qui il existe aussi une large collection de clichés en fonction de ses apparitions diverses sur la scène publique, mais là, encore, c’est Roland-Garros qui «fournissait», par un hasard troublant, l’image désirée.

Coïncidence? Peut-être pas puisque, le 15 juin 2015, La Croix, pour illustrer un article sur le fiasco du procès dit du Carlton, au terme duquel Dominique Strauss-Kahn avait été relaxé, avait opté pour la même photo de l’ancien patron du FMI, cherchant son siège à Roland-Garros le 30 mai 2015. DSK devenu, il est vrai, un spectateur régulier des Internationaux de France auprès de son actuelle compagne.

Roland-Garros et la chronique judiciaire, c’est, en réalité, une longue histoire photographique comme un échange habituel et régulier sur la terre battue au printemps. Lors d’une autre illustre affaire récente, celle ayant trait à Liliane Bettencourt, le couple Woerth s’était ainsi retrouvé sous le feu des projecteurs et pour illustrer leurs déboires du moment, le tournoi parisien avait encore donné la bonne photo à L’Express. Et voilà les turpitudes de Thomas Fabius, le fils du ministre des Affaires étrangères, aux États-Unis exposées à la une des sites et journaux le 30 octobre: une bonne occasion, pour le JDD, de le revoir à… Roland-Garros.

Mondanités

Dans cette saga des tribunaux, qui a pu concerner d’autres personnages en dehors du monde politique comme Jean-Paul Belmondo, l’un des fidèles de la quinzaine de la terre battue, il est un cliché, pris à Roland-Garros, qui a presque carrément servi d’«affiche officielle» à une affaire très célèbre: celle concernant Roland Dumas, l’ancien ministre des Affaires étrangères, pris au piège du scandale Elf, bombe médiatique des années 1990, où sa relation avec Christine Deviers-Joncour, alors illustre inconnue, était au cœur d’une enquête dont la presse avait fait ses choux gras pendant des mois notamment grâce aux célèbres bottines Berluti. Une photo, réalisée à Roland-Garros le 1er juin 1990, l’une des rares connues réunissant publiquement Roland Dumas et Christine Deviers-Joncour, avait donc été utilisée ensuite jusqu’à l’envi au cours de ce très long feuilleton judiciaire. 

Contacté, Pierre Verdy, l’auteur, pour l’AFP, de la photo et aujourd’hui retraité, n’a pas répondu à nos sollicitations. «De mémoire, cette photo pas ou très peu publiée à l’époque, en 1990, l’a été plus que largement quand l’affaire a été mise au jour quelques années plus tard [en 1997, NDLR], souligne Jacques Demarthon, également photographe à l’AFP ayant couvert Roland-Garros pour l’agence de 1997 à 2013. Vraiment beaucoup! Je m'en souviens très bien, parce que le regard de l’AFP au sujet des photos de personnalités à Roland-Garros a alors radicalement changé.»

Ah, Roland-Garros… «Jouant les femmes fatales, [Christine Deviers-Joncour] ne veut surtout pas entrer dans la clandestinité et rêve d’être vue à son bras à Roland-Garros, à l’Opéra… de mener la grande vie en s’introduisant dans le Tout-Paris», comme l’a raconté Caroline Pigozzi dans Paris-Match. Ah, Roland-Garros, également évoqué au cœur de l’affaire Pierre Botton quand le gendre de Michel Noir, l’ancien maire de Lyon, profitait de Roland-Garros pour se faire une place parmi les puissants du pays.

Le lieu dégage toujours une odeur malfaisante, comme s’il s’agissait d’un endroit réservé à une élite, lointaine et parfois décadente sur le plan de ses mœurs

En juin 2013, sans utiliser cette fois de photo du central, mais en indexant, de fait, le tournoi à des mauvaises pratiques de banquiers, Mediapart avait levé un lièvre du côté de Roland-Garros par le biais d’une enquête de Martine Orange et titrée: «UBS, la chasse aux riches». «Le tournoi de Roland-Garros a toujours été un moment important dans la vie d'UBS, était-il écrit. La banque suisse y loue depuis des années une loge très bien placée sur le court central pour y inviter ses clients prestigieux. Les chargés d’affaires se battent pour y obtenir des places. Mais elles sont chères, et de plus en plus chères au fur et à mesure que la finale approche: elles sont d'abord réservées aux key clients (les clients-clés) européens dans le jargon de la banque. Ceux qui détiennent plus de 30 millions de francs suisses de patrimoine. Avec ou sans place privilégiée, les chargés d’affaires d’UBS sont nombreux à circuler dans les allées: le tournoi de Roland-Garros est un événement autant mondain que sportif où se rencontrent beaucoup de personnes riches.» Depuis, l’ancien banquier d’UBS Raoul Weil a été mis en examen en France et l’association «affaires-Roland-Garros» continue de tourner dans certaines têtes comme une ritournelle… ou un lapsus.

«Jet-settisation»

La tribune présidentielle et les loges de Roland-Garros offrent évidemment une cible privilégiée pour les photographes en raison de la taille modeste du stade (15.000 places) et de la présence importante de personnalités. Mais le lieu, de manière bizarre, alors que le tennis s’est démocratisé depuis belle lurette (un million de licenciés qui ne sont pas tous des bourgeois ou des privilégiés) et que les places de Roland-Garros ne sont pas plus chères que celles du Parc des Princes, dégage toujours une odeur malfaisante, comme s’il s’agissait d’un endroit réservé à une élite, lointaine et parfois décadente sur le plan de ses mœurs, à l’image de la reprise de ces photos de la chronique judiciaire. Et du coup, le territoire peut devenir «dangereux» pour un politique.

En juin dernier, Manuel Valls, Premier ministre, est venu assister à la finale masculine de Roland-Garros entre Stan Wawrinka et Novak Djokovic, mais ce passage a aussitôt fait polémique quelques heures seulement après son déplacement contesté à Berlin pour la finale de la Ligue des Champions en marge du congrès du Parti socialiste à Poitiers, le Premier ministre utilisant un avion privé pour effectuer ce voyage plus d’agrément que de travail. «La jet-settisation des dirigeants socialistes, à Cannes, à Berlin ou à Roland-Garros me choque profondément, a dit même alors un responsable socialiste à Libération. C’est une stratégie de com qui consiste à penser qu’il vaut mieux s’afficher avec les puissants qu’avec les plus faibles et ça s’appelle Euro-RSCG.»

Roland-Garros, que les présidents de la République en exercice fuient étrangement comme la peste depuis Valéry Giscard d’Estaing, venu, à peine élu, voir François Jauffret affronter Manuel Orantes en demi-finales des Internationaux de France en 1974. Plus de quarante ans après VGE, aucun résident de l’Élysée n’a mis les pieds porte d’Auteuil lors du tournoi (une vitrine du sport français disent-ils pourtant) alors que les uns après les autres ont accepté de se faire conspuer au Parc des Princes puis au stade de France. Mais à Roland-Garros, jamais!

Pas de François Mitterrand, pourtant ancien joueur de tennis, pour la victoire historique de Yannick Noah en 1983 ou les finales de Henri Leconte en 1988 et de Mary Pierce en 1994. Pas plus de Jacques Chirac, pourtant présent pour encourager Henri Leconte lors d’un quart de finale contre Mats Wilander en 1985 en tant que maire de Paris, mais occupé ailleurs lors de la victoire de Mary Pierce en 2000 ou lors de sa finale de 2005. Pas davantage de Nicolas Sarkozy, pourtant joueur de tennis très régulier et amateur vorace de sport en général, ou de François Hollande en dépit de demi-finales pourtant ultra médiatiques impliquant notamment Gaël Monfils (2008) ou Jo-Wilfried Tsonga (2013, 2015) sans oublier des finales Nadal-Federer de nature à appâter, la langue pendante, le moindre fan de sport. Les présidents, pourtant au rendez-vous lors de finales de coupe Davis comme Jacques Chirac à Bercy en 2002 et François Hollande à Lille en 2014, ont compris depuis longtemps qu’il ne fallait surtout pas être pris en photo dans ce stade à la si (visiblement) mauvaise réputation.

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