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Harcèlement de rue: faut-il harceler son agresseur?

just another day on Newbury St. please help me find and identify this creep. not only did he film my crotch and backside, along with the same of at least 8 other women that i personally witnessed in less than 10 minutes, but I decided to confront him after watching him do the same to 2 girls who could not have been more than 14 years old. DISGUSTING.

Posted by Jase Dillan on Thursday, October 29, 2015

Il est logique de voir des jeunes femmes se retourner contre leur harceleur, mais il ne faut pas demander aux victimes de lutter seules contre ces pratiques.

Une scène de harcèlement de rue comme il en arrive tous les jours: Jase Dillan, une chanteuse américaine qui se décrit elle-même comme «une citadine dure à cuire», aurait été filmée à son insu par un homme dans les rues de Boston, en plein après-midi. Ce dernier aurait, avec son téléphone, filmé les fesses et l'entrejambe de la jeune femme alors que cette dernière marchait dans la rue. Jase Dillan constate alors qu'il filme d'autres femmes à leur insu, ainsi que des jeunes filles dont elle estime qu'elles ont «à peine 14 ans». Elle décide alors de le suivre et de le filmer à son tour, mais de manière très ostensible.

Après deux minutes, l'homme finit par se retourner. Jase Dillan exige de lui qu'il supprime la vidéo de son téléphone et le menace de publier la vidéo sur internet après avoir relevé qu'il portait une alliance. La vidéo s'achève ici, sans que l'on sache si la femme a obtenu gain de cause.

A peine rentrée chez elle, Jase Dillan publie la vidéo sur son compte Facebook et demande à ses abonnés de l'aider à identifier le harceleur pour permettre à la police de mener une enquête. Sans succès pour l'instant. Mais la vidéo, partagée à ce jour environ 50.000 fois, a attiré l'attention d'une partie de la presse sur la jeune femme et la méthode qu'elle a choisi d'employer pour lutter contre le harcèlement de rue, et ce harceleur en particulier.

Au site Cosmopolitan, qui la qualifie de «badass», elle explique que filmer une femme sans son consentement «est une forme nouvelle de harcèlement sexuel» qui «arrive partout». Et qu'on «attend généralement des femmes qu'elles ne réagissent pas».

«Ce n'est pas normal, et ça ne devrait pas être toléré. Aucune femme ne mérite d'être traitée de la sorte. Personne ne mérite d'être déshumanisé et ramené à l'état d'objet.»

Si elle espère que sa démarche permettra à la police de mener une enquête et que des poursuites seront engagées contre cet homme, elle veut également servir d'exemple:

«Mon second espoir, c'est que cette vidéo encourage les jeunes femmes à se défendre.»

«Héroïne»

Humilier publiquement les harceleurs de rue, c'est déjà ce que préconise l'association de lutte contre le harcèlement de rue iHollaback, qui accueille sur sa plateforme internet plus de 8.000 témoignages de victimes. La féministe américaine Jessica Valenti approuve également la méthode et qualifie Jase Dillan d'«héroïne».

Difficile de ne pas estimer que Jase Dillan a fait preuve de courage. Et en effet, le harcèlement de rue ne devrait en aucun cas être une fatalité à laquelle les femmes devraient s'accoutumer. Pourtant, confronter son harceleur, l'humilier, se défendre, voire lui coller des baffes n'est pas toujours aussi aisé. Parfois, se plaindre simplement d'avoir été harcelée dans la rue ou dans le métro peut exposer à une deuxième salve d'humiliations.

En France, Jack Parker avait fait le récit sur son Tumblr de l'agression dont elle avait été victime dans le métro. Un homme avait glissé les doigts sous sa jupe. Comme elle avait coutume de le faire, elle a réagi, lui a «matraqué la gueule à coups de petits poings osseux», avant de prendre à témoin les autres voyageurs. Une fois chez elle, elle a «chialé comme une môme». Parce que réagir n'enlève rien à l'agression. Vous avez beau protester, envoyer des coups, l'agression a bel et bien eu lieu. Ca ne s'annule pas. Pire, le récit de cet épisode lui avait valu d'innombrables insultes au nom de l'éternel et toujours insupportable refrain «Tu l'as bien cherché, fallait pas mettre une jupe».

Comment reprocher à des femmes d'avoir préféré se mettre à l'abri?

Cette histoire montre bien que réagir à un harcèlement de rue et/ou une agression, ne pas se laisser faire, ne suffit pas à anéantir le phénomène, dans la mesure où nombreux sont ceux qui considèrent encore qu'une femme, quand elle ne l'a pas «bien cherché», devrait au moins se sentir flattée de telles «attentions». En avril 2015, Sophie de Menthon, cheffe d'entreprise et ancienne candidate à la direction du Medef, avait estimé que «se faire siffler dans la rue était plutôt sympa». Si ces propos avaient été, à raison, largement critiqués, il s'était pourtant bien trouvé des gens pour  la défendre et arguer que oui, après tout, se faire siffler dans la rue pouvait être un simple compliment et que, quand même, on peut plus rien faire.

Bien sûr, Jase Dillan et toutes celles qui ont refusé de faire du harcèlement de rue un élément du quotidien auquel il faut s'habituer sont diablement courageuses. Bien sûr aussi, les harceleurs et autres frotteurs méritent d'être pointés du doigt et, pourquoi pas même, soumis à la vindicte.

Pour autant, il convient de rappeler que toutes les femmes ne feront pas toujours preuve d'autant de bravoure, sans que cela fasse d'elles des victimes consentantes. Parfois, une insulte qui fuse, un homme qui se frotte à vous dans le métro peut vous plonger dans un état de sidération qui permet peu d'avoir le réflexe de se rebeller. Sans compter que se retourner contre son agresseur/harceleur peut être être dangereux dans certains cas. Tous les harceleurs confrontés à leurs actes ne réagiront pas forcément avec le flegme de l'homme dans la vidéo tournée par Jase Dillan. Comment reprocher à des femmes d'avoir préféré se mettre à l'abri plutôt que de poursuivre leur agresseur si elles ont estimé que cela pouvait les mettre encore davantage en danger?

Oui, il faut en finir avec l'impunité des harceleurs de rue. Mais prenons garde, tout de même, à ne pas implicitement demander aux victimes de lutter seules contre ces pratiques. Pour en finir avec le harcèlement de rue et les agressions, il faut une prise de conscience globale et généralisée. L'affaire de la jeune femme agressée sexuellement dans un train, qui réclamait de l'aide et qui n'aura obtenu que le mépris d'un agent SNCF et l'inertie de la quasi-totalité des témoins, montre bien que ça n'est pas que l'affaire des victimes, mais bien l'affaire de tous.

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