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Le Brésil, une passion française

La forêt amazonienne I REUTERS/Bruno Kelly

La forêt amazonienne I REUTERS/Bruno Kelly

À travers le parcours brésilien de Claude Lévi-Strauss se dessine une passion française pour le Brésil. Une nouvelle biographie nous la raconte. D’autres écrivains et intellectuels, avant lui ou depuis, ont perpétué ce mythe. Qui n’est pas prêt de cesser.

Rio de Janeiro, Belem, Paragominas (Brésil)

«Je hais les voyages et les explorateurs.» On connaît la phrase célèbre de Claude Lévi-Strauss, l’ethnologue français le plus emblématique du XXe siècle: elle ouvre son best-seller Tristes tropiques. Et en dépit de ce début passablement désabusé –et de son titre à la fois magnifique et amer–, l’ouvrage a permis à des milliers de chercheurs français de trouver leur vocation. Ils seraient ethnologues, eux aussi. Comme lui, ils seraient voyageurs et partiraient «sur la route» pour des expéditions improbables de l’autre bout du monde. Au-delà, le livre a contribué à façonner une passion française: la passion pour le Brésil.

Ce mythe du Brésil ne naît pas avec Tristes tropiques, pas plus qu’il ne naît avec Claude Lévi-Strauss –mais il se renouvelle à ce moment-là, avec une intensité redoublée. 

En venant régulièrement au Brésil (et encore cette semaine dans cinq villes aux quatre coins de ce pays-continent), et en relisant à la fois plusieurs ouvrages de Lévi-Strauss et une nouvelle biographie monumentale que vient de lui consacrer l’historienne Emmanuelle Loyer (Flammarion, 2015), je me suis rendu compte à quel point les Français aimaient le Brésil. Et si la réciproque n’est pas forcément vraie, cette passion ne s’est pas tarie depuis Tristes tropiques.

L'exotisme et le mythe de la «frontière»

La France, d’abord. On sait ce que le Brésil doit à Napoléon. L’empereur a, en effet, contraint la famille royale portugaise à s’exiler en 1808: Dom Joao, prince régnant, part pour l’Amérique et accoste à Rio de Janeiro. De là, il va contribuer à l’unification du Brésil, à en faire un État politique viable, et, devenu le Roi Jean VI, il en accompagne l’indépendance, que proclame son fils, Dom Pedro, en 1822. Lequel devient le premier empereur d’un Brésil autonome.  

Nombre d’écrivains ont raconté les fascinants poissons de l’Amazone, les fruits tropicaux aux noms imprononçables ou l’aventure du caoutchouc

Par la suite, les missionnaires français ont été nombreux à séjourner au Brésil au XIXe siècle et au XXe. L’attrait de l’exotisme, l’envie de changer de vie, le mythe de la «frontière»: telles sont quelques unes de leurs raisons. Parfois, il s’agit seulement d’évangéliser, c’est la «mission» des Catholiques; d’autres fois, il faut plutôt «civiliser» les sauvages, comme on le fait ailleurs en Afrique et en Asie, au nom de la «mission civilisatrice» de la France coloniale. 

Une passion artistique

Pour les intellectuels et les écrivains, en revanche, il s’agit déjà de comprendre et de raconter le pays. C’est le cas par exemple d’un artiste comme Jean-Baptiste Debret qui part pour le Brésil en 1816 et y restera une quinzaine d’années. Il en rapporte un célèbre livre en trois volumes de souvenirs artistiques, de commentaires ethnologiques et de nombreuses images. Plus proche de nous, les intellectuels débarquent aussi au Brésil et des centres de recherche seront créés, notamment à São Paulo. C’est le cas de Roger Bastide, un sociologue qui devient ethnologue et se passionne pour la littérature brésilienne dans les années 1940 et 1950.

Rouge Brésil

Dans un autre registre, le poète Blaise Cendrars voyage au Brésil en 1924 et il en rapporte un petit livre marquant. Quant à l’architecte Le Corbusier, il a imaginé le plan de l’ambassade de France à Brasilia (et on lui doit aussi le célèbre Pavillon du Brésil à la Cité internationale universitaire de Paris).

Cette passion, dont on pourrait décrire bien d’autres illustrations, a perduré depuis et nombre d’écrivains ont raconté les fascinants poissons de l’Amazone, les fruits tropicaux aux noms imprononçables ou encore l’aventure du caoutchouc. Elle vaut à Jean-Christophe Rufin le prix Goncourt pour Rouge Brésil (Gallimard, 2001), dans lequel il raconte la conquête du Brésil par les Français, et notamment l’expédition en 1555 d’un chevalier de Malte, Nicolas Durand de Villegagnon. On la retrouve, exacerbée, chez Christine Angot dans son roman de l’amour «sauvage» Pourquoi le Brésil? (Stock, 2002). 

À signaler aussi un Dictionnaire amoureux du Brésil par un bon connaisseur, Gilles Lapouge qui explique: 

«Quand je suis tombé dans ce continent, en 1951, j’arrivais d'une Europe grise, fourbue, avec des aigreurs d'anciens combattants, de soldats en déroute et de fours crématoires. Le Brésil était en couleurs, au contraire. Dans les rues allaient des peaux noires, blanches, rouges ou dorées, et elles s'amusaient ensemble. La terre du Brésil est violette, noire, jaune ou blanche. Le bleu de ses ciels est celui de ses mers. Et je m'étais dit que j'étais arrivé dans la beauté des choses.» (Plon, 2011)

Gilberto Gil et Lula à Paris, à l'occasion d'un concert donné à La Bastille en juillet 2005 I REUTERS/Emmanuel Fradin

Échanges culturels

Étrangement, le Quai d’Orsay qui s’est pourtant désengagé de manière unilatérale ces dernières années de l’Amérique latine –multipliant les couples claires dans les budgets de la coopération et de la culture, paupérisant les alliances et les Instituts français–, s’intéresse encore un peu au Brésil. L’année du Brésil en France en 2005 puis l’année de la France au Brésil en 2009, et plus récemment l’invitation faite au Brésil au salon du livre en 2014 (où il fut l’invité d’honneur) montrent que l’intérêt demeure. Cette attitude des Affaires étrangères atteste aussi d’une évolution significative de la diplomatie française qui, à l’âge de la mondialisation, est passée d’une politique universaliste du «rayonnement» de la France, inégale et «civilisationnelle», à une politique de l’échange et de la réciprocité avec le nouveau géant émergent. C’est le temps du «soft power».

La culture et les idées ont joué à plein dans cette passion brésilienne. Ce mythe a été constamment renouvelé par la musique d’abord, et notamment la Bossa Nova et le tropicalisme qui ont eu une influence majeure en France. La success story de la présidence Lula (qui prend fin aujourd’hui avec la procédure d’«impeachment» qui menace sa protégée Dilma Roussef) ou encore l’arrivée au ministère de la Culture d’un Gilberto Gil, ont redoublé l’intérêt que les Français portaient au Brésil. Comme si ce pays devenait le modèle de développement de l’Amérique latine par excellence –et Lula le symbole d’une gauche «qui marche» après que Fidel Casto et Hugo Chávez sont tombés dans la dictature et passés de mode.

Et puis bien sûr, il y a le « futebol », le sport national brésilien qui a déchaîné les passions ces dernières décennies, alors même que, de la Coupe du Monde en 2014 aux Jeux Olympiques de 2016 à Rio, le Brésil restera durablement sur la carte sportive du monde.

Claude Lévi-Strauss I Thierry Ehrmann sur Flickr

«Faire exploser le cours de sa vie»

Pourtant, le tournant français de la passion pour le Brésil peut se résumer à un livre et à un auteur: Claude Lévi-Strauss. Lorsqu’il y arrive en 1935, après dix-neuf jours de bateau à vapeur, le jeune chercheur français, issu d’une famille juive assimilée et qui a grandi dans «la religion de la culture», socialiste militant aussi, a déjà essuyé un certain nombre d’échecs. Il décide de «faire exploser le cours normal de [sa] vie». Il devient ethnologue. Et part pour le Brésil.

Qu’est-ce qui explique un tel choix exotique, au-delà des hasards d’une affectation académique? «Le goût de l’ailleurs, le désir de voir le monde (…) une mélancolie de jeunes intellectuels», écrit Emmanuelle Loyer, dans Lévi-Strauss, l’imposante biographie qu’elle consacre au chercheur.

Il y a plus. Claude Lévi-Strauss part à l’aventure. Et le Brésil, un pays qui représente encore la quintessence de l’exotisme, en offre une. Surtout que l’ethnologie est l’une des rares disciplines académiques qui permette à la fois d’être un «intellectuel et un homme d’action». De vivre des aventures.

Le «Mato Grosso»

L’enquête de terrain n’est pas encore à la mode dans les sciences sociales. Elle va le devenir avec Claude Lévi-Strauss. Et quel terrain!

Lévi-Strauss part surtout en quête, dans les réserves et les tribus, d’Indiens «non contactés»

À pied, à cheval, avec des mulets ou des bœufs pour charrier les malles, et parfois en camion, Claude Lévi-Strauss, casque d’explorateur vissé sur la tête, ses carnets de notes et son appareil photo Leica à la main, découvre le «front pionnier», la brousse, la «frontière», l’Amazonie et le Brésil profond. Il part surtout en quête, dans les réserves et les tribus, d’Indiens «non contactés». Son terrain à lui, ce sera d’abord le «Mato Grosso», un État amazonien au centre-ouest du Brésil. On en retient ses expéditions chez les indiens Nambikwara, restées célèbres.

Le séjour brésilien de Claude Lévi-Strauss a été relativement court (quatre années); et ses expéditions chez les peuples à la «pensée sauvage», plus encore (quelques semaines seulement). Il quittera le Brésil et n’y reviendra plus pendant quarante-cinq ans. D’ailleurs, Emmanuelle Loyer relativise dans sa biographie l’épreuve du terrain –un terrain finalement manqué, une impasse.

Le savoir des livres

Encore pétri de techniques du XIXe siècle, Lévi-Strauss se refuse à «l’immersion», modèle qui va devenir la norme en ethnologie. Loyer note aussi, sans être ironique, que dans ses expéditions les «visiteurs» – les ethnologues et leur équipe– sont «souvent plus nombreux que les Indiens visités». Factuelle, l’historienne constate également que Lévi-Strauss privilégiera par la suite davantage les lectures que le terrain: «La bibliothèque relaie les expéditions que Lévi-Strauss ne fera pratiquement plus.»

Pourtant, Lévi-Strauss a aimé le Brésil. Il a tenté d’en apprendre les idiomes et en a collectionné les objets. À la différence d’un Malraux, qui n’a pas hésité à piller les trésors du Cambodge, il a, lui, respecté les règles édictées par le gouvernement brésilien et n’a rapatrié au Musée de l’Homme que des pièces autorisées (sans compter la légendaire guenon Lucinda qui restera quelques années avec lui).

Les indiens indiens Nambikwara I Paulo Whitaker/Reuters

Le structuralisme est né

Pourtant, Claude Lévi-Strauss rapporte du Brésil bien plus qu’un chimpanzé: le structuralisme. Ce mouvement qui a marqué profondément la vie intellectuelle des années 1960 et 1970, est né, officiellement, avec Les Structures élémentaires de la parenté, la thèse de Lévi-Strauss dans laquelle il dévoile les lois générales des mariages, naissances et filiations, indépendamment de la volonté des acteurs. On connaît la théorie: si l’interdit de l’inceste existe jusque dans les tribus reculées du Brésil, c’est que le système de parenté est un langage qu’il s’agit de décoder. Et comme cette prohibition de l’inceste n’a aucun fondement naturel ni moral, et qu’on l’observe empiriquement dans toutes les sociétés traditionnelles, c’est qu’une telle exogamie relève de la «culture» et non pas de la «nature» (Lévi-Strauss a fait l’impasse sur les sociétés arabes, très endogames, ce qu’on lui a reproché). En fondant une véritable «grammaire» de la parenté, Lévi Strauss contribue à ce que les sciences sociales gagnent, avec la formalisation mathématique, en scientificité, en technicité, et se rapprochent des sciences dures.

Tristes tropiques est un livre transgressif, audacieux, un livre touffus, patchwork fait de bric et de broc

Il est à noter aussi que le Brésil aura été le cadre d’une rencontre intellectuelle de toute première importance pour l’histoire des idées: Claude Lévi-Strauss y séjourne en même temps que l’historien Fernand Braudel –une rencontre décisive pour l’histoire de la pensée française en général et celle du structuralisme en particulier.

«Tristes tropiques»

De tous les livres de Claude Lévi-Strauss, le plus emblématique –et le plus populaire, véritable best-seller des années 1960– reste Tristes tropiques (publié en 1955). Dans un chapitre superbe, la biographe Emmanuelle Loyer retrace la genèse d’une œuvre atypique et hybride qui défie les lois des genres, a ouvert la route à l’ethnologie moderne et, tout en étant un livre scientifique, fait œuvre littéraire. Car Tristes tropiques est un livre transgressif, audacieux, un livre touffus, patchwork fait de bric et de broc. Voyage philosophique en même temps que traité d’ethnologie au Brésil, c’est un livre qui refuse le temps chronologique.


Ce que l’on ne sait guère, et que l’on découvre dans la biographie d’Emmanuelle Loyer, c’est que l’ouvrage est écrit par un écrivain désenchanté, en rupture de bans avec la science, marginalisé en France et qui traverse une «mid-life crisis». À sa façon, le livre par son amplitude et ses qualités littéraires classiques, par sa volonté de comprendre sa propre vie en se la remémorant, rappelle Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (et l’on sait la place accordée par Lévi-Strauss à Rousseau qu’il considère comme le père de l’ethnologie et qu’il vénère comme écrivain). Tristes tropiques est un livre produit par le désarroi et le sentiment d’impuissance; et c’est celui qui, paradoxalement, a rendu Lévi-Strauss mondialement célèbre.

Chaque culture a une valeur propre; la pensée des «sauvages» est aussi «logique» que la nôtre

Dans ces pages, le mythe du Brésil renaît (bien que le livre ne se limite pas aux années brésiliennes de l’auteur, comme en atteste la partie sur le bouddhisme qui joua un rôle dans sa réception en occident –naissance d’une autre passion française). Les deux expéditions dans le «Mato Grosso» en constituent le cœur. Les pages où sont retracés les «contacts» avec les indiens Caduveo, Bororo, Nambikwara, Tupi ou Mundé en sont des épisodes marquants; tout comme le mythe des «seringueros», ces récolteurs de caoutchouc et de latex, que Lévi-Strauss contribuera à faire connaître.

La pensée «sauvage»

L’apport principal de Tristes tropiques (et plus largement de l’œuvre de Lévi-Strauss si on y ajoute Race et Histoire et La Pensée sauvage) demeure d’avoir permis de décentrer le regard occidental. Chaque culture a une valeur propre; la pensée des «sauvages» est aussi «logique» que la nôtre; le chaos des rituels et des mythes primitifs sont en réalité cohérents et structurés. 

Dix ans après la fin de la guerre et la découverte des camps nazis, l’Europe n’a plus de morale à brandir à la face du monde. La «supériorité» de l’Occident est une farce. Le mouvement post-colonial est enclenché et la voix de Lévi-Strauss sera l’une des plus fortes à défendre l’idée que chaque culture a une valeur propre –ce que beaucoup, de Roger Caillois à Alain Finkielkraut, lui reprocheront en contestant ce relativisme culturel. Le déclin de l’occident a déjà eu lieu; mais il a maintenant son prophète.

 

Car c’est un livre manifeste dont la portée politique ne s’est pas estompée. Partout, le modèle de civilisation occidentale a été radicalement critiqué. La décolonisation a suivi. Et sur les campus américains, les «natives» du Brésil et de l’Amérique et, bien sûr, ceux des réserves indiennes étasuniennes, seront bientôt hissés au rang de nouvelles figures de la domination occidentale.

Un indien Nambikwara I Paulo Whitaker/Reuters

La «tendresse humaine»

Lorsque Lévi-Strauss deviendra, peu après le succès mondial de Tristes tropiques, professeur au Collège de France, il rendra d’ailleurs hommage à ses maîtres : les «sauvages ». Partant toujours du point de vue des indiens brésiliens, l’anthropologue reconnaîtra qu’ils leur ont enseigné l’essentiel: la valeur de l’art extra-occidental, une vision anti-évolutionniste de l’histoire mais aussi, et peut-être d’abord, la «tendresse humaine». Ce faisant, Lévi-Strauss déplace le débat classique entre la nature et la culture et crée, contre-intuitif, un nouvel humanisme élargi.

Dans un «beau livre» plus tardif, Saudades do Brasil, près de deux cent photos des expéditions initiales de Lévi-Strauss au Brésil seront publiées. Véritable «Tristes tropiques en négatif», on y voit le jeune homme barbu dans le «sertão» brésilien, ce qui contribuera à perpétuer le mythe d’un chercheur-aventurier qui aura tenté de comprendre au Brésil son passé sous le présent –ce qu’il définira lui-même, à plusieurs reprises, d’un mot: le «donquichottisme».

S’il y a une morale à Tristes tropiques, le livre pourtant de la fin de la morale occidentale, c’est ici qu’elle se trouve. Claude Lévi-Strauss a vécu l’aventure au Brésil, ouvrant la route à des milliers d’hommes partis sur la route à sa suite. Mais le Brésil n’était peut-être qu’un prétexte et qu’un mirage, au delà du mythe et de la passion française pour le Brésil qu’il allait engendrer. Ce que le voyage philosophique de Tristes tropiques nous confirme: en courant le monde, on part d’abord à la recherche de soi.

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